INTRODUCTION XXIII
le fait entrer encore vivant dans l'immortalité. La légende alors se confond presque avec l'histoire, et il devient bien difficile de ramener les hommes à leurs vraies proportions.
Il ne faut donc pas trop demander à l'histoire. Plus une aurore est belle, moins on peut la décrire. Les plus belles choses de la nature, la fleur et le papillon, ne doivent être touchés que par des mains délicates.
L'effort fait ici pour indiquer les teintes diaprées, vacillantes, qui formaient l'atmosphère où vécut saint François, est ainsi d'un succès bien incertain. Il était peut-être présomptueux de le tenter.
Nous ne sommes heureusement plus au temps où les historiens croyaient avoir fait œuvre de raison lorsqu'ils avaient tout ramené à leur mesure, se bornant à nier ou à omettre dans la vie des héros de l'humanité tout ce qui dépasse le niveau de notre banale expérience.
Sans doute saint François n'a pas rencontré sur le chemin de Sienne trois vierges pures et douces venues du ciel pour le saluer; le diable n'a pas bouleversé des rochers pour l'effrayer, mais quand on nie ces visions et ces apparitions, on est victime d'une erreur peut-être plus grave que celle de ceux qui les affirmaient.
La première fois que je fus à Assise, j'y arrivai au milieu de la nuit. C'était au mois de juin. Quand le soleil parut, inondant tout de chaleur et de lumière, la vieille basilique ^ sembla tout à coup tressaillir, on aurait dit qu'elle voulait parler et chanter. Les fresques de
i. Elle reste ouverte toute la nuit.
Giotto, tout à rheure invisibles; s'animaient d'une vio étrange; on les aurait crues peintes de la veille tant elles étaient vivantes; tout y remuait, sans rien de gauche ni de heurté.
J'y revins six mois plus tard. Un échafaudage était dressé au milieu de la nef; au sommet, un critique d'art examinait les peintures et comme le temps'était sombre, il projetait sur les parois les rayons d'une lampe à réflecteur, et alors on voyait saillir des bras, grimacer des visages, sans unité, sans harmonie ; les figures les plus délicieuses prenaient quelque chose de bizarre et de grotesque.
Il descendit triomphant, avec un carton bourré de croquis : ici un pied, là un muscle, plus loin un morceau de visage; et je ne pouvais m' empêcher de rêver aux fresques telles que je les avais vues inondées de soleil.
Le soleil et la lampe sont des trompeurs, ils transforment ce qu'ils nous font voir ; mais, s'il faut tout dire, j'avouerai ma prédilection pour les tromperies du soleil.
L'histoire est un paysage, et comme ceux de la nature, il change sans cesse. Deux personnes qui le contemplent en même temps n'y trouvent pas le même charme, et vous-même, l'eussiez-vous continuellement sous les yeux, vous ne le verriez pas deux fois le même. Les lignes générales subsistent, mais il suffit d'un nuage pour cacher les plus importantes, comme il ne faut qu'un jeu de lumière pour faire émerger tel ou tel détail et lui donner une trompeuse valeur.
Quand j'ai commencé cette page, le soleil allait disparaître derrière les ruines du château de Crussol et les splendeurs du couchant lui faisaient une étincelante auréole ; la lumière inondait tout et pourtant on ne voyait