‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 126 sur 257 · Soc. 32-34; 1 Gel. 27 et 28; Bon · texte numérisé non relu

Soc. 32-34; 1 Gel. 27 et 28; Bon

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le fait même de sa prospérité. Les herbes des champs maudissent dans leur langage les plantes plus vivaces qui vienneot les étouffer; on ne peut vivre sans exciter la jalousie: la nouvelle fraternité avait beau se faire humble, elle ne pouvait échapper à cette loi.

Quand les frères montaient à Assise pour y mendier de porte en porte, beaucoup de gens refusaient de donner, leur reprochant d'avoir dissipé leur fortune et de vouloir après cela vivre sur celle des autres. Plusieurs fois ils eurent à peine de quoi ne pas mourir de faim. 11 semble même que le clergé ne fut pas tout à fait étranger à cette opposition. L^évêque d'Assise dit un jour à François : « Votre manière de vivre sans rien posséder me parait bien dure et pénible. » — « Seigneur, répondit-il, si nous possédions des biens nous aurions besoin d'armes pour notre défense, car là est la source des différends et des procès, et d'ordinaire l'amour de Dieu et du prochain y rencontre bien des obstacles ; voilà pourquoi nous ne voulons pas avoir de biens temporels*. »

L'argument était sans réplique, mais Guido commençait à se repentir des encouragements qu'il avait donnés jadis au fils de Bernardone. Il était à peu près dans la situation et par conséquent dans les sentiments des évêques anglicans, lorsqu'ils ont vu s'organiser l'Armée du Saluu Ce n'était pas précisément de l'hostilité, mais une défiance d'autant plus grande qu'elle n'osait guère se manifester. Le seul conseil que l'évêque pouvait donner à François, c'était d'entrer dans le clergé, ou

i . 3 Soc. 35. Cf. Anon. Perus. : A. SS., p. 584.

si l'ascétisme Tattirait, dans un ordre monastique déjà existant^.

Si les perplexités de Tévéque étaient grandes, celles de François ne Tétaient guère moins. Il était trop fin pour ne pas sentir le conQit qui menaçait d'éclater entre les Frères et le clergé. Il voyait combien les ennemis des prêtres le louaient à outrance, lui et ses compagnons,

i. Plus tard, on a vonla naturellement que François n'ait pas eu de meUleur appui que Guido; d^aucuns en ont même fait son directeur de conscience (Saint François, Pion éditeur, p. 24)! Nous avons une preuve indirecte, mais irrécusable, de la prudence avec laquelle il faut accepter ces pieuses traditions ; François n'annonça même pas à son évéque (pater et dominus animarunit 3 Soc 29) son dessein de faire approuver la Règle par le pape. Ceci est d'autant plus frappant que Tévêque aurait dû être son avocat naturel en cour de Rome, et qu'à défaut d'autre raisoo, la politesse la plus élémentaire exigeait qu'il fût prévenu. Il faut ajouter que les évéques en Italie ne sont pas comme ailleurs des fonctionnaires difficilement abordables pour le commun des mortels. Presque chaque village de l'Ombrie a son évêque, si bien que leur importance n'est guère plus grande que celle d'un curé de canton en France.

Au reste plusieurs documents pontificaux viennent jeter un triste jour sur le caractère de Guido. Dans un chapitre des décrétâtes d'Honorius III {Quinta compil. Lih. IL Tit, III. Cap. i), est racontée une plainte portée devant la curie contre cet évêque, accusé par les Grucigères de l'hûpital San Salvatore délie Pareti (banlieue d'Assise), d'avoir maltraité deux d'entre eux et d'avoir volé une partie du vin du couvent: pro eoqw)dAegidiumpire$byterumi et fratrem eorum conversum violent oê manua injecerat...» adjiciens quod idem hospitale quadam vint quantitate fuer(U per eumdem episcopum spoliatum. Honorii opéra éd. Horoy, t. I, col. 200 88. Cf. Potthast 7746. La mention de l'hôpital de Parietc prouve bien qu'il s'agit de l'évêque d'Assise et non de celui d'Osimo comme l'ont suggéré quelques critiques.

Un autre document pontifical nous le montre en lutte avec les Bénédictins du mont Subasio (précisément ceux qui devaient donner la Portioncule à François), et Honorius III donne tort à l'évêque: Bulle Conquerente œconomo monasterii ap. Richter, Corpus juris canonici. Leipzig i839 in-i». Horoy, loe. ctt., t. I, col. 163; Potthast 7728.

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pour opposer leur pauvreté à ravarice et aux richesses des ecclésiastiques, mais il se sentait forcé intérieurement de continuer son œuvre et se serait volontiers écrié avec l'apôtre : Malheur à moi si je n annonce l'Évangile!

D'autre part les familles des Pénitents ne pouvaient leur pardonner d'avoir distribué tous leurs biens aux pauvres , et les attaques arrivaient de ce côté avec l'âpreté de langage et la profondeur de haine que Ton rencontre si souvent chez des héritiers déçus.

Les Frères apparaissaient ainsi comme un danger pour les familles, et beaucoup de parents tremblaient de voir leurs fils aller les rejoindre. Bon gré, mal gré, ils étaient la constante préoccupation de toute la ville. Les bruits fâcheux répandus à plaisir sur leur compte allaient à rencontre du but : volant de bouche en bouche, ils trouvaient bientôt des contradicteurs qui n'avaient pas de peine à en démontrer l'absurdité. Indirectement tout cela servait leur cause et mettait de leur côté les cœurs, plus nombreux qu'on ne croit, pour lesquels c'est un besoin de défendre les persécutés.

