‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 178 sur 257 · Luc · texte numérisé non relu

Luc

seizième siècle, Luther, qui avait sapé tant de croyances, De doute pas plus de Texistence personnelle de Satan que de la sorcellerie, des conjurations ou des possessions ^.

Trouvant dans leur âme tout un arhère*fond de grandeur et de misère, y entendant éclater parfois les harmonies lointaines d'un appel k une vie supérieure, bientôt dominées par les clameurs de la brute, nos ancêtres ne pouvaient s'empêcher de chercher l'explication de ce duel; ils la trouvèrent dans la lutte des démons contre Dieu.

Le diable est le prince des démons, comme Dieu est le prince des anges; capables de toutes les traneformations, ils se livrent, jusqu'à la fin des temps, des batailles terribles, qui se termineront par la victoire de Dieu; mais en attendant chaque homme est, durant toute sa vie, sollicité par ces deux adversaires, et les plus belles âmes sont naturellement les plus disputées.

C'est ainsi que saint François, avec tout son siècle, expliquait les troubles, les terreurs, les angoisses dont son cœur était parfois assailli, aussi bien que les espérances, les consolations et les joies dont il était d'ordinaire inondé. Partout où l'on suit ses pas, les traditions locales ont conservé le souvenir des rudes assauts qu'il eut à subir de la part du tentateur.

Il est sans doute inutile de rappeler ici ce fait élémen-

1. Félix Kuhn, Luther sa vie et son œuvre. Paris 1883, 3 vol. in-S^^, 1. 1 , p. 128 ; t. II, p. 9 ; t. III, p. 257. Benvenuto Gellini n'hésit» pas à raconter la visite qu'il ût un jour au Golisée en compagnie d'un magicien dont les paroles évoquèrent des nuées de diables qui vinrent peupler toute l'enceinte. B. Gellini. La vita scHUa da lui mede$imo, éd. Blanchi. Florence 1890, in-12, p. 33.

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taire que si, avec le temps, les mœurs changent, rhomme se modifie aussi singulièrement. Si suivant Téducation et le genre de vie, tel ou tel sens peut devenir d'une acuité qui confond les habitudes courantes — l'ouïe chez le musicien, le tact chez l'aveugle, etc. — il faut estimer par là, combien certains sens ont pu être plus aiguisés jadis qu'aujourd'hui. L'illusion visuelle a été, il y a quelques siècles^ chez les adultes, ce qu'elle est aujourd'hui chez les enfants de nos campagnes les plus reculées. Une feuille qui tremblote, un rien, un souffle, un bruit inexpliqué, crée chez eux une image qu'ils voient, et à la réalité de laquelle ils croient absolu-ment. L'homme est d'une seule pièce ; l'hypéresthésie de la volonté suppose celle de la sensibilité ; l'une est la condition de l'autre, et c'est ce qui rend les hommes des époques de révolution tellement plus grands que nature. Il serait inepte, sous prétexte de vérité^ de vouloir les ramener aux communes mesures de nos sociétés contemporaines, car ils ont été véritablement des demi-dieux pour le bien comme pour le mal.

Les légendes ne sont pas toujours absurdes. Les hommes de 93 sont encore tout près de nous, mais c'est pourtant à bon droit que la légende s'est emptfrée d'eux, et c'est pitié de voir ces hommes, qui dix fois par jour avaient à prendre des résolutions où tout était en jeu, leur sort, celui de leurs idées et parfois celui de la patrie, jugés comme s'ils avaient été de bons bourgeois, ayant le loisir de discuter longuement chaque matin le vêtement à mettre ou le menu d'un dîner. La plupart du temps, les historiens n'ont aperçu sur eux qu'une partie de la vérité, car il n'y a pas eu seulement deux hommes en eux: presque tous sont à la fois

poètes, démagogues, prophètes, tyrans, héros, martyrs. Écrire Thistoire, c'est donc traduire et traosposer presque coatiauellemeat. Les hommes du treizième siècle n*OQt pas pu se résoudre à ne pas rapporter à une cause extérieure les mouvements intérieurs de leur âme. Dans ce qui nous apparaît comme le résultat de nos réflexions, eux voyaient celui de Tinspiration ; là où nous disons désirs, instincts, passions, eux disaient tentation; mais il ne faut pas que ces différences de langage nous fassent négliger ou taxer de tromperie une partie de leur vie spirituelle, et nous amènent aux appréciations d*un rationalisme étroit et ignorant.

Saint François a cru bien des fois se battre avec le diable ; les horribles démons de l'enfer étrusque hantaient encore les bois de TOmbrie et de là Toscane, mais tandis que, pour ses contemporains et quelques-uns de ses disciples, les apparitions, les prodiges, les possessions sont des phénomènes quotidiens, ils sont pour lui exceptionnels, et restent tout à fait à Tarrière-plan. Dans l'iconographie de saint Benoit, comme dans celle de la plupart des saints populaires, le diable occupe une place prépondérante ; dans celle de saint François il disparaît si complètement que dans la longue série des fresques de Giotto à Assise, on ne le voit pas une seule fois ^.

De même tout ce qui est théurgie et thaumaturgie occupe dans sa vie un rang tout à fait secondaire. Jésus dans l'Évangile donne à ses apôtres le pouvoir de chasser

i. Sur le diable et François. V. 1 Gel. 68; 72; 3 Soc. 12; 2 Gel. 1, 6; 3, 10 ; 53; 58-65. Bon. 59-62. Gf. EccL 3; 5 ; 13. Fior. 29 ; Spec. 110 b. Pour avoir une idée du rôle du diable dans la vie des religieux au commencement du treizième siècle, il faut lire le Dia" logu8 miraculorum de Gésaire de Heisterbach.

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les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité^: François a sûremeot pris ces paroles qui faisaient partie de sa Règle , au pied de la lettre. Il a cru faire, et il a voulu faire des miracles ; mais sa pensée religieuse était trop pure, pour lui laisser considérer le miracle autrement que comme un moyen tout exceptionnel d'adoucir les souffrances des hommes. Pas une fois, on ne le voit recourir au miracle pour prouver son apostolat ou imposer ses idées. Son tact Tavertissait que les âmes sont dignes d*être gagnées par de meilleurs moyens. Cette absence presque complète de merveilleux 2 est d'autant plus remarquable qu'elle est en contradiction absolue avec les tendances de son siècle ^.

Ouvrez la vie de son disciple saint Antoine de Padoue (t 1231) : c'est un fastidieux catalogue de prodiges, de guérisoas, de résurrections. On dirait le prospectus d*un pharmacien inventeur d'une drogue nouvelle, plutôt

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