LIVRE SECOND
le pas. Il dit un jour : « C'est une chose miraculeuse que je puisse vivre avec une plaie semblable qui jette une livre de matière, quantité de nourriture que je ne prends pas chaque jour. »
Et quoique celte plaie, selon l'avis des médecins, fût d'un caractère extraordinaire et malin, parce que c'était un ulcère putride, corrosif et si large, qu'il entourait presque toute la jambe, néanmoins la matière qui en sortait n'exhalait aucune mauvaise odeur; cependant on n'y appliquait autre chose que de la charpie, du linge et de l'onguent basilicon. Une personne pieuse de Gênes, qui lavait ces compresses remarqua que l'eau même avec laquelle elle les lav.it, après plusieurs jour?, bien loin de sentir mauvais, exhalait une odeur très agréable. Dans toutes les villes où arrivait notre Saint, les dames de la plus haute noblesse se disputaient l'honneur de faire de la charpie de leurs propres mains, à cause delà vénération profonde qu'elles avaient pour lui. A Chieti, c'était l'épouse du vice-roi qui faisait elle-même la charpie ; et à Home, c'étaient les Religieuses du couvent de la Torre de'specchi, qui étaient chargées de ce soin. Il n'était pas jusqu'à la Duchesse Sforza qui n'en fit elle-même, à cause de la pieuse affection qu'elle avait pour lui. Le serviteur de Dieu porta cette croix pendant quarante-six ans. Il était intimement convaincu que Notre-Seigneur lui avait envoyé cette infirmité, afin de l'obliger à vivre dans les hôpitaux et l'y retenir comme prisonnier.
La seconde grâce qu'il reçut peu de temps après la première eut pour cause l'excès de ses fatigues et le jour et la nuit, quand il était administrateur de l'hôpital de Saint-Jacques : c'était une rupture qui lui occasionnait des souffrances incroyables. Il se vit obligé d'être ceint continuellement d'un cercle de fer sur la chair, qui le fatigunit extrêmement. Le frottement du fer entama la peau, ce qui augmenta beaucoup ses douleurs, qu'il endurait avec joie, parce qu'il désirait souffrir pour Jésus-Christ, et qui n'interrompaient ni ses travaux continuels ni ses veilles. Il se figurait que Notre-Seigneur l'avait vendu et destiné à être l'esclave des pauvres, et qu'ainsi il était juste qu'il portât toute sa vie cette pesante ceinture, sans espoir de se voir jamais libre. Avec ces deux infirmités, Camille se trouva estropié de la ceinture en bas; mais là ne se bornaient pas tous ses tourments.
La troisième grâce, c'étaient deux cors très durs et incurables, sous la plante du pied malade, qui lui causaient des souffrances si vives, qu'il lui semblait percé par deux clous, et que le pavé était semé d'épines et de pointes de fer, ce qui le faisait marcher quelquefois en tremblant et avec une certaine difficulté; parfois même il boitait, non pas tant à cause de la douleur de sa plaie que de celle des cors. Dans les voyages, quelquefois elle augmentait au point qu'il ne pouvait appuyer le pied sur rétrier, et il était contraint de se servir d'une large bande de toile pleine d'étoupe ou de paille en guise d'étrier, ce qui lui