Journal de Paris, 22 septembre
NOTES d'un dilettante 401
pour assister à l'une des dernières représentations d'Otello. Tel bien, dont on jouissait sans trop s'exagérer son mérite, reprend tout le charme de la nouveauté quand on sait qu'on va le perdre pour longtemps. Et au théâtre, longtemps ne ressemble-t-il pas à toujours P M^^ Pasta va nous quitter pour aller chanter à Naples dans un opéra que le maestro Pacini compose pour sa voix. Cette grande cantatrice se rendra ensuite à Londres, dont le séjour grandit son talent. Elle a joué hier au soir le rôle de Desdemona mieux, s'il est possible, qu'avant son départ. Ses gestes semblent avoir acquis plus d'abandon et de grandiose. M"^^ Pasta marque moins certains détails, elle ose être simple. En France, c'est là le pas le plus difficile à franchir pour les grands talents.
Dans la cavatine d'entrée, M"^^ Pasta n'avait jamais dit, ce me semble, avec autant d'énergie et de simplicité : Tutto detesto, ce mot qui peint si bien l'effet produit sur le cœur passionné d'une jeune femme par tout ce qui ri est pas l'objet qu'elle aime. Parmi le petit nombre de personnes que le ciel a douées du degré d'exaltation nécessaire pour comprendre ces cris du cœur qui révèlent toute la profondeur d'une passion, le geste et l'accent de ^me Pasta resteront à jamais consacrés. Toutes les fois que ces personnes rencontreront dans les œuvres de quelque grand poète l'expression de ce dégoût si profond, qu'il en prend le caractère de
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la haine, pour tout ce qui n'est pas l'être auquel on pense, elles se rappelleront la manière dont jyjme Pasta disait : Tutto detesto. C'est là, ce me semble, le plus grand triomphe auquel puisse aspirer le talent d'un grand acteur.
^me Pasta a dit avec la même vérité tout le reste de son rôle ; la partie musicale du drame était supérieurement exécutée, et cependant on oubliait d'écouter la musique pour regarder l'expression des traits de Desdemona. L'illusion était si forte, même pour l'artiste, qu'à la fin de la prière du troisième acte, les larmes ont inondé ses yeux et l'ont en quelque sorte empêchée de chanter pendant quelques secondes. Les applaudissements ont éclaté de toutes parts au moment où elle reproche à son amant d'avoir pu se fier à Jago, a un i^il traditore ; le geste étonnant que jVfme Pasta se permet, et qui consiste à s'appuyer sur son genou pour mieux considérer la figure de son amant et lire dans ses traits, a produit un transport général difficile à décrire et même à rappeler. L'art tragique ne peut pas aller plus loin, et jamais personne n'entendra chanter le rôle de Desdemona mieux qu'il ne l'a été hier au soir.
Quel dommage que le libretto soit écrit avec tant de sottise ! A chaque instant, les personnes qui ont le malheur de savoir l'italien, au lieu d'être émues par l'accent avec lequel les paroles sont chantées, se trouvent indignées des énormes pla-
NOTES D UN DILETTANTE
titudes que le faiseur du libretto a mises dans la bouche d'Othello et des autres personnages. Il serait digne du poète homme d'esprit * qui, à propos du sacre de S. M., nous donna, il y a un an, le joli libretto du Voyage à Reims, de prendre VOtello de Shakespeare, et d'arranger, d'après ce chef-d'œuvre, des paroles dont la mesure pût s'accommoder des airs et des morceaux d'ensemble que Rossini a composés pour VOtello actuel. Cet Othello n'est point un amant égaré par la passion, qui, dans un transport de jalousie, et après mille combats déchirants, tue la femme qu'il adore et s'immole après elle ; c'est un Barbe-Bleue plein d'orgueil, qui venge son amour-propre en immolant la femme qui a pu oublier ses droits, jusqu'au point de lui être infidèle. Il manque à l'opéra d^Otello un duetto exprimant le tendre bonheur dont Othello récompensait la tendresse de Desdemona avant qu'un scélérat ne fût parvenu à lui inspirer les fureurs de la jalousie.
La musique de Rossini est assez belle pour qu'un homme d'esprit se donne la peine de faire un libretto digne d'elle. Dans un an ou deux, si jamais ]y[me Pasta nous revient, et qu'on nous redonne la musique à^Otello, il serait digne de l'administration éclairée qui soigne les plaisirs du public de la faire accompagner par un nouveau libretto. Rien ne serait plus neuf ni de meilleur goût que de voir rappeler, avec la charmante musique de Rossini,
quelques-unes des situations qui ont fait de FOthello anglais la tragédie la plus déchirante qui existe sur aucun théâtre.
« ROMEO E GIULIETTA )) ^ * (5 octobre)
Shakespeare travaillait pour un siècle où l'on avait peut-être plus d'esprit que nous n'en avons, mais qui était infiniment moins civilisé. Il est échappé à ce grand homme quelques phrases qui blesseraient aujourd'hui ; il a donc fallu V arranger. A l'exception d'Othello, il n'est, ce me semble, aucune de ses pièces que l'on représente à Londres telle qu'il l'a laissée dans le manuscrit qu'on imprima après sa mort. La plupart des chefsd'œuvre de Shakespeare ont été gâtés ; Roméo et Juliette est la seule tragédie qui doive à V arrangeur sa scène la plus belle. Dans Shakespeare, Roméo meurt par le poison avant le réveil de Juliette ; c'est Dryden qui eut l'idée de cette scène si touchante entre les deux amants, qui se termine par la mort de Roméo.