‹ Vie de S. Camille de LellisChapitre 159 sur 237 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

la plaie de sa jambe, il commença par ne plus souper ; il prenait seulement quelquefois une tranche de pain trempé dans la moitié d'un verre de vin, et même il se privait souvent de cette légère collation.

Mais tous ces travaux et toutes ces fatigues n'étaient rien en comparaison de la douleur excessive que lui occasionnait la plaie de sa jambe malade, car, comme il restait longtemps sur pied la nuit et le jour, ses souffrances devinrent si cruelles, qu'il est impossible d'en donner une idée. La douleur augmentait à l'heure du lever; dès qu'il s'éveillait, il sautait à bas du lit, et, plaçant le pied malade sur Le pavé, il frappait quatre ou cinq fois avec force pour endormir un instant la douleur, qui sans cela aurait été intolérable. Mais bientôt la souffrance devenait si vive, qu'il ne craignit pas d'avouer qu'il était souvent contraint de se traîner dans sa chambre en s'aidant des pieds et des mains, et les pauvres l'ont vu plusieurs fois marcher ainsi dans les salles en rampant.

Descendant ensuite à l'hôpital, on le voyait s'avancer avec peine, s'appuyant tantôt sur un lit tantôt sur un autre; et une nuit, il tomba si lourdement au milieu de la salle, que sa figure conserva les marques de sa chute. Quelques pauvres lui disaient : « Mon bon Père, prenez garde, vous tombez de faiblesse; allez vous reposer, vous avez plus besoin de repos que nous. » Et lui, toujours enflammé d'amour pour ses frères, leur répondait : « Mes enfants, je suis votre serviteur, et il faut que je fasse tout ce que je puis

pour vous soulager. * Ils ne revenaient pas de leur surprise en entendait de semblables paroles.

Un autre jour, de très grand matin, comme il allait porler des rafraîchissements aux malades qui en avaient le plus besoin, — ce qu'il faisait ordinairement dans la salle des fous, — la lampe s'étant éteinte, et ne se souvenant pas qu'il y avait au milieu un bassin de fer rempli de braises, il heurta contre lui si fortement avec la jambe malade, que le coup retentit au loin et lui causa une si grande douleur, qu'il tomba; malgré son état pitoyable et ses souffrances, il ne laissa pas de travailler jusqu'à midi.

Une lettre que le Père François Pellicone écrivait au Père Cicatelli, après la mort de Camille, nous fait connaître avec quelle tendresse et quels sentiments affectueux notre Saint assistait les pauvres ; voici ce que nous y lisons : « Je ne me hasarde pas à vous parler de la sollicitude paternelle avec laquelle il servait les pauvres du Saint- Esprit, ceci est connu de toutle monde. Néanmoins, je ne puis m'empêcher d'être dans l'élonnement quand je pense à la bonté vraiment ineffable de notre vénérable Père. Quand il était occupé à servir un malade, on aurait dit une poule veillant sur ses tendres poussins, ou une mère allaitant son enfant consumé par la fièvre. Comme s'il n'était pas satisfait d'employer à son service ses bras et ses mains, il était continuellement penché sur le malade, comme s'il désirait avec son cœur et son âme lui procurer les soulagements que réclamait son état. Avant de s'éloigner de son lit, il avait

pour lui mille attentions: il ramollissait son oreiller, lui ajustait le bonnet sur la tête, plaçait d'une manière convenable les draps et les couvertures, enveloppait sa poitrine de linge réchauffé, lui couvrait les pieds, les abritait de son mieux... Il ne pouvait plus le quitter; et comme s'il eût été attiré par une pierre d'aimant, il retournait deux ou trois fois auprès de lui, pour lui demander s'il était bien, s'il avait besoin de quelque autre chose, l'exhortait à la patience et lui adressait quelques paroles touchantes sur le salut de son âme. Je ne puis mieux faire connaître la sollicitude et la bonté de Camille pour ses pauvres bien-aimés, qu'en assurant que son amour surpassait celui d'une tendre mère pour son fils unique gravement malade. Celui qui ne l'aurait point connu n'auiait pu s'imaginer qu'il prodiguait indifféremment les mêmes soins à tous les pauvres de l'hôpital; mais il aurait cru que celui qui était devant lui était l'unique objet de ses affections, et qu'il portait un grand intérêt à la vie de ce malheureux. Vous savez que, dans ces dernières années, tout le monde craignait qu'il ne pût résister à tant de fatigues, travaillant depuis minuit jusqu'à midi, quoiqu'il fût chargé de tant d'infirmités, qu'il ne mangeât presque rien, et qu'il sortît de la plaie de sa jambe malade une si grande abondance de matières. Nous savons que deux ou trois fois il tomba uniquement de faiblesse, non sans courir le danger de perdre la vie; mais il semblait que la vigueur de son esprit donnait miraculeusement des forces à son corps; et j'ai appris de sa propre bouche

que quelquefois il se trouvait si mal, qu'd lui paraissait impossible de se lever. Rentré dans l'hôpital, il marchait d'abord avec peine ; il était obligé de saisir les colonnes des lits pour ne pas tomber. Mais, dès qu'il en avait franchi cinq ou six, il sentait renaître en lui la vigueur et les forces dont il avait besoin pour vaquer aux occupations pénibles auxquelles il se livrait. Il revenait ensuite à la Maison, et à chaque pas qu'il faisait, il ressentait une exlrême souffrance, occasionnée par les cors qu'il avait aux pieds. »

Camille continuant ce genre de vie dans l'hôpital du Saint-Esprit, il plut à Notre-Seigneur de l'éprouver par la dernière infirmité à laquelle il fut sujet, celle du dégoût, dont nous avons déjà rendu compte.

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