‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 176 sur 257 · L HOMME INT^RIEUB ET LE THAUMATURGE · texte numérisé non relu

L HOMME INT^RIEUB ET LE THAUMATURGE

soupirs duquel passe la vision d*un état social nouveau.

Il vient rappeler que le bonheur de Thomme, la paix de son cœur, la joie de sa vie, n*est ni dans largent, ni dans la science, ni dans la force, mais dans une volonté droite et sincère : Paix aux hommes de bonne volonté!

Le rôle qu'il avait joué à Assise dans les débats de ses concitoyens, il l'aurait volontiers joué dans tout le reste de la Péninsule, car jamais personne n'a rêvé une rénovation sociale plus complète, mais si le but est le même que pour beaucoup de révolutionnaires venus après lui, les moyens sont complètement différents : sa seule arme fut l'amour.

L'événement lui a donné tort. A part les illuminés de la Marche d'Ancône et les Fraticelli de notre Provence, ses disciples ont à l'envi méconnu sa pensée ^.

Qui sait si personne ne se lèvera pour reprendre son œuvre ? La fureur des spéculations véreuses n'a-t-elle

1. En ce qui concerne: 1» la fidélité à la Pauvreté; 2^ l'interdiction de modifier la Règle ; 3» Tégale autorité du Testament et de la Règle ; 4» la demande de privilèges en cour de Rome ; 5<> l'élévation des frères à de hautes charges ecclésiastiques ; 6° la défense absolue de se mettre en opposition avec le clergé séculier ; 7» interdiction des grandes églises et des riches couvents. Sur tous ces points et bien d'autres encore l'infidélité à la volonté de François était complète dans l'Ordre moins de vingt-cinq ans après sa mort. On peut épiloguer sur tout cela; le Saint-Siège, en interprétant la Règle, a eu le droit canonique pour lui, mais Ubertin de Casai, en disant qu'elle était parfaitement claire et n'avait pas besoin d'interprétation, avait le bon sens de son côté, que cela lui suffise ! Et est stupor quare queritur expositio super litteram sic apertam quia nulla est difficultMtnregulœ intelligentia {Arbor vitœ crucifixœ, Venise, 1485, lib. V, cap 3. Sanctus vir Egidius ianto ejulatu clw màhat super reguîœ destructionem quam videbat quod ignorantibus viam spiritus quasi videbatur insanus. Id, Ibid.

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pas fait assez de yictîmes! N'y en a-t-il pas beaucoup parmi nous qui s'aperçoivent que le luxe est un trompe l'œil? que si la vie est un combat, elle n'est pas une tuerie où des bétes féroces se disputent une proie, mais qu'elle est la lutte avec le divin, sous quelque forme qu'il se présente, vérité, beauté ou amour? Qui sait si ce dix-neuvième siècle agonisant ne se soulèvera pas de son suaire pour faire amende honorable et l^er à son successeur une parole de foi virile?

Oui, le Messie viendra. Celui qui a été annoncé par Joachim de Flore et qui doit inaugurer un nouveau cycle de l'histoire de l'humanité, paraîtra. L'espérance ne confond point. Il y a, dans nos Babylones modernes et dans les chaumières de nos montagnes, trop d'âmes qui soupirent mystérieusement l'hymne de la grande vigile: Rorate cœli desuper et nubespluant Justum^, pour que nous ne soyons pas à la veille d'un enfantement divin.

Toute origine est mystérieuse. Cela est vrai de la matière, mais encore davantage de cette vie supérieure à toutes les autres qui s'appelle la sainteté: c'est dans la prière que François trouvait les forces spirituelles qui lui étaient nécessaires; aussi recherchait-il le silence et la solitude. S'il savait batailler au milieu des hommes pour les gagner à la foi, il aimait, suivant la parole de Celano, à s'envoler comme l'oiseau, pour aller se faire un nid sur la montagne 2.

