‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 3 sur 257 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

Le grand ïnouvement d'idées du treîzièïne siècle est avant tout un mouvement religieux qui présente un double caractère : il est populaire et il est laïque. Il sort des entrailles du peuple et, à travers bien des incertitudeS| il ne vise à rien moins qu'à arracher les choses sacrées aux mains du clergé.

Les conservateurs de notre époque^ qui se tournent vers le treizième siècle comnie vers Tfige d'or de la foi d'autorité, font une étrange erreur. S'il est par excellence le siècle des saints, il est aussi celui des hérétiques. Nous verrons tout à l'heure que ces deux mots ne sont pas aussi contradictoires qu'ils en ont l'air ; il suffit de noter pour le moment que jamais l'Église n'a été plus puissante ni plus menacée.

Il y eut une véritable tentative de révolution reli* gieuse qui aurait abouti, si elle avait réussi, au sacerdoce universel, à la proclamation des droits de la conscience individuelle.

L'effort a échoué, et si plus tard la Révolution a fait de nous tous des rois, ni le treizième siècle, ni la Réforme n'ont pu faire de nous tous des prêtres* C'est sans cloute là que gît la contradiction intime de notre vie et ce qui met périodiquement en péril nos institutions nationales. Emancipés politiquement, nous ne le sommes ni moralement, ni religieusement K

i. La Réforme n'a su que substituer l'autorité du livre à eelledu prêtre, c'est un changement de dynastie et voilà tout. Quant à la plupart de ceux qui s'intitulent aujourd'hui libres penseurs, ils confondent Témancipation religieuse avec l'irréligion ; ils ne veulent pas voir qu'en religion comme en politique, il y a place, entre la royauté de droit divin et l'anarchie, pour un gouvernement qui peut être aussi fort que la première et mieux garantir la liberté que la seconde. L'esprit ancien plaçait Dieu hors du monde , la souveraineté hors des peuples, l'autorité hors de la conscience; l'esprit des temps nouveaux a la tendance contraire ; il ne nie pas Dieu, ni la souveraineté, ni l'autorité, mais il les voit là où ils sont réellement.

Cette révolution qai n'a pas encore abouti, le treizième Biècle Ta entreprise avec une juvénile ardeur.

Elle s'incarna au nord de l'Europe dans les cathédrales ; au midi, dans les saints.

Les cathédrales furent les églises laïques du treizième siècle. Bâties par le peuple et pour le peuple, elles furent à l'origine la véritable maison commune de nos vieilles cités. Musées, greniers d'abondance, chambres de commerce, palais de justice, dépôts d'archives et même bourses du travail, elles étaient tout cela en même temps.

Cet art du moyen fige, que Victor Hugo et Viollet-le- Duc nous ont appris à comprendre et à aimer, fîit l'expression émue de l'enthousiasme du peuple qui conquérait ses libertés communales. Bien loin que nous en soyons redevables à l'Église, il fut à l'origine une protestation inconsciente contre l'art hiératique, immobile, ésotérique des ordres religieux. Dans la longue liste des maîtres de l'œuvre et des imagiers qui nous ont laissé les innombrables monuments gothiques qui parsèment le sol de l'Europe, on ne trouve que des laïques. Ces artistes de génie qui, comme ceux de la Grèce, surent parler à la foule sans être vulgaires, étaient pour la plupart d'humbles ouvriers ; ils trouvaient leurs inspirations, non dans les formules des maîtres de l'art monastique, mais dans leur communion constante avec l'fime même de la nation. Aussi cette renaissance intéresse-t-elle moins l'archéologie ou l'architecture que l'histoire même de notre pays dans ce qu'elle a de plus profond.

Pendant que dans les contrées septentrionales, le peuple se bâtissait lui-même ses églises et trouvait dans son enthousiasme un art nouveau, original, complet, dans le midi, au-dessus du sacerdoce officiel, clérical, de

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droit divin, il saluait et sacrait un sacerdoce nouveaui réel, laïque, de droit naturel, celui des saints.

Le prêtre en effet, au treizième siècle, est Tantithèse du saint; il en est presque toujours Tenneini. Séparé du reste des hommes par Tonction sainte, s'imposant comme le représentant d'un Dieu tout-puissant, capable par quelques signes d'accomplir des mystères inouïs, pouvant d'une parole changer du pain en chair et du vin en sang, il apparaissait comme une sorte d'idole qui peut tout pour vous ou contre vous, et devant laquelle vous n'avez qu'à adorer en tremblant*

Le saint, au contraire, était celui dont rien dans le vêtement n'annonçait la mission, mais dont la vie et les paroles s'imposaient au cœur et à la conscience de tous ; c'était celui qui, sans avoir charge d'âme dans l'Église, se sentait tout à coup obligé d'élever la voix. Enfant du peuple, il en savait toutes les douleurs matérielles et morales et en écoutait dans son cœur le mystérieux écho. Comme autrefois le prophète d'Israël, il entendait une voix impérieuse lui crier : c Va et parle aux enfants de mon peuple. — Ah ! Seigneur, Éternel, je ne suis qu'un enfiint, je ne sais point parler. — Ne dis pas je ne suis qu'un enfant, car tu iras vers tous ceux auprès de qui je t'enverrai. Voici je t'établis aujourd'hui comme une ville forte, une colonne de fer et un mur d'airain contre les rois de Juda, contre' ses chefs et contre ses prêtres. »

Ce sont de véritables prophètes, en effet, que les saints du treizième siècle. Apôtres comme saint Paul, non à la suite d'une consécration canonique, mais par l'ordre intérieur de l'Esprit, ils furent les témoins de la liberté contre l'autorité.

Le voyant calabrais, Joachim de Flore, avait salué la révolution naissante; il avait cru à son succès et

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avait annoncé an monde étonné Tavèneinent d'un ministère nouveau. Il se trompait.

Lorsque le prêtre se voit vaincu par le prophète, il change brusquement d'allures, il le prend sous sa protection ; il introduit ses harangues dans le canon sacré ; il jette sur ses épaules la chasuble sacerdotale. Les jours s'écoulent, les aimées passent, et le moment vient où la foule distraite ne distingue plus entre eux et finit par voir dans les prophètes une émanation du clergé.

Çi'est là une des ironies les plus amères de l'histoire.

François d'Assise a été par excellence le saint du moyen âge. Ne devant rien à l'Église, ni à l'École, il fut véritablement théodidacte^, et s'il ne vit peut-être pas la portée révolutionnaire de ses prédications, il refusa du moins toujours d'être ordonné prêtre. Il devinait la supériorité du sacerdoce spirituel.

Ce qu'il y a d'attrayant dans sa vie, c'est que, grâce & des documents certains, nous arrivons à l'homme derrière le thaumaturge.

On ne trouve pas seulement chez lui de belles actions, on y trouve une vie au sens vrai de ce mot, je veux dire qu'on y sent le développement et la lutte.

Que les hagiographes ont tort de nous le montrer auréolé et nimbé dès le berceau! Cotnme si le plus beau et le plus viril spectacle n'était pas celui de cet homme qui conquiert son âme heure après heure, combattant d'abord contre lui-même, contre les suggestions de l'égoïsme, de la paresse, du découragement, puis au moment où il pouvait se croire vainqueur, trouvant dans les champions attitrés de ses idées, ceux qui devaient sinon en amener la ruine complète, du moins leur porter

1. « Nemo ottendebat mihi quod déberem facere^ sed ipse Alti$» iitnui revélavit mihi quod déberem vivere secundum formam sancti Evangeliiii. Testamentum Fr.

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