‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 13 sur 257 · INTRODUCTION XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXV

plus la trace des dégâts infligés par les guerres au vieux manoir féodal. Je regardai, comptant presque apercevoir à la croisée la silhouette de la châtelaine. .. Le crépuscule est venu, et maintenant il n'y a là-haut que des pans de mur croulants, un donjon découronné, que des ruines et des débris qui semblent implorer la pitié.

n en est de même pour les paysages de l'histoire. Les esprits étroits ne peuvent se résoudre à ces perpétuelles transformations : ils veulent une histoire objective où Tauteur étudierait les peuples comme le chimiste étudie les corps. Il est bien possible qu'il y ait pour l'évolution historique et les transformations sociales des lois aussi précises que celles des combinaisons chimiques, et il faut espérer qu'on finira par les découvrir; mais pour le moment, il n'y a pas en histoire de vérité purement objective.

Pour écrire l'histoire, il faut la penser, et la penser, c'est la transformer. Depuis quelques années, il est vrai, on croit avoir trouvé le secret de l'objectivité en publiant les documents originaux. Il y a là un véritable progrès qui rend d'inappréciables services, mais encore ne faut-il pas se faire illusion sur sa portée. On ne peut en général pas publier tous les documents sur une époque ou un événement ; il faut faire un triage où se décèlera forcément la tournure d'esprit de celui qui le fera. Admettons qu'on publie tout ce qu'on trouve, mais hélas, ce sont d'ordinaire les mouvements les plus originaux qui sont le moins documentés. Voici, par exemple, l'histoire religieuse du moyen âge ; il est déjà passablement délicat de collectionner les documents officiels, tels que balles, brefs, canons conciliaires, constitutions monastiques, etc., mais ces documents renferment-ils toute la vie de l'Église? Il s'en faut de beaucoup, et à

mon senS; les mouvements qui agitaient sourdement les masses sont bien plus importants, quoique nous n'ayons pour on témoigner que de rares fragments.

Pauvres hérétiques, on ne les a pas seulement emprisonnés, brûlés, on a détruit leurs livres ainsi que tout ce qui parlait d'eux, et plus d'un historien, retrouvant & peine leurs traces dans des monceaux de documents, oublie ces prophètes aux visions étranges, ces moines poètes qui, du fond de leur cachot, faisaient tressaillir le monde et trembler la papauté.

C'est donc une utopie que l'histoire objective. Nous créons Dieu à notre image, et nous imprimons la marque de notre personnalité là où l'on s'attend le moins à la retrouver.

Mais à force de parler du tribunal de l'histoire, on a fait croire à la plupart des auteurs qu'ils se doivent à eux-mêmes, et qu'ils doivent à leurs lecteurs des jugements définitifs et irréformables.

Il est toujours plus facile de prononcer une sentence que d'attendre, de se réserver, d'examiner encore. Lia foule, qui s'est dérangée pour assister à un procès, est presque toujours furieuse contre les juges quand ils remettent la cause pour supplément d'information ; son esprit est ainsi fait qu'il lui faut de la précision dans les choses qui en supportent le moins ; elle interroge, comme les enfants, à tort et à travers; si vous avez Tair hésitant ou embarrassé, vous êtes perdu dans son estime, vous n'êtes évidemment qu'un ignorant.

Mais peut-être au-dessous des aréopagites, obligés, de par leurs fonctions, de prononcer des sentences, 7 a-t-il place au fameux tribunal, pour un simple spectateur entré là par hasard. Il a rassemblé un dossier et

rNTftODUCTION XXVII

voudrait dire tout simplement son opinion à ses voisins.

Ce n'est donc pas ici une histoire ad prdbandum^ pour employer l'ancienne formule. Est-ce à dire que je n'aie désiré donner au lecteur qu'un instant de distraction? Ce serait bien mal comprendre ma pensée. Il y a dans les grands spectacles de l'histoire comme dans ceux de la nature quelque chose de divin; il s'en dégage pour nos esprits et nos cœurs une vertu apaisante et encourageante tout à la fois; on communie avec l'humanité, on éprouve la salutaire sensation de sa petitesse, et en voyant les beautés et les tristesses du passé, on apprend à mieux juger l'heure actuelle.

Dans une des fresques de l'église supérieure d'Assise, Giotto a représenté sainte Claire et ses compagnes sortant éplorées de Saint-Damien pour baiser le cadavre de leur père spirituel porté à sa dernière demeure. Avec une liberté tout artistique, il a fait de la chapelle une riche église couverte de marbres précieux.

Heureusement le vrai Saint-Damien subsiste encore, blotti au pied de quelques oliviers, comme une alouette au pied des genêts ; il a encore ses pauvres murailles en pierres irrégulières, comme celles des murs des champs voisins. Quel est le plus beau, le temple idéal rêvé par l'artiste ou la pauvre chapelle de la réalité? Aucun cœur n'hésitera.

Les historiens officiels de saint François ont fait pour sa biographie ce que Giotto avait fait pour le petit sanctuaire. La plupart du temps ils lui ont rendu un mauvais service* Ces embellissements qu'ils ont ajoutés à sa vie ont fait oublier le saint François de la réalité pourtant infiniment plus beau. Les auteurs ecclésiastiques ont, semble-t-il, grand tort d'orner ainsi la vie de leurs

héros et de n'y signaler que les traits édifiants. Ils donnent par là occasion, même aux plus dévots, de suspecter leur témoignage. Puis, à force d'environner les saints de lumière, ils en font des êtres plus qu'humains qui n'ont rien de commun avec nous ; ce sont des privilégiés marqués du sceau divin ; ce sont, comme le chantent les litanies, des vases d'élection où Dieu a versé les plus doux parfums ; leur sainteté s'est révélée presque malgré eux; ils sont nés saints, comme d'autres naissent rois ou esclaves, leur vie se détache sur le fond d'or des triptyques et non sur le fond sombre de la réalité.

A cela les saints gagnent peut-être un peu plus de respect auprès des gens superstitieux ; mais leur vie perd quelque chose de sa vertu et de sa force communicative. Oubliant qu'ils ont été des hommes comme nous, nous n'entendons plus dans notre for intérieur le «Va et fais de même.»

C'est donc faire œuvre pie que de rechercher l'histoire derrière la légende. Est-il présomptueux de demander aux lecteurs un efibrt pour comprendre le treizième siècle et aimer saint François? Ils en seraient amplement récompensés et trouveraient bientôt un charme inattendu aux paysages trop grêles, aux âmes décorporées, aux imaginations maladives qui vont passer sous leurs yeux. L'amour est la véritable clef de l'histoire.

Un livre a toujours un grand nombre d'auteurs, et les pages qui suivent, doivent beaucoup aux recherches des autres; j'ai tâché, dans les notes, de marquer toute l'importance de ces dettes.

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