CHAPITRE XV
La Règle de 12211.
L'hiver de 1220—4221 fut surtout utilisé par François pour fixer par écrit sa pensée. Jusque-là il avait été trop homme d'action pour avoir pu songer beaucoup à se servir d'autre chose que de la parole vivante^ mais dès lors, ses forces épuisées l'obligeaient de satisfaire, autrement que par des tournées d'évangélisatioo, son besoin de conquérir les âmes. On a vu que le chapitre
4. Texte dans Firmamentum 10; Spec, 489; Spee. Horin. Tract. III, 2 b. M. Mûller {An/ânge) a fait une étude de la Règle de 4224, qui est un chef-d'œuvre de flair exégétique. Cependant s'il avait collationné méticuleusement les divers textes, il serait arrivé à des résultats encore plus frappants, grâce aux variantes qu'il aurait pu constater. Je n'en citerai qu'un exemple :
Texte f irm.-Wadding adopté par M.M.
Omnét /ratrtê uHcungue «iml vtl vadmU, eaoetnU êibf a malo vûu et frtquen- Uamulierum H nutftu cum eit eontiUetur iaius, Saeerdot honeêtt loguatur cum eu dando penUentiam vél àliud tfirituale consUium.
Texte du Spéculum 189 ss.
Omnes fruit» ySnevm^e mim% cl wà^aâ^ eavêont m a maio vûu «I /r«qtumHa «•«• lierum et nttllut cum eit con/eilietiir aitl per viam vcdat •du» aut ad meutm t»
una parvpaide eomedat (//) SwerdM Ao> neste lo^u<xtur eum et» «fondb... etc
Ce passage suffit à montrer la supériorité du texte du S(:eculum qui s'impose aussi à d'autres égards, mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails. 11 est évident que cette phrase où nous voyons les premiers frères partager quelquefois le repas de leurs amies et manger dans leur écudle n'est pas une interpolation postérieure.
du 29 septembre 1220 d'une part, et la bulle Cum secundum de Fautre, avaient par avance fixé un certainnombre de points. Pour le reste, liberté complète lui avait été donnée, non pour faire une rédaction définitive et immuable, mais pour proposer ses idées. La réalité du pouvoir législatif avait passé entre les mains des ministres ^.
Ce que nous appelons la Règle de 1224 n*est donc pas autre chose qu'une proposition de loi, soumise par UD gouvernement représentatif à son parlement. Le chef du pouvoir la promulguera un jour, si bien modifiée et bouleversée que son nom en tète d'un pareil document ne préjuge que dans une faible mesure, et d'une manière tout à fait indirecte, son opinion personnelle.
Jamais homme n'a été moins capable que François de faire une règle. En réalité, celle de 1210, et celle qui fut solennellement approuvée par le pape le 29 novembre 1223, n'avaient guère de commun que le nom. Dans la première tout est vivant, libre, spontané; elle est un point de départ, une inspiration ; elle se résume en deux phrases: l'appel de Jésus à l'homme: «Toi, viens et suis-moi^ t> l'acte de l'homme : <k il quitta tout et le suivit. i> A la parole de l'amour divin, l'homme répond par le don joyeux de lui-même, et oela tout naturellemen t, par une sorte d'instinct. A ce degré de mysticisme, toute réglementation n'est pas seulement inutile, elle est presque une profanation ; elle est tout au moins le symptôme d'un doute. Même dans les amours terrestres, quand on s'aime vraiment, on ne se demande et on ne se promet rien.
i. Tribul. 12 b ; Spec. 54 b ; Arbor. V, 3 ; Spec. 8 b.
La Règle de J2â3 au coatraire, est un coatrat syoallagmatique. Du côté divio, Tappel est devenu uq ordre ; du côté hutnaÎQy Télau d amour est devenu un acte de soumission y par lequel sera méritée la vie éternelle.
Il y a au fond de tout cela Tantinomie de la loi et de l'amour. Sous le régime de la loi, nous sommes les mercenaires de Dieu, astreints à un travail pénible^ mais rémunéré au centuple, et dont le salaire constitue un véritable droit.
