LIVRE SECOND
pés par la pluie qui tombait à verse, leur ouvre les portes, fait entrer la voiture dans la remise, les accueille avec la plus grande bonté, allume un grand feu, prépare un bon souper, leur donne d'excellents lits, au point qu'ils doutèrent quelque temps si c'était un ange envoyé du ciel ou un simple mortel. Ils partirent de grand matin, après avoir témoigné à l'hôte leur vive reconnaissance, et tombèrent de Charybde en Scylla. La voiture devant passer sur un pont de planches,, Camille, éclairé sans doute par une lumière d en haut, dit à tous de descendre, parce que le passage était dangereux. Les Pères Dominicains ne firent pas cas de son avis, et le prièrent de ne pas descendre, disant qu'il n'y avait rien à craindre. Notre Saint répliqua qu'il ne voulait pas tenter JJieu, et mit pied à terre. Tandis que Ton traversait le pont, une roue de la voiture ayant passé hors des madriers, elle allait être évidemment renversée et être précipitée dans la rivière qui à cet endroit était très profonde. Camille, qui était resté en arrière, vit ce qui se passait : appelant Dieu et la sainte Vierge à son secours, il cria au cocher de s'arrêter; celui-ci s'arrêta, ils virent le danger, descendirent de la voiture et furent sauvés. Dans une autre occasion, comme il allait de Bocchianico à Naples, et qu'il était près de Castcl di Sanguine, sa monture passa sur un morceau de glace, glissa, tomba, et sa jambe malade se trouva prise sous le corps du cheval ; il en éprouva une douleur si vive, qu'il ne pouvait s'en servir, ni se relever. Notre-Seigneur permit que, sur ces entrefaites,
passât un chanoine de Saint-Jean-de-Latran avec son domestique : ceux-ci mirent pied à terre, l'aidèrent à remonter à cheval et le traitèrent avec la plus grande humanité. Ils furent ensuite surpris par la nuit; il commença à tomber une petite pluie fine et froide ; ils s'égarèrent, et se virent exposés à passer la nuit à la belle étoile dans ces lieux déserts, courant le danger d'y perdre la vie. Camille implora le secours divin, comme il avait coutume de faire en pareilles circonstances. Tout à coup apparut un petit garçon pauvre, sans chaussures, mais d'une voix et d'une figure agréables, qui prit par la bride le cheval de Camille, leur fit retrouver leur véritable route et leur servit de guide. Il leur fit éviter des passages dangereux où ils auraient péri infailliblement cetle nuit, et les accompagna jusqu'à l'hôtellerie.
Voyageant une autre fois dans FAbruzze avec deux de ses Religieux, à travers un pays tout couvert de montagnes, ils s'égarèrent, sans pouvoir découvrir le moindre sentier. Dépourvu de tout conseil humain, notre saint leva les yeux au ciel et s'adressa au Seigneur. Il était dans une grande perplexité, car aller en avant, c'était s'exposer au danger manifeste de se perdre. Au même instant, nos voyageurs entendirent une voix qui leur disait : « Arrêtez-vous, arrêtez-vous, ne passez pas plus avant! » Comme ils continuaient à se recommander à Dieu, ils furent joints par un laboureur, portant un instrument aratoire sur les épaules; il leur dit qu'ils s'étaient égarés, et que, s'ils avaient fait quatre pas de plus en avant, ils se-
raient tombés dans un précipice, où ils auraient infailliblement péri.
Au mois d'avril 1606, comme Camille se rendait de Gènes à Home avec cinq de ses Religieux, ils s'enfoncèrent dans les lagunes de Pise; les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux sangles. Ses compagnons lui dirent : c Père, nous allons nous noyer et 1 ester ensevelis dans la boue, car nous ne suivons pas le bon chemin. » Alors le saint homme, levant les yeux au ciel et tenant les bras en croix, dit : « Seigneur, vous voyez le danger que nous courons, ne nous abandonnez pas! » A peine eut-il prononcé ces mots, qu'ils virent apparaître dans cette plaine, où ils n'avaient vu auparavantaucune l race d'être vivant, un j. une homme d'une remarquable beauté, monté sur un cheval; il leur dit : « Où allez-vous, Pères? n'avancez pas, car vous vous noieriez; » et saisissant la bride du cheval de Camille, il les plaça dans le véritable chemin, et disparut à l'instant, sans leur donner le temps de le remercier.
Toutes les fois que Camille était privé de tout secours humain, la bonté divine venait à son aide; il en fit constamment l'expérience. Dans un autre voyage, le soleil était déjà couché : deux chemins se trouvent sur ses pas, sans savoir quel était celui qu'il devait suivre, ce qui l'inquiétait beaucoup, parce qu'il était tard. 11 se recommande à Dieu, invoque la très sainte Vierge, fait le signe de la croix, et dit à son compagnon : « Fermons les yeux et piquons nos chevaux, car Dieu nous mettra dans la bonne route; »
ils le firent, et suivirent en effet le boa chemin.
Notre saint, retournant de Bocchianico à Rome, passa par le plateau de la montagne de Garuso, endroit extrêmement dangereux à cause de la violence des vents qui y soufflent ordinairement dans des directions contraires. Il y fut soudainement assailli par une tempête si furieuse, qu'il faillit y perdre la vie. Il se sentait la poitrine tellement oppressée, qu'il put à peine invoquer le nom sacré de Jésus : le Seigneur vint à son aide et le tirade cette position extrêmement critique en lui inspirant de descendre de cheval, ce qu'il fit. Ce n'est, pour ainsi dire, qu'en se traînant par terre qu'il échappa, dans cette circonstance, à un très grand danger.
Terminons ce chapitre en mentionnant une autre chute, qui lui causa les plus cruelles souffrances. Tout près d'Acquapendente, et non loin de la rivière de Palla, le cheval qu'il montait s'abattit, et tomba sur sa jambe malade; il en coula tant de sang, que ses souliers en furent remplis : la blessure saigna tout le long du chemin. Quoiqu'il endurât les douleurs les plus vives, il n'en parla à aucun de ses compagnons pour se faire panser; et, pendant tout le reste du voyage, on ne l'entendit que répéter ces paroles de Job, ce modèle parfait de patience : « Que le nom du Seigneur soit béni ! »
Un de ses amis lui ayant demandé combien il avait fait de chutes dans ses courses, il répondit : a Les chutes ordinaires et sans danger ont été si fréquentes, que je ne saurais m'en rappeler le