INTRODUCTION
Dans la renaissance de rhistoire qui est comme la caractéristique de notre siècle, le moyen âge a été Tobjet d'une prédilection particulière de la part de la critique et de l'érudition. On fouille de tous côtés les bibliothèques, on exhume les vieux parchemins, et dans ce zèle et cette ardeur il y a je ne sais quoi de pieux.
Ces efforts pour faire revivre le passé ne révèlent pas seulement notre curiosité ou l'impuissance d'aborder les grands problèmes philosophiques, ils sont un indice de sagesse et de modestie : nous commençons à sentir clairement que le présent a ses racines dans le passé, et que dans les champs de la politique et de la religion, comme dans les autres, le travail lent, modeste, persévérant, est celui qui a les résultats les meilleurs.
n 7 a là aussi un indice d'amour. Nous aimons nos aïeux d'il j a cinq ou six siècles, et nous mêlons à cet amour bien de l'émotion et de la reconnaissance. Or, si l'on peut tout espérer d'un fils qui aime ses parents, il ne faut pas désespérer d*un siècle qui aime l'histoire.
Le moyen âge forme une période organique dans la vie de l'humanité : comme tous les organismes puissants
il a débuté par une longue et mystérieuse gestation ; il a eu sa jeunesse^ sa virilité, sa décrépitude. La fin du douzième siècle et le commencement du treizième marquent son plein épanouissement : c'est la vingtième année avec sa poésie, ses rêves, son enthousiasme, sa générosité, ses audaces. L'amour surabondait avec la force ; de tous côtés les hommes n'avaient qu'un désir, se dévouer à quelque grande et sainte cause.
Chose curieuse, quoique l'Europe fût plus morcelée que jamais, elle sentit un frisson nouveau la parcourir tout entière. Il y eut ce qu'on pourrait appeler un état de conscience européen.
Dans les siècles ordinaires chaque peuple a ses intérêts, ses tendances, ses larmes et ses joies : mais vienne une heure de crise, et la solidarité de la famille humaine reparaît tout d'un coup avec une force qu'on ne lui soupçonnait pas. Chaque mer a ses courants, mais lorsque l'ouragan s'approche, ceux-ci se transmettent mystérieusement, et depuis l'Océan jusqu'au lac le plus ignoré de nos montagnes, le même frémissement semble soulever toutes les eaux. H en fut ainsi en 89 ; il en avait été ainsi au treizième siècle.
Jamais il n'y eut moins de frontières, jamais ni avant, ni après, il n'y a eu un tel mélange de nationalités, et à l'heure actuelle, malgré nos routes et nos chemins de fer^ les peuples vivent plus séparés <•
1. Les ordres mendiants ont été à l'origine une véritable Inter^ nationale. Lorsqu'au printemps de 1216 S. Dominique rassemblases frères à Notre-Dame de Prouille, ils se trouvèrent seize et dans cq nombre, des Castillans, des Navarrais, des Normands, des Français, des Languedociens et jusqu'à des Anglais et des Allemande.
Les hérétiques voyageaient dans l'Europe entière, et nulle part nous ne les voyons arrêtés par la diversité des langues. Arnaud de Brescia par exemple, le fameux tribun de Rome, apparaît en France, en Suisse, et en pleine Allemagne.