‹ Vie de S. Camille de LellisChapitre 9 sur 237 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

lui fussent toujours contraires. A Naples, il se livra avec la même fureur à cette passion, de sorte qu'un jour il en vint jusqu'à jouer sa propre chemise qu'il quitta sur-le-champ dans le corps-degarde. Enfin, entraîné par cette folie, il vendit, pour jouer, tout ce qui lui était resté, l'épée, l'arquebuse, la boite à poudre, une capote de campagne, et ayant tout perdu, grâce aux cartes, il se vit réduit à la mendicité.

Notre-Seigneur le frappait de ces coups terribles pour le faire changer de vie et l'éloigner des habitudes du siècle, en lui faisant goûter les fruits amers d'un vice qui châtie si promptement ceux qui s'y livrent. Il est probable que l'ardeur avec laquelle il se livra à ce vice funeste le préserva d'un autre auquel les soldats ne sont pas moins exposés. La licence ne quitte guère les camps. On a su d'une manière certaine que, quoiqu'il jouât le jour et la nuit, et qu'il perdit le plus souvent, il ne sortit jamais de sa bouche ni blasphème, ni malédiction, ni imprécation contre le ciel et les créatures, et qu'il ne fit jamais rien dans le jeu qui fût contraire à la délicatesse et à la loyauté. Il aima mieux quitter sa chemise et la donner, que de chercher à gagner de l'argent par des moyens peu honorables.

Camille, réduit à cet état misérable, et rougissant de paraître, avec des habits déchirés, aux yeux de ceux qui le connaissaient, résolut de courir le monde pour y chercher fortune. Il partit donc avec Tibère Sanèse, autre soldat, son ami, se dirigea vers la Fouille, et prit la route de Man-

fredonia, avec la pensée de passer une seconde fois en Esclavonie, sur les terres des Vénitiens, ou en Afrique, si la guerre se rimumait.

Arrivé à Manfredonia, contraint par l'extrême besoin et la misère, la rougeur sur le front, le chapeau à la main, il se mit à demander l'aumône, — comme ont coutume de faire les soldats estropiés, — à la porte de la grande église, le jour de saint André apôtre, la même année 1574.

En ce moment, vint à passer par hasard Antoine Nicostrate, chargé de la direction des travaux entrepris pour l'érection d'un couvent que faisaient construire les Pères Capucins à Manfredonia. Voyant Camille jeune et de bonne apparence, il lui dit que, s'il voulait travailler, il lui donnerait de l'emploi. Celui-ci répondit qu'il ne pouvait se décider, sans consulter un camarade qu'il avait quitté depuis peu. Nicostrate lui indiqua sa maison, peu éloignée de l'endroit où ils étaient, et où il viendrait lui faire part de leur décision. Tibère ne fut pas de cet avis, et, sans donner de réponse, ils partirent le même jour de Manfredonia, prenant la route de Barletta. En sortant de la ville, il se rappela le vœu qu'il avait fait d'être Frère, et il se dit en lui-même : « Qui sait si Dieu ne me présente pas cette occasion de la construction du couvent des Capucins pour mon bien, et pour me faciliter l'accomplissement de ma promesse? » Néanmoins pour ne pas quitter la compagnie de son ami, il continua sa route. Ils firent ce jour-là quatre lieues. Ayant rencontré en chemin quelques hommes du pays, ils leur demandèrent s'ils trou-

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