‹ Vie de S. Camille de LellisChapitre 10 sur 237 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

veraient à Barlelta quelque moyen d'existence : ils leur répondirent que non, ce qui donna beaucoup à penser à Camille. Pendant les divers entretiens qu'ils eurent ensemble, se sentant, pour ainsi dire, pressé par la force secrète d'une voix divine, il résolut de retourner à Manfredonia et de se mettre à travailler au couvent. Il manifesta sa détermination à Tibère, qui ne voulut pas l'accompagner; mais, quoiqu'il eût le cœur navré d'être contraint de se séparer de son ami, Camille, puissamment attiré par l'inspiration divine, quitta celui qu'il aimait tendrement. Ce mouvement intérieur de la grâce fut tel, que Camille assurait qu'il avait parcouru ces quatre lieues avec une très grande vitesse, et qu'il était arrivé de très bonne heure à Manfredonia. Il parla à Antoine Nicostrate, qui le conduisit au couvent des Capucins, son unique ressource. 11 fut reçu par le Frère gardien, François de Modica, qui le chargea de charrier, avec deux ânes, les pierres, l'eau et la chaux nécessaires. Notre-Seigneur le contraignit, comme l'enfant prodigue, à soigner ces animaux, afin de l'attirer, par ce moyen, à son service. Il éprouva, surtout au commencement, beaucoup de dégoût et de répugnance pour ce genre de vie, si diffèrent de son glorieux passé, ne pouvant se plier à un travail si rude et si humiliant. Les jours de décembre lui paraissaient bien longs. Plusieurs fois son amour-propre en fut indigné, et il résolut de l'abandonïier, en particulier, le jour de sainte Lucis, où il pensait se reposer de ses fatigues, croyant que c'était un jour de fête; mais il

apprit qu'elle n'était pas chômée à Manfredonia . Quand on l'appela le matin, afin qu'il se livrât à son occupation ordinaire, il en éprouva un dépit extrême, et sa patience fut poussée à bout. Il ne voulait plus rester; mais les bons religieux, animés pour lui de l'amour le plus tendre, de peur qu'il n'achevât de se perdre, calmèrent ses transports par la douceur de leurs paroles, et le décidèrent à continuer à travailler.

Dans le même temps, le démon ne laissa pas de faire tous ses efforts et de le tenter de diverses manières, afin de lui faire quitter cette sainte maison. Il le fit passer par deux fortes épreuves. L'une à l'occasion du retour de Tibère, qui consentit à partager ses travaux, persévéra quelques jours, mais, ennuyé du travail, se retira, cherchant à entraîner Camille après lui. Il lui reprocha une occupation si vile pour un homme qui avait ceint l'épée et suivi la glorieuse carrière des armes, lui dit qu'il valait mieux mourir honoré que de vivre en se dégradant ainsi. Il lui rappela le souvenir de la vie libre et licencieuse des camps, les gais entretiens des hôtelleries, les joyeux moments passés avec les camarades ; il lui livra de terribles assauts. La seconde fut plus importune et dura plus longtemps; et voici quelle en fut l'occasion. Les enfants, voyant un jeune homme à la taille élancée suivre les deux ânes avec cet habit de soldat estropié — il portait un ceinturon auquel pendait jadis son épée, — se moquaient de lui, l'accablant de plaisanteries et de sobriquets. Il supportait tout avec patience, à cause de la misère

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