LIVRÉ PREMIER
périr de faim sous les bancs et les tables de* boucheries et des magasins, et d'autres qui se rendaient sur les places publiques, tombant morts d'inanition et de maladie. Les pauvres se virent réduits par la faim, comme au temps du prophète Élie, non seulement à se nourrir de l'herbe des champs, commelesbêtesd^ somme, mais à mansrer des chats et des chiens morts, ce qui attrista profondement les Pères qui en furent témoins : ces derniers trouvèrent même plusieurs hommes avec de l'herbe fraîche dans la bouche. Ceux qu'épargnait la famine, plus cruelle que Tépée, étaient atteints par l'épidémie, et ceux qui échappaient à ces deux fléaux succombaient aux rigueurs du froid, ennemis encore plus impitoyable, qui glaçait le sang dans leurs veines.
Dans cette misère extrême, ses entrailles paternelles s'émurent de comp ussion et de pitié; sa main libérale repandit d'immenses largesses, et il fit tous ses efforts pour remédier à de si grands maux; mais, quand Dieu veut châtier dans sa justice, il n'y a que celui qui a fait la blessure qui puisse la fermer. Dans cette épouvantable calamité le cœur compatissant dd Camille étail déchiré, surtout quand il entendait, la nuit, les voix lamentables des pauvres dansles rues, qui demandaient en sanglotant un morceau de pain. Il ordonna que les Peies reunissent les indigents affamés de la ville, et que tous les jours on fît à la Madeleine, avec les approvisionnements destinés à la communauté, un grand chaudron de soupe, quelquefois de riz, d'autres fois de farine, de fèves
ou de pain. Il -faisait rassembler dans la cour le plus grand nombre de malheureux qu'il pouvait, et, après avoir fait la prière à haute voix, il leur distribuait l'aumône dans le plus grand ordre. Il donnait à chacun, outre la soupe, un "morceau de pain et une tasse de vin, ce qui était suffisant pour les arracher ce jour-là à la famine et à la mort. Il s'en trouvait quelquefois jusqu'à quatre ou cinq cents. Après avoir soulagé leur corps, il s'occupait de leur âme, leur adressait une courte allocution sur l'horreur du péché, leur disant que c'était à cause des vices des hommes que Dieu les châtiait avec tant de sévérité. Ils se retiraient tous consolés, remerciant Dieu et celui qui allégeait le poids de leurs souffrances.
Avant de les congédier, il jetait les yeux sur quelques-uns d'entre eux qui lui paraissaient plus misérables et plus dignes de compassion; il les faisait confesser, leur faisait couper les cheveux et la barbe, leur lavait les pieds, et leur donnait encore des chemises et des vêtements très propres.
Voyant néanmoins que ce secours n'était pas suffisant pour sauver la vie à tant d'infortunés, et que, pendant cet hiver de 1590, extrêmement rigoureux, un grand nombre mouraient de froid, il lit appel à la générosité du peuple romain qui, dans cette circonstance, imitant la magnanimité de ses ancêtres, donna à Camille des sommes considérables, avec lesquelles le serviteur de Dieu acheta une grande quanti é de draps, de toiles, de souliers, de chapeaux : il dépensa à cette occasion