‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 127 sur 257 · PREMIÈRE ANNÉE D*APOSTOLAT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ANNÉE D*APOSTOLAT

«Pourquoi, dit-il, avez-vous permis à ces ribauds de rester sous notre portique ?» La dame répondit qu'elle avait refusé de les recevoir dans la* maison, mais qu'elle leur avait permis de se coucher sous le portique où ils ne pourraient jamais voler que le banc.

Le froid était très vif; mais les prenant pour des voleurs on ne leur donna rien pour se couvrir.

Quant à eux, après n'avoir goûté sur leur banc que tout juste assez de sommeil, réchauffés par la seule cha< leur divine et n'ayant pour couverture que leur dame la Pauvreté, ils allèrent dès l'aube à l'église voisine pour y entendre l'office.

La dame y alla de son côté et voyant les frères qui restaient dévotement en prière, elle se dit : < Si ces gens étaient des ribauds et des voleurs comme disait mon mari, ils ne resteraient pas ainsi en prière. » Et voici, pendant qu'elle faisait ces réflexions, un homme du nom de Guido faisait l'aumône aux pauvres qui étaient dans l'église. Venant aux frères, il voulait leur donner une pièce de monnaie, comme aux autres, mais ils refusèrent l'argent et ne voulurent pas le recevoir. «Pourquoi, leur dit-il, puisque vous êtes pauvres, ne voulezvous pas accepter comme les autres ?» — « Il est vrai que nous sommes pauvres, répondit frère Bernard, mais la pauvreté ne nous pèse pas comme aux autres pauvres ; car c'est par la grâce de Dieu dont nous accomplissons la volonté que nous sommes volontairement devenus pauvres. >

Fort étonné il leur demanda si jamais ils avaient eu quelque chose, et apprit qu'ils avaient possédé beaucoup, mais que pour l'amour de Dieu ils avaient tout donné.. •• La dame voyant que les frères n'avaient pas voulu les deniers, s'approcha d'eux et leur dit qu'elle les recevrait volontiers dans sa maison s'ils vou-

laient bien venir 7 loger. € Que le Seigneur tous récompense pour votre bonne volonté, répondirent humblement les frères. »

Mais Guido apprenant qu'ils n'avaient pas pu trouver de gîtOy les conduisit dans sa maison en disant : « Voici un refuge qui vous a été préparé par le Seigneur, restez-j aussi longtemps que vous voudrez. »

Pour eux, ils rendirent grâces à Dieu et passèrent chez lui quelques jours, lui prêchant la crainte du Seigneur par leur exemple et leurs paroles, si bien que dans la suite il fit aux pauvres de grandes distributions.

Bien traités par lui, ils étaient méprisés par d'autres. Beaucoup de gens, grands et petits, les attaquaient et les injuriaient, allant parfois jusqu'à leur arracher leurs vêtements ; mais eux dépouillés de leur seule tunique ne réclamaient pas sa restitution. Si, ému de pitié, on leur rendait ce qu'on leur avait pris, ils acceptaient volontiers.

Il 7 avait des gens qui leur jetaient de la boue, d'autres leur mettaient des dés dans la main et les invitaient à jouer ; d'autres se suspendant à leur capuce se faisaient ainsi traîner. Mais voyant que les frères étaient pleins de joie au milieu de leurs tribulations, qu'ils ne recevaient ni ne portaient d'argent, et que par leur amour les uns envers les autres, ils se faisaient reconnaître pour de vrais disciples du Seigneur, beaucoup se sentaient repris dans leur cœur et venaient leur demander pardon des offenses qu'ils leur avaient faites. Eux leur pardonnaient de tout cœur, disant: « Que le Seigneur vous pardonne, » et leur donnaient de pieux conseils sur le salut de leur âme.

Une traduction ne peut rendre que bien imparfaitement tout ce qu'il y a dans le latin incorrect des Trois

PREMIÈRE ANNÉE d'APOSTOLAT 99

Compagnons, d'émotion contenue» de candide simplicité, de jeunesse pudique, d*amoureuses ardeurs.

Cependant les frères dispersés soupiraient après le retour et les longs entretiens de leur père spirituel dans les tranquilles forêts des environs d'Assise. L'amitié entre hommes a, lorsqu'elle dépasse un certain degré, quelque chose de profond, d'élevé, d'idéal, d'infiniment doux où n'atteint aucune autre amitié. Il n'y avait pas de femme dans le Cénacle, lorsqu'au soir de sa vie Jésus communia avec ses disciples et invita le monde au banquet des noces éternelles- François surtout était impatient de retrouver sa jeune famille. Ils arrivèrent presque tous en même temps à la Portioncule, ayant déjà oublié, avant d'y être, les tourments endurés, pour ne plus songer qu'à la joie du revoir *.

i. 3 Soc. 38-41.

Page 1