‹ Vie de S. Camille de LellisChapitre 73 sur 237 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Camille 9ert les pauvres de lhôpital de Saint-Sixte et ceux qui étaient renfermés dans le local de la rue des Carrosses. Mort de cinq de ses compagnons.

Au milieu de tant de calamités, tous les cardinaux, les prélats, les religieux sentirent leurs entrailles s'émouvoirde compassion et convertirent leurs habitations en hôpitaux. Mais, comme ces mesures étaient encore insuffisantes pour remédier à tant de maux, on ordonna de former un hôpital ou logement, que l'on appela de Saint-Sixte, où furent réunis une foule immense de pauvres. Camille, désirant au moins qu'ils ne fussent point privés, au moment de la mort, du secours des Sacrement s, car il en était mort en quelques jours trois mille, s'y rendit en personne avec huit de

ses compagnons, pour les soigner, les servir et les gouverner. 11 s'exhalait dans cet hospice une puanteur si insupportable, que Ton regarde comme un miracle que !ous n'y perdissent point la vie, et qu'il n'en mourût que cinq, dont les noms, comme l'on croit pieusement, sont écrits dans le livre de vie, ce sont : Léandre Magnani, de Ferrare ; Horace Tossio, de Florence; Horace Zoppillo, Napolitain; Benoît Michel, de Scorano; un autre, Horace d'Ombrie, novice. On peut dire, qu'à l'exemple des plus intrépides martyrs, ils rendirent leur âme à Dieu au milieu des plus cruelles souffrances, tourmentés non seulement par l'odeur pestilentielle, mais encore par les piqûres des insectes que Ton ne pouvait détruire, quoique l'on brûlât ou que l'on jetât dans la rivière presque toutes les hardes de ces misérables. C'était une véritable plaie d'Egypte; on les trouvait sur la table, sur le pain, surtout dans les lits, ce qui dérangea tellement leur estomac, que consumés par une fièvre ardente, ils ne pouvaient garder aucune espèce de nourriture. Tout joyeux d'avoir sacrifié leur vie pour le salut des âmes, ils s'endormirent dans peu de jours dans le Seigneur, et tous les Frères, à l'exception de Camille, coururent les plus grands dangers, et furent atteints de maladies très graves. Craignant ensuite que l'excessive puanteur qui s'exhalait de ce lieu n'occasionnât quelque contagion, le serviteur de Dieu, que le Pape avait député pour gouverner cette foule, loua un grenier d'abondance de la rue des Carrosses, local isolé des autres habitations ; on y logea les pauvres.

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Là, l'espace de deux mois, Camille soigna les âmes et les corps de ces hommes si dignes de pitié, et dépensa pour eux plus de six mille écus, qui furent payes dans la suite par le Souverain Pontife et le peuple romain.

Mais qui pourrait dignement raconter les travaux immenses et les soins empressés du serviteur de Dieu durant cette administration ? Il trouva là une ample matière à exercer son zèle, car, quoique ces pauvres parussent aux yeux du monde l'écume et le rebut du peuple, Camille les considérait des yeux de l'amour et de la foi, qui lui faisaient prendre autant de soin d'eux que s'ils eussent été tous des fils de prince, et ils furent traités et soignés comme tels. En effet, non seulement il leur procurait très exactement tout ce qui leur était nécessaire, mais il faisait jeter dans les consommés et les bouillons des poudres de perles et d'autres cordiaux d'un grand prix pour ceux qui se trouvaient atteints de maladies très graves. Il dépensa, à celte occasion, plus de cinq cents écus d'aumônes qu'on lui avait donnés pour la Congrégation, et que l'on conservait poulies besoins de la communauté, particulièrement pour les infirmes ; mais sa confiance en Dieu ne s'arrêtait point à ces mesures de prudence que commandait l'économie, pourvu qu'il eût de quoi nourrir les pauvres.

