LIVRE SECOND
dans ces circonstances, appelez à votre aide les pensées de la mort et de l'enfer, et surtout le souvenir de la Passion de Jésus-Christ, en lui disant du fond de vos cœurs : « Mon Dieu, pénétrez mes « sens de la crainte salutaire de vos jugements(\); « sauvez-moi et cachez-moi dans vos plaies sa- « crées, pleines de sang et d'amour. »
C'était une de ses maximes que, dans une matière aussi délicate que la chasteté, il n'est pas d'occasion, pour insignifiante qu'elle soit, qui ne doive être regardée comme d'une grande importance, puisque les plus vastes et les plus terribles incendies ne commencent pas par une grande flamme, mais par une faible étincelle. C'est pourquoi il ne se contentait pas de fuir la vue et la présence des personnes de sexe différent, mais il disait que l'on doit fuir avec le plus grand soin même leur ombre. Il arriva une fois, entre autres, qu'une dame, bienfaitrice de l'Ordre, le fit appeler chez elle pour s'entretenir longuement avec lui sur ses peines intérieures. Il s'y rendit, et se disposait à s'asseoir; celle-ci se rapprochait de lui plus qu'il ne fallait, soit pour être mieux entendue, soit par habitude, comme font ordinairement certaines personnes. Mais plus la dame s'approchait, plus notre saint s'éloignait ; ils continuèrent quelque temps ces mouvements opposés, elle se rapprochant, lui se retirant, de telle sorte qu'à la fin ils se trouvèrent avec leurs chaises au milieu de la salle.
(1) Confige timoré tuo carnes meas. P.?. xvni, 120.
Il ne restait jamais seul avecune femme, quelque vertueuse et sain'e qu'elle pût être, et il n'était sorte d'industrie à laquelle il n'eût recours pour éviter qu'on lui baisât les mains. Une dame attendait, à la porte de notre établissement à Rome, que Camille fût de retour, pour pouvoir lui baiser les mains et recevoir sa bénédiction. Notre saint arriva, et la bonne femme, s'étant présentée devant lui d'une manière très dévote et très respectueuse, lui manifesta son désir ; mais lui qui ne trouvait rien de plus ennuyeux et de plus désagréab'e, refusant de lui complaire, secouait violemment le cordon de la sonnette, afin que le portier se hâtât de lui ouvrir. La porte étant ouverte, il entra précipitamment dans le couvent, et le visage recouvert de sa main gauche, de la droite il fit signe de la bénir, en disant : « Dieu vous bénisse, allez en paix; » et en prononçant ces mots, il ferma aussitôt la porte pour ne pas la voir.
Ces précautions qu'il prenait pour conserver la sainte vertu étaient d'autant plus admirables en lui, que la perfection sublime à laquelle il était arrivé le rendait moins sujet que bien d'autres aux tentations. Il fuyait les lieux où l'on chantait et où l'on dansait ; et, sïl ne pouvait s'en éloigner, il secouait la tête, toussait, crachait et faisait du bruit, autant qu'il pouvait le faire sans blesser les convenances, afin que les sons et les chants n'arrivassent pas jusqu'à ses oreilles. Il advint un jour que, retournant de Venise à Milan, il passa par un village où quelques paysans exécutaient, au son delà cornemuse, une certaine ronde usitée