LIVRE PREMIER
sements et des sanglots que répétaient les voûtes funèbres de ces tristes lieux.
On trouva dans les étables de Rome un grand •nombre de pauvres ensevelis dans le fumier, à cause de la chaleur et de l'abri qu'il leur procurait. Camille, les voyant sales et pleins d'immondices, les nettoyait, le cœur navré delà douleur la plus vive. Après les avoir lavés, il leur faisait prendre quelque nourriture rafraîchissante: ordinairement il leur faisait cuire des œufs dans les auberges; il les embrassait avec tendresse, et les emportait dans son établissement.
Rien n'échappait aux regards pénétrants du compatissant Camille. On vint lui dire que huit malheureux étaient cachés dans une écurie près de la porte du peuple, dans la crainte qu'on ne les prît et qu'on ne les chassât de Rome. Ils étaient demimorts de froid et de faim; il calme leur frayeur, leur parle avecbonté, et leur persuade de le suivre à l'hôpital du Saint-Esprit. En route, un d'entre eux, ne pouvant plus avancer, tombe en défaillance. A ce moment passait un carrosse plein de gentilshommes, et Camille embarrassé s'en approche, et les supplie ingénument de vouloir bien porter ce pauvre dans leur carrosse jusqu'à l'hôpital. Ceuxci furent stupéfaits, et se regardèrent les uns les autres en souriant. Sa parole fit sur eux tant d'impression, qu'ils descendirent tous à l'instant, et lui cédèrent toute la voiture. Après les avoir remerciés, sans se faire prier davantage, il plaça ses pauvres dans le carrosse, s'assit au milieu d'eux, et les conduisit en triomphe a l'hôpital.
Il rencontra un jour une troupe de malheureux qui étaient enchaînés deux à deux ; cétaient des vagabonds qui ne voulaient pas demeurer dans l'hospice de Siint-Sixte; les sbires les dirigeaient sur Ripetta pour les y embarquer et les exiler de Rome. La prudence commandait ces mesures, car ne voulant pas rester dans cet hospice où ils étaient bien soignes, et courant les rues, ils pouvaient nuire à la santé publique. Il sembla au bon Camille qu'embarquer ces infortunés, c'était les condamner à mourir; il commença par aller après eux, pleurant et se désolant à la vue de leurs souffrances et de leur misère; il ne cessait de prier à chaque pas l'officier qui les conduisait au port, de s'arrêter quelques instants, lui disant qu'il irait dans cet intervalle trouver le gouverneur de Rome, et intercéder en leur faveur, et qu'il espérait obtenir leur pardon. Mais le sbire sévère ne voulait pas même l'écouter. Le bon Père, emporté par l'ardeur de son zèle, se plaignait de l'inhumanité de cet homme en lui disant qu'on pouvait bien laisser ces pauvres chrétiens dans une ville où l'on nourrissait tant de milliers de Juifs, qu'il s'offrait à les nourrir à ses dépens, et que Ton trouverait bien dans Rome, mère si compatissante pour tous ses enfants, quelque coin pour les cacher. Piqué de ces paroles et fatigué de ces instances réitérées, l'officier pressait l'embarquement de ces misérables. Cependant Camille ne se rebutait point encore; il persévérait toujours dans son dessein, et, comme entraîné par une force supérieure, il s'entretenait avec ces malheureux, et tentait tous les moyens
pour les sauver. Irrité de la persistance de noire saint, le commissaire menaça de le faire jeter dans une galère, s'il ne laissait point exécuter les ordres des supérieurs. Le serviteur de Dieu se jeta alors humblement à ses pieds, et le supplia instamment, les bras en croix, de ne pas les embarquer ou du moins de lui céder ceux qui étaient dans le plus mauvais état. Enfin l'officier, se laissant attendrir, permit qu'il en gardât huit ou dix ; Camille les choisit parmi les plus malades, et du rivage il adressait des paroles de consolation à ceux qui étaient embarqués, les exhortant à mourir en grâce avec Dieu, puisqu'il ne leur restait plus d'espoir dans cette misérable vie. Élevant ensuite les yeux au ciel, il suppliait instamment le Seigneur d'avoir pitié de tant de créatures infortunées, d'apaiser sa colère et de mettre fin aux fléaux qui ravageaient cette ville sainte, ou de le retirer de ce monde afin qu'il ne fût plus témoin de tant de calamités. Quand la barque partit, il semblait qu'on lui arrachait le cœur, tant était grande son affliction; il continuait à les regarder, recommandant leurs âmes à Dieu, jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue. Il fit marcher devant lui les malheureux qui étaient restés, les conduisit à son établissement, les fit soigner pendant plusieurs jours, et leur conserva la vie.
Quelque temps après il fut blâmé de sa conduite, quoique en des termes modérés, par le gouverneur de Home, monseigneur Matteucci, qui lui dit de ne pas se laisser emporter une autre fois par son zèle, au point de s'opposer à l'exécution des ordres
de ses supérieurs. Camille lui fit agréer ses excuses et se réjouit d'avoir encouru cette réprimande à cause de son amour pour les pauvres de Jésus- Christ.
Dans ces temps calamiteux, le Frère Etienne de Modène parcourait les rues de Rome avec un de ses compagnons, allant à la recherche de ceux qui pouvaient avoir besoin de quelque s°cours. Ils trouvèrent dans les fours qui sont près de la porte de Notre-Dame du peuple, un jeune homme d'environ vingt ans, sans connaissance, tremblant d'un accès de fièvre, privé de tout soin, sans demeure, sans abri, et sur le point de mourir. Ils furent émus de compassion et résolurent de le transporter à l'hôpital du Saint-Esprit. Le corps était assez lourd, ils avaient un mille de chemin à faire, et rien pour l'emporter. Ce qui augmentait encore leur embarras, c'était l'afrluence nombreuse des personnes qui se rendent à Saint-Pierre tous les vendredis de mars. La charité l'emporta sur toutes ces considérations, et, joignant leurs mains, ils firent une espèce de siège, sur lequel ils placèrent le cadavre vivant, qui entourait de ses bras les cols des bons Pères. Ils étaient surpris, dans leur marche, de la vitesse extrême avec laquelle ils avançaient; et ils achevèrent leur course, sans être le moins du monde incommodés de la pesanteur du fardeau. La foule se retire devant eux pour laisser le passage libre, et tout le monde- les regardait avec admiration. Enfin, arrivés à Saint- Esprit, ils déposèrent le malade sur les marches de l'autel du Saint-Sacrement, et l'y laissèrent