LIVRÉ SECOND
apportait quelque soulagement. Il porta cette croix vingt-cinq ans; il en retira ce fruit. Il considérait les douleurs amères qu'endura le Rédempteur du monde dans ses pieds sacrés, percés de clous; il l'imitait à sa manière, et, à chaque pas qu'il faisait, il se rappelait notre divin Sauveur. Il pensait aussi que cette terre n'était pas sa patrie, celte terre qui produit des ronces et des épines; mais que, dirigeant ses soupirs et ses affections vers le ciel, il devait se hâter de mériter par ses bonnes œuvres d'habiter la Jérusalem céleste, et d'y jouir des délices ineffables que Dieu réserve à ses élus. Notre-Seigneur lui laissa les mains libres et sans plaies, afin qu'il pût les employer sans cesse au service des pauvres.
La quatrième grâce que Dieu accorda à son serviteur dans un âge avancé, tandis qu'il se trouvait àNaples, où il se livrait à ses exercices ordinaires de pénitence et à ses œuvres de piété, fut la cruelle maladie de la pierre. Elle lui fît endurer des souffrances si aiguës, qu'elles ne lui laissaient pas un instant de repos e^ il fut même obligé de subir plusieurs opérations. Il porta cette croix pendant dix ans, et en allégea le poids par cette considération. Il était convaincu que Notre-Seigneur lui avait envoyé cette infirmité, afin qu'il s'accoutumât à le servir sans aucune espèce de soulagement, de goût ou de plaisir, même avec une grande affliction et souffrance corporelle, en marchant dans les sentiers pénibles de la Passion de Jésus- Christ. Il disait que la marque du véritableamour, c'était quand l'âme sert Dieu avec d'autant plus
de constance et de courage, qu'elle est non seulement accablée d'afflictions corporelles, mais encore qu'elle est dans la sécheresse et privée de consolation intérieure. Telle fut la voie dans laquelle il marcha ; et rarement le Seigneur fit succéder à cette sécheresse et à ces dégoûts les suavités et les délices spirituelles dont il comble ordinairement ses serviteurs.
La cinquième grâce fut un mal d'estomac si violent et un défaut d'appétit tel, qu'il ne se sentait de goût pour aucune espèce de mets qu'on plaçait devant lui, et qu'il éprouvait même pour eux une grande répugnance et une sorte d'horreur. Ce qu'il prenait ne snfQsait pas pour lui conserver les forces naturelles, qui l'abandonnaient dans les dernières années de sa vie, ce qui ruinait entièrement sa santé. Ce dégoût augmenta peu à peu, au point qu'il le réduisit à toute extrémité, et qu'il disait ordinairement que, lorsqu'il prenait quelque nourriture, il souffrait non pas un genre de martyre, mais trois. Un, quand il pensait à manger, et il pouvait dire comme le saint homme Job : « Avant de manger je soupire (I); «l'autre, quand il mangeait, ce qu'il faisait quelquefois en versant d'abondantes larmes pouvant s'écrier avec David : « Je mêlais mes larmes à ma boisson (2); » et le troisième, lorsque, après avoir mangé, il était obligé de rendre ce qu'il avait pris, ce qui arrivait très fréquemment. Enfin cette horreur pour nourrir son corps était devenue
(1) Autequam comedam, suspiro. Job, m, 24.
(2) Et potuin meutu ami fletn miscebam. Ps ci, 10.