1. deux, répandez votre rosée et que les nuées fassent pleuvoir le Juste. Antienne du temps de TAyent.

2. In foramibus petrœ nidificabat. 1 Gel. 71. Sur les prières de François, V. Ibid. 71 et 72; 2 Gel. 3, 38-43; Bon. 139-148. Cf. 1 Gel. 6; 91 ; 103; 3Soc. 8; 12; etc.

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Pour les hommes vraiment pieux, la prière des lèvres, roraisoD formulée n'est guère qu'une forme inférieure de la vraie prière. Même lorsqu'elle est sincère et attentive, et non pas une répétition machinale, elle n'est qu'un prélude pour les âmes que le matérialisme religieux n'a pas tuées.

Rien ne ressemble plus à la piété que Tamour. Les formulaires de prières sont aussi incapables de dire les émotions de l'âme, que des modèles de lettres d'amour de dire les transports du cœur passionné. Pour la piété vraie comme pour l'amour profond, la formule même est déjà une sorte de profanation.

Prier, c'est parler à Dieu, nous élever à lui, pour qu*il descende vers nous, converser avec lui. C'est un acte de recueillement, de réflexion, qui suppose les efforts de ce qu'il y a en nous de plus personnel.

Envisagée dans ce sens, la prière est la mère de toutes les libertés et de tous les affranchissements.

Qu'elle soit ou non, un soliloque de l'âme avec ellemême, ce soliloque n'en serait pas moins le fond même des puissantes individualités.

Chez saint François comme chez Jésus, elle a ce caractère d'effort qui en fait l'acte moral par excellence. Pour connaître véritablement de pareils hommes, il faudrait pouvoir les accompagner, suivre Jésus sur les sommets où il allait passer les nuits : trois privilégiés, Pierre, Jacques, Jean, l'y suivirent un jour, mais pour décrire ce qu'ils avaient vu, tout ce qu'un viril sursum corda ajouta au rayonnement et à la mystérieuse grandeur de celui qu'ils adoraient, ils ont été obligés de recourir à la langue des symboles.

Il en fut de même pour saint François. Pour lui

comme pour son Maître, le terme de la prière, c'est la communion avec le Père céleste, c'est l'accord du divin et de l'humain, ou plutôt, c'est l'homme qui s'efforce de faire l'œuvre de Dieu^ ne lui disant pas seulement un Fiat passif, résigné, impuissant, mais qui se relève vaillamment : a Me voici, Seigneur, prêt à faire votre volonté. »

a II y a d'insondables forces au fond de l'âme humaine, parce qu'au fond il y a Dieu lui-môme. » Que ce Dieu soit

transcendant ou immanent; qu'il soit l'Un, le Créateur, le Principe éternel et immuable ou qu'il soit, comme le disent les docteurs d'outre-Rhin, l'objectivation idéale de notre moi, là n'est pas la question pour les héros de rhumanité. Le soldat au milieu de la bataille ne philosophe pas pour savoir ce qu'il y a de vrai ou de faux dans le sentiment patriolique; il prend ses munitions et se bat au péril de sa vie. Les soldats des combats spirituels cherchent de même leurs forces dans la prière, dans la réflexion, la contemplation, l'inspiration : tous, poètes, artistes, initiateurs, saints, législateurs, prophètes^ conducteurs de peuples, savants, philosophes, c'est à cette même source qu'ils vont puiser.

Mais ce n'est pas sans peine que l'âme s'unit à Dieu, ou si l'on aime mieux, qu'elle se trouve elle-même. Une prière n'aboutit à la communion divine que si elle a commencé par être une lutte. Le patriarche d'Israël, couché près de Béthel, Tavait déjà deviné, le Dieu qui passe, ne dit son nom qu'à ceux qui l'arrêtent et lui font violence pour le savoir. Il ne bénit qu'après de longues heures de combat.

L'Évangile a trouvé un mot intraduisible pour nous dire ce caractère des prières de Jésus ; il compare la

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