‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 146 sur 257 · Gel. 44; 3 Soc · texte numérisé non relu

Gel. 44; 3 Soc

bien chère à leur cœur, de Notre-Dame des Anges ou de la Portioncule*.

François fut ravi ; il voyait entre le nom de Thumble sanctuaire et celui de son Ordre une harmonie mystérieuse préparée par Dieu lui-même. Ils s'y construisirent rapidement quelques chaumières; une haie vive servit de mur d'enceinte et c'est ainsi qu'en deux ou trois jours se trouva organisé le premier couvent franciscain.

Pendant dix ans on s'en contenta. Ces dix années vont être les temps héroïques de TOrdre. Saint François en pleine possession de son idéal cherchera à l'inculquer à ses disciples et y réussira quelquefois, mais déjà la multiplication trop rapide des frères provoquera quelques symptômes de relâchement.

Le souvenir du commencement de cette période a mis sur les lèvres de Thomas de Celano une sorte de cantique en l'honneur de la vie monastique. C'est le commentaire intraduisible et brûlant du cri du psalmiste ; Oh ! voici qu'il est doux, qu'il est agréable d'être frères et de demeurer ensemble.

Leur cloître, c'était la forêt qui s'étendait alors autour de la Portioncule, occupant une grande partie de la plaine. C'est \h qu'ils se réunissaient autour de leur maître pour recevoir ses avis spirituels, et qu'ils se retiraient pour méditer et prier ^.

On se tromperait cependant d'une manière grossière, si l'on croyait que la contemplation les absorbait com-

1. 3 Soc. 56; Spec. 32 b ; Conform. 217 b 1 ; Fior. BibL Angel., éd. Amoni p. 378.

2. Cette forêt a disparu. — Quelques-uns des avis de François ont été groupés dans les Admonitions. Voir 1 Gel. 37 — 44 .

plètement durant les journées qui n'étaient point consacrées à des tournées missionnaires : une partie de leur temps était occupée par des travaux manuels*

Sur ce point plus que sur tous les autres, les intentions de saint François ont été méconnues, mais on peut dire que nulle part il n*est plus clair que quand il ordonne à ses frères de gagner leur vie du travail de leurs mains. Il n*a pas songé à créer un ordre mendiantf il a créé un ordre laborieux* Nous le verrons souvent, il est vrai, tendre la main et exciter ses disciples à en faire autant, mais ces traits ne doivent pas faire illusion : ils veulent dire que lorsqu'un frère arrivait dans une localité, s'y dépensait de longues journées à distribuer aux âmes affamées le pain spirituel, il ne devait pas avoir honte de recevoir en échange le pain matériel.

Travailler était la règle, mendier était Texception; mais cette exception n'avait rien de déshonorant: Jésus, la Vierge, les disciples n'ont-ils pas vécu de pain donné? N'est-ce pas rendre à ceux auxquels on a recours un grand service que de leur apprendre la charité ?

Cette table de l'amour où vont s'asseoir les petits pailVres, c'est ce que François dans son poétique langage appelle mensa Dominiy la table du Seigneur. Le pain de Taumône, c'est le pain des anges, et c'est aussi celui des oiseaux qui ne recueillent ni n'amassent dans des greniers.

On est donc bien loin ici de la mendicité entendue comme moyen d'existence et condition essentielle d'une vie de paresse. C'en est l'extrême opposé, et l'on n est exact et juste envers saint François et les débuts des

A LA PORTIONGULE 139

ordres mendiants que si on ne sépare pas l'obligation du travail de l'éloge de la meDdicité ^.

Sans doute/ ce zèle dura peu, et déjà Thomas de Celano intitule un de ses chapitres : Lamentation à Dieu sur la paresse et la gloutonnerie des frères ; mais il ne faut pas que cette prompte et inévitable décadence nous voile la saine et virile beauté des origines.

Malgré sa douceur, François avait su se montrer d'une sévérité inflexible pour les paresseux ; il lui arriva même de congédier un frère qui prétendait ne pas travailler 2.

Rien à cet égard ne raconte mieux les intentions du Poverello que la vie de frère Égide, un de ses plus chers compagnons, celui dont il disait en souriant: o: C'est un des paladins de ma Table-Ronde, i»

Frère Égide avait le goût des grandes aventures, des périlleux voyages, et nous est un vivant exemple d'un Franciscain de la première heure; il survécut vingt-cinq ans à son maître et ne cessa d'obéir avec franchise et naïveté à la lettre et à l'esprit de la Règle.

Nous le trouvons un jour, parti en pèlerinage pour la Terre-Sainte. Arrivé à Brindisi, il se fit prêter une cruche pour charrier de l'eau et en attendant le départ du prochain bateau passa une partie de ses journées à crier dans les rues de la ville: Alla fresca! alla fresca!

Page 1