Sous le régime de l'amour, nous sommes les fils de Dieu, et ses collaborateurs; nous nous donnons à lui, sans calcul, sans espoir; nous suivons Jésus, non parce que cela est bien, mais parce que nous ne J pouvons pas faire autrement, parce que nous avons senti qu'il nous a aimés, et que nous l'aimons à notre tour. Une flamme intérieure nous entraîne irrésistiblement vers lui: Et Spiritus et Sponsa dicunt: Vent,
Il était nécessaire d'insister un peu sur l'antithèse de ces deux règles: celle de i210 seule est vraiment franciscaine. Celle de 1223 est indirectement l'œuvre de l'Église, essayant de s'assimiler le mouvement nouveau qu'elle transforme du même coup et fait dévier complètement.
Celle de 1221 marque une étape intermédiaire. C'est la rencontre des deux principes, ou plutôt des deux esprits; ils se rapprochent, ils se côtoient, mais ne se confondent pas; çà et là il y a mélange, mais jamais combinaison, si bien que l'on peut sans peine séparer les divers éléments. Cette rencontre même est le reflet exact de ce qui se passait dans l'âme de François et de la rapide évolution de l'Ordre.
Il s'adjoignit, pour l'aider dans son travail, frère
ésaire de Spire, qui devait lui servir surtout par sa
DDaissance approfondie des textes sacrés.
Ce qui frappe tout d'abord, quand on jette les yeux
ur celte Règle de lââi, c'est sa longueur extraordinaire : elle ne compte pas moins de dix pages d'in-folio, alors que celle de 1223 n'en aura plus que trois. Enlevez-en les passages qui proviennent de la papauté et ceux qui avaient été arrêtés au chapitre précédent par les ministres assemblés, vous l'aurez diminuée à peine d'une colonne, et il vous reste, non plus une règle, mais une série d'appels émus, où le cœur du père parle, non pour ordonner, mais pour convaincre, pour toucher, pour éveiller au fond du cœur de ses enfants Tinstinct de l'amour.
Tout cela est chaotique ou même contradictoire^, sans aucun ordre, entremêlé de rayons de joie, de sanglots douloureux, d'espérances et de regrets. Ce sont des stances, où la passion des âmes parcourt tous les tons, passe par toutes les gammes, depuis les plus douces jusqu'aux plus viriles, depuis celles qui sont joyeuses et entraînantes comme un coup de clairon, jusqu'à celles qui sont troublantes, étouffées, comme une voix d'oulre-tombe.
« Par le saint amour qui est Dieu, je prie tous les Frères, tant les ministres que les autres, de mettre de . côté tout obstacle, tout souci, toute préoccupation, afin qu'ils puissent se consacrer entièrement à servir, aimer et honorer le Seigneur Dieu, d'un cœur pur, d'une intention sincère, ce qu'il demande par -dessus tout. Ayons toujours en nous un tabernacle et une demeure
i. Cf. cap. 17 et 21.