Quant au clergé, il ne pouvait pas s'empêcher de sentir une profonde méfiance à l'égard de ces convertisseurs laïques, qui excitaient bien quelques haines intéressées, mais qui provoquaient aussi chez les âmes les plus pieuses l'étonnement d'abord, l'admiration eosuite.

Voir tout à coup des gens sans titres, sans diplômes, réussir brillamment dans la mission qui nous est officiellement confiée et où nous échouons de la façon la plus pileuse, est un supplice insupportable. N'a-t-on pas vu des généraux préférer perdre une bataille, plutôt que de la gagner avec des troupes franches?

Cette sourde opposition D*a pas laissé de traces caractéristiques dans les biographies de saiut François. Ou ne saurait s*en étonner ; Thomas de Celano, même s'il avait eu des indications à cet égard, aurait manqué de tact en s'en servant. Un clergé, du reste, possède mille moyens de travailler lopinion, sans cesser de témoigner à ceux qu'il déleste un religieux intérêt.

Mais, plus saint François se trouvera en contradiction avec le clergé de son temps, plus il se croira fils soumis de l'Église. En confondant TËvangile avec l'enseignement de rÉglise, il côtoiera longtemps l'hérésie, sans y tomber jamais. Heureuse naïveté, grâce à laquelle il n*eut pas à se poser en révolté!

Il y avait cinq ans qu'appuyé sur son bâton de convalescent, il s'était senti envahi par le dégoût des plaisirs matériels. Depuis lors chacune de ses journées avait été marquée par un progrès.

On était de nouveau au printemps. Parfaitement heureux, il se sentait de plus en plus pressé de faire partager aux autres son bonheur, d'aller dire aux quatre coins du monde comment il y était arrivé.

Il résolut donc d'entreprendre une nouvelle mission. Quelques journées furent employées à la préparer. Les Trois Compagnons nous ont conservé les directions qu'il donna à ses disciples :

« Considérons que Dieu dans sa bonté ne nous a pas seulement appelés pour notre salut, mais aussi pour celui de beaucoup de gens, afin que nous allions par le monde, exhortant les hommes, plus par notre exemple que par nos paroles, à faire pénitence de leurs péchés et à se souvenir des commandements. Ne craignez pas, sous prétexte que nous paraissons petits et ignorants, mais annoncez

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sans inquiétude et tout simplement la pénitence ; ayez en DieU; qui a vaincu le monde, cette assurance que son esprit parlera en vous et par vous, pour exhorter les hommes à se convertir et à observer ses commandements.

cVous trouverez des hommes pleins de foi, de douceur et de bonté; qui vous recevront avec joie, vous et vo3 paroles ; mais vous en trouverez d'autres et en plus grand nombre, sans foi, orgueilleux, blasphémateurs, qui vous injurieront et qui résisteront à vous et à vos paroles. Soyez donc résolus à tout supporter avec patience et humilité.

«En entendant cela, les Frères commencèrent à se troubler. Saint François leur dit: N'ayez aucune crainte, car bientôt beaucoup de nobles et de savants viendront à vous ; ils seront avec vous, prêchant aux rois et aux princes et à une multitude de peuples. Beaucoup se convertiront au Seigneur qui dans le monde entier multipliera sa famille et l'augmentera.»

Après qu'il leur eut ainsi parlé il les bénit, disant à chacun d'eux la parole qui devait rester à l'avenir sa suprême consolation :

«Mon frère, remettez-vous «en à Dieu pour tous vos soucis et il aura soin de vous. »

Alors les hommes de Dieu partirent observant fidèlement ses instructions et quand ils trouvaient une église ou une croix, ils s'inclinaient pour l'adorer et disaient avec dévotion: «Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons ici et dans toutes les églises qui sont dans le monde entier, car par votre sainte croix vous avez racheté le monde. > Us croyaient en effet trouver un lieu divin partout où ils rencontraient une église ou «ne croix.

Quelques-uns les écoutaient volontiers, d'autres se moquaient d'eux, la plupart les accablaient de questions. D'où êtes-vous? de quel ordre êtes-vous? Et eux, quoique parfois il fût fatigant de répondre, disaient simplement : «Nous sommes des pénitents natifs de la ville d'Assise K »

Cette fraîcheur et cette poésie ne se retrouveront plus dans les missions suivantes. Ici, le fleuve est encore lui-même, et s'il sait vers quelle mer il se hâte, il ne sait rien des rivières plus ou moins bourbeuses qui viendront troubler sa limpidité, ni des digues et des rectifications qu'il devra subir.

Un long récit des Trois Compagnons nous donne une image prise sur le vif de ces premiers essais dé prédication :

«Bien des gens prenaient les frères pour des coquins ou des fous et refusaient de les recevoir dans leurs maisons, de peur d'être volés. Aussi dans beaucoup de localités, après avoir supporté toutes sortes de mauvais traitements, ils ne trouvaient d'autre refuge pour la nuit que les portiques des églises ou des maisons. Il 7 avait alors deux frères qui étaient allés à Florence. lis mendièrent par la ville, mais ne purent trouver de gîte. Venant à une maison qui avait un portique et sous le portique un banc, ils se dirent : « Nous serions bien ici pour passer la nuit. » Comme la dame de la maison refusait de les recevoir, ils lui demandèrent humblement la permission de coucher sur le banc.

Elle venait de le leur permettre quand survint son mari:

1. 3 Soc. 36 et 37. Cf. Anon. Perus. ap. A. SS. p. 585; Test. B. Francisci.

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