Dans nulle autre circonstance il n'essuya plus de fatigues, allant tous les jours dans Rome, ave; de la boue jusqu'aux genoux, chercher du pain et du blé pour une foule si considérable. 11 lui

arriva un jour que, manquant de pain, il alla s'adresser à un prélat qui était chargé de l'entretien de la ville. L'ayant trouvé au lit, il le pria de donner ordre qu'on lui vendit quelques boisseaux de blé ; celui-ci refusa parce qu'il n'avait pas de provisions suffisantes. Mais Camille, dévoré par Fardeur de son zèle, prenant un ton de voix terrible, lui dit : « Monseigneur, si par votre faute mes pauvres périssent et meurent de faim, j'en appelle à Dieu, et je cite Sa Grandeur devant son tribunal redoutable, où elle aura à rendre compte de sa conduite. » Après avoir prononcé ces paroles il se retira. Ces quelques mots, prononcés avec feu, produisirent un effet tel, que le prélat épouvanté ordonna qu'on lui remît à Pinstant le blé qu'il demandait.

Une autrefois le pain manquant dans le même hôpital, il se rappela qu'il était resté à la Madeleine un sac de farine, que l'on gardait pour quelque nécessité extrême. Désirant néanmoins rassasier Jésus-Christ dans la personne des pauvres, il le fît prendre par deux hommes et porter à l'hôpital. Le Père François Profeta, qui avait soin des provisions, et quelques autres trouvèrent cette conduite peu prudente, parce que Ton ne devait pas, selon eux, pendant une si grande disette, laisser la maison dépourvue pour fournir du pain aux malades de l'établissement de la rue êtes Carrosses. Camille, en ayant été averti, leur adressa une réprimande sévère, les appelant hommes de peu de foi et sans entrailles, sans confiance en Dieu « qui nourrit les oiseaux du ciel, qui ne labourent

point, qui ne sèment point ; » et les laissa très mortifiés. On ne tarda pas à voir des preuves sensibles de la bonté de cette divine Providence, qui avait si souvent veillé sur la Congrégation, car à peine cette petite provision de farine avait été portée hors de la maison, qu'elle leur procura un boulanger tellement pieux et homme de bien, que pendant tout le temps que dura la disette, tous les jours avant l'aurore, il leur portait une corbeille de pain si bon, qu'ils n'en avaient jamais mangé de meilleur. Ce qui rendait la chose encore plus étonnante, c'est que cet homme le leur fournissait à crédit, ne voulant être payé qu'après la cessation de la disette. Tout le temps qu'elle dura, quoique la Congrégation fît profession de vivre d'aumônes, par un effet admirable de la bonté divine, jamais rien ne lui manqua; elle eut même du superflu pour secourir l'indigence, et personne ne frappa inutilement à sa porte et ne s'en éloigna sans recevoir du soulagement. Et quelques-uns des religieux, chargés de la quête, assuraient qu'un jour des Juifs remplirent leurs sacs de pains, parce qu'ils avaient été touchés en leur voyant montrer un dévouement si sublime dans l'hôpital établi dans la rue des Carrosses. Il y mourut un si grand nombre de pauvres, que toutes les tombes des églises voisines étant pleines, notre saint se vit forcé d'ériger, avec la permission du Souverain Pontife, un nouveau cimetière dans cet endroit.

Malgré tant de fatigues, il passait les nuits entières à coudre et à remplir des paillasses, afin que

les pauvres ne dormissent pas sur la terre nue ; et lorsqu'il retournait quelquefois la nuit à rétablissement, il était tellement brisé, qu'il pouvait à peine lever sa jambe malade et la placer sur le lit, tant était grande la douleur qu'elle lui causait.

Qui pourrait raconter les travaux, les souffrances et les veilles des bons Pères dans cet hôpital? Plusieurs tombèrent malades ; on en connaît treize qui, comme des victimes pures, déchargées du poids de la mortalité, s'envolèrent vers le séjour de la gloire. Le Père Camille fut très dangereusement malade; il se rétablit bientôt, et retourna à ses occupations ordinaires. Clément VIII lui avait permis de manger delà viande les jours défendus, à cause de ses infirmités et de ses fatigues continuelles dans les hôpitaux ; il jeûna rigoureusement pendant le carême, sans faire jamais la collation du soir un peu plus forte. La plaie de sa jambe le tourmentait beaucoup ; mais son amour pour les pauvres lui faisait vaincre cet obstacle presque insurmontable, et si quelquefois les douleurs cuisantes qu'il éprouvait le contraignaient à se reposer un peu, c'était pour retourner ensuite à ses travaux avec une nouvelle ardeur.

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