pour celui qui est le Seigneur Dieu tout-puiflaant, Père, Fils et Saint-Esprit, qui dit : «Veillez et priez eu tout temps, afin que vous soyez trouvés dignes d'échapper à toutes ces choses qui arriveront, et de paraître debout devant le Fils de l'homme. »
Tenons donc la vraie voie, la vie et la vérité et le saint Évangile de Celui qui a daigné, pour nous, quitter son Père, afin de nous manifester son nom, disant: « Père, j'ai manifesté votre nom à ceux que vous m'avez donnés, et les paroles que vous m'avez données, je les leur ai données. Ils les ont reçues et ils ont connu que je suis venu de vous, et ils ont cru que vous m'avez envoyé. Je vous prie pour eux, non pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un, comme nous ne sommes qu'un. Je dis ces choses étant encore dans le monde, afin qu'ils aient la joie en eux. Je leur ai donné vos paroles, et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde. Je ne vous demande pas de les enlever du monde, mais de les préserver du mal. Sanctifiez-les par la vérité, votre parole est la vérité. Comme vous m'avez envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde, et je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient eux-mêmes sanctifiés dans la vérité. Et je ne vous prie pas seulement pour eux, mais pour ceux qui, par leurs paroles, croiront en moi, afin qu'ils soient tous unis, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé. Je leur ferai connaître votre nom, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et que je sois en eux. »
Pbière :
Dieu tout-puissant, très haut et souverain. Père saint, Seigneur juste, roi du ciel et de la terre, nous vous
rendons grâce à cause de vous-même, de ce que, par votre sainte volonté, et par votre Fils unique et votre Saint-Esprit, vous avez créé toutes les choses spirituelles et corporelles, et de ce qu'après nous avoir faits à votre image et à votre ressemblance, vous nous aviez placés dans le paradis que nous avons perdu par notre péché. Et nous vous rendons grâce de ce que, après nous avoir créés par votre Fils, par cet amour qui est vôtre et que vous avez eu pour nous, vous l'avez fait naître, vrai Dieu et vrai homme, de la glorieuse et bienheureuse Marie, toujours Vierge, et de ce que, par sa croix, son sang et sa mort, vous avez voulu nous racheter, nous pauvres captifs. Et nous vous rendons grâce de ce que votre Fils doit revenir dans sa glorieuse majesté pour envoyer au feu éternel les maudits, ceux qui n'ont point fait pénitence et ne vous ont point connu, et pour dire à tous ceux qui vous ont connu et vous ont adoré et vous ont servi dans la pénitence : «Venez, vous qui êtes les bénis de mon Père, recevez en partage ce royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. » Et puisque nous, misérables et pécheurs, ne sommes pas dignes de vous nommer, nous demandons humblement à Notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils bien aimé, en qui vous avez mis votre bon plaisir, qu'il vous rende grâce pour tout, en même temps que le Saint-Esprit, le Paraclet, comme il vous plaira et comme il leur plaira ; nous l'en supplions lui qui peut tout devant vous, et par lequel vous avez fait pour nous de si grandes choses. Alléluia.
Et nous prions la glorieuse Mère*, la bienheureuse Marie toujours Vierge, saint Michel, Gabriel, Raphaël et tous les chœurs des Esprits bienheureux, les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances, les Vertus et les Anges,
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les Archanges^ Jean-Baptiste, Jean évangéliste, Pierre, Paul, et les saints patriarches, les prophètes, les saints Innocents, les Apôtres, les Évangélistes, les Disciples, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, les bienheareux, Élie et Enoch, et tous les saints qui furent, qui seront et qui sont, nous les prions humblement, pour l'amour de vous, de vous rendre grâce, comme il tous plaît, pour ces choses, à vous Dieu souverain, vrai, éternel et vivant, ainsi qu'à votre Fils, notre très saint Seigneur Jésus-Christ, et à l'Esprit Saint, le consolateur, durant les siècles des siècles. Amen. Alléluia.
Et nous supplions tous ceux qui veulent servir le Seigneur Dieu, dans le sein de l'Église catholique et apostolique, tous les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les acolytes et les exorcistes, les lecteurs, les portiers, tous les clercs, tous les religieux et toutes les religieuses ; tous les enfants et les petits, les pauvres et les exilés, les rois et les princes, les ouvriers et les laboureurs, les serviteurs et les maîtres; les vierges, les continents et les mariés, les laïques hommes et femmes, tous les enfants, les adolescents, les jeunes gens et les vieillards, les malades et les bien portants, les petits et les grands, les peuples de toute tribu et de toute laogue et de toute nation, tous les hommes de quelque partie de la terre que ce soit, qui sont ou qui seront, nous les prions et supplions, nous tous Frères Mineurs, serviteurs inutiles, que tous ensemble, d'un commun accord nous persévé* rions dans la vraie foi et dans la pénitence^ car en dehors de cela personne ne peut être sauvé.
