Gel. 3,9; Spec. 17 a
n'oubliait pas ses préoccupations: l'Ordre était trop nombreux pour ne pas compter un groupe de mécontents ; quelques frères qui avant leur conversion ^raient étudié 'dans les universités, commençaient à blâmer l'extrême simplicité dont on leur faisait un devoir. A des hommes que Tenlhousiasme ne soutenait plus, les courts préceptes de la Règle paraissaient une harte bien insuffisante pour une vaste association ; ussi se tournaient-ils avec envie vers les monumentales bbayes des Bénédictins, des Chanoines réguliers, des Cisterciens, et vers les antiques législations monastiques. Ils n'eurent pas de peine à deviner en Hugolin un puissant allié, et à lui faire part de leurs remarques.
Celui-ci crut le moment propice venu, et dans une conversation particulière, suggéra à François quelques idées : Ne devrait-il pas faire à ses disciples, surtout à ceux qui étaient instruits, une plus grande part dans les * charges? les consulter, s'inspirer de leur avis? n'y aurait-il pas lieu de profiter de l'expérience des anciens ordres ? Quoique tout cela eût été dit comme en passant, et avec tout le tact possible, François se sentit blessé au vif et, entraînant sans répondre le cardinal en plein Chapitre :
«Mes Frères, dit-il avec feu, le Seigneur m'a appelé par la voie de la simplicité et de l'humilité. En elles, il m'a montré la vérité pour moi et pour ceux qui veulent me croire et m'imiter ; ne venez donc pas me parler de la Règle de saint Benoît, de saint Augustin, de saint Bernard, ni d'aucune autre, mais seulement de celle que Dieu, dans sa miséricorde, a voulu me montrer, et dont il m'a dit qu'il voulait, en elle, faire un nouveau pacte avec le monde, et il n'a pas voulu que nous en ajons
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aucune autre. Mais par votre science et yotre sagesse Dieu vous confondra. Au reste j'ai confiance que Dieu vous châtiera; bon gré mal gré, vous serez forcés de venir à résipiscencCi et il ne vous restera que de la confusion ^»
Cette ardeur k défendre et à affirmer ses idées, étonna profondément Hugolin qui n'ajouta pas une parole. Quant à Dominique, ce qu'il venait de voir k la Portioncule fut pour lui une révélation. Il sentait bien que son zèle pour l'Église ne pouvait pas grandir, mais il s'apercevait aussi que par quelques changements dans ses armes, il pourrait la servir avec beaucoup plus de succès.
Hugolin* ne fit sans doute que l!encourager dans celle voie, et Dominique, obsédé de préoccupations nouvelles, prenait, quelques mois après, le chemin de l'Espagne. On n'a pas assez remarqué la profondeur de la crise qui se produisit alors en lui; les écrivains religieux racontent longuement son séjour dans la grotte de Ségovie, mais ils ne voient que les pratiques ascéliques, les oraisons, les génuflexions, et ne songent pas k rechercher la cause de tout cela. Â partir de cette époque, on pourrait dire qu'il est sans cesse occupé k copier saint François, si ce mot n'avait un sens quelque peu déplaisant ; arrivé k Ségovie, il fonde comme les Frères Mineurs un ermitage hors de la ville, perdu dans les rochers qui la dominent, et d'où il descend de temps en temps pour prêcher au peuple. La transformation de sa manière de vivre fut si évidente que plusieurs de
1. Spec. 49 a; Tribul. Man. Laur. lla-12 b ; Speo. 183 a; Cotiform. 135 b i.
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ses compagnons s*en émurent, et refusèrent de le suivre dans la nouvelle voie.
Le sentiment populaire a parfois comme des intuitions : une légende se fit autour de cette grotte de Ségovie, et Ton raconta que saint Dominique y avait reçu les stigmates. N'y a-l-ii pas là un effort inconscient pour traduire, par une image à la portée de tous, ce qui s'était véritablement passé dans cet antre de la Sierra de Guaderrama ^ >
Saint Dominique arrivait ainsi, lui aussi, à la pauvreté évangélique ; mais le chemin par lequel il y venait était bien différent de celui qui avait été suivi par saint François ; tandis que ce dernier s'y était élevé d'un coup d'aile, y avait vu l'affranchissement définitif des préoccupations qui avilissent la vie, saint Dominique ne la considérait que comme un moyen ; elle était pour lui une arme de plus dans l'arsenal de la milice chargée de défendre TÉglise. Il ne faut pas penser ici à un calcul vulgaire ; son admiration pour celui qu'il imitait ainsi et suivait de loin, était sincère et profonde, mais on ne copie pas le génie. Cette maladie sacrée, il ne l'avait pas ; il a transmis à ses fils spirituels un sang robuste et sain, grâce auquel ils n'ont pas connu ces accès de fièvre chaude, ces élans sublimes, ni ces retours subits qui font de l'histoire des Franciscains, l'histoire de la société la plus tourmentée qu'il y ait eu sur la terre, et où les chapitres glorieux sont entremêlés de pages triviales et grotesques, parfois grossières.
Au chapitre de 1218, François eut bien d'autres
1. Les principales sources sont indiquées Â. SS. AugusU, 1. 1, p. 470 SS.
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sujets .de tristesse que les murmures d*un groupe de ' mécontents; les missionnaires envoyés Tannée précédente en Allemagne et en Hongrie, étaient revenus complètement découragés. Le récit des souffrances qu'ils avaient endurées produisit un si grand effet que, dès lors, beaucoup de frères ajoutaient à leurs prières la formule: «Seigneur préservez-nous de l'hérésie des l Lombards, et de la férocité des Allemands^.»
Ceci nous explique comment Hugolin finit par convaincre François du devoir qu'il y avait à prendre les mesures nécessaires, pour ne plus exposer les Frères à être pourchassés comme hérétiques. Il fut décidé qu'à l'issue du prochain chapitre, les missionnaires se muniraient d'un bref papal, qui leur servirait de passe-port ecclésiastique. Voici la traduction de ce document :
«Honorius évêque, serviteur des serviteurs de Dieu^ aux archevêques, évêques, abbés, doyens, archidiacres et autres supérieurs ecclésiastiques, salut et bénédiction apostolique.
«Nos chers fils, le frère François et ses compagnons de la vie et de l'Ordre des Frères Mineurs a^nt renoncé aux vanités de ce monde, pour choisir un genre de vie qui a mérité d'être approuvé par TEgliae romaine, et s'en aller, à l'exemple des Apôtres, jetant dans des régions diverses la semence de la parole de Dieu, nous vous prions tous et vous exhortons, par ces lettres apostoliques, de recevoir comme bons catholiques les Frères de la susdite société, porteurs des présentes, lorsqu'ils se présenteront devant vous, vous avertissant de leur être