Aimons tous, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée, de toute notre force, de toute notre intelligence, de toute notre vigueur, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de toutes nos volontés, le Seigneur
Dieu qui nous a donné tout son corps, toute son âme, toute sa vie, et nous les donne encore à tous, chaque jour. Il nous a créés, il nous a sauvés par sa seule miséricorde : il a été et il est encore plein de bonté pour nous, pour nous méchants et misérables, pourris et fétides, in- ^ats, ignorants, mauvais. Ne désirons donc rien d'autre, ne veuillons rien d'autre, que rien d'autre ne nous plaise ou n'ait d'attrait pour nous, sinon le Créateur, le Rédempteur, le Sauveur, seul et vrai Dieu, qui est plein de bien, qui est tout bien, qui est le vrai et le souverain bien, qui seul est bon, pieux et débonnaire, suave et doux, qui seul est saint, juste, vrai, droit, qui seul a la bénignité, l'innocence et la pureté; de qui, par qui et en qui est tout le pardon, toute la grâce, toute la gloire de tous les pénitents, de tous les justes et de tous les saints qui se réjouissent dans le ciel.
Que plus rien donc n'empêche, que plus rien ne sépare, que plus rien ne retarde, et que tous, tant que nous sommes, en tout lieu, à toute heure, en tout temps, chaque jour et sans cesse, nous croyions véritablement et humblement. Ayons dans le cœur, aimons, adorons, servons, louons, bénissons, glorifions, exaltons, magnifions, remercions le Dieu très haut, souverain, éternel, Trinité et Unité, Père et Fils et Saint-Esprit, Créateur de tous et de ceux qui croient et espèrent en lui, et de ceux qui l'aiment. Il est sans commencement et sans fin, immuable et invisible, inexprimable, ineffable, incompréhensible, insaisissable, béni, loué, glorieux, exalté, sublime, très haut, suave, aimable, délectable et toujours digne d'être désiré par-dessus tout dans tous les sièclea des siècles. Âmen.
Ces naïves répétitions n'ont-elles pas un charme mystérieux qui s'insinue délicieusement jusqu'au fond
du cœur? N'y a-t-il pas là une sorte de sacrement dont les paroles ne sont que le véhicule grossier? François se réfugie en Dieu, comme Tenfant va se jeter dans le sein de sa mère et dans Tincohérence de sa faiblesse et de sa joie, lui balbutie tous les mots qu'il sait, et par lesquels il ne veut que répéter l'éternel c je suis à toi» de l'amour et de la foi.
Il y a là aussi quelque chose qui rappelle, non seulement par les citations, mais surtout par l'inspiratioa même de la pensée, ce qu'on a nommé la prière sacerdotale du Christ. L'apôtre de la pauvreté y apparaît comme soulevé entre ciel et terre par la violence de son amour, consacré sacri6cateur d'un culte nouveau par l'onction intérieure et irrésistible de TEsprit. Il n'immole pas, comme le prêtre du passé, il s'immole, et porte dans son cœur toutes les douleurs de l'humanité.
Autant ces paroles sont belles au point de vue mystique, autant elles correspondent peu à ce qu'on attend d'une règle; elles n'en ont ni la précision, ni les formes brèves et impératives. Les transformations qu'elle allaient subir, pour devenir le code de 1223, étaient donc fatales, étant donné l'intervention définitive de l'Église de Rome pour diriger le mouvement franciscain.
Il est probable que ce projet de règle, tel que nous l'avons aujourd'hui, est celui qui a été distribué au chapitre de la Pentecôte de 1221. Les variantes, parfois capitales, que l'on trouve entre les divers textes, peuvent n'être que la trace de corrections proposées par les ministres provinciaux. Une fois admise l'idée de considérer ce document comme un projet, on est bien vite amené à penser qu'il avait déjà subi une première révision rapide, une sorte d'élagage, où l'autorité
LA KÈGLE DE 4221 297
ecclésiastique aura fait disparaître les dispositions en contradiction flagrante avec ses projets sur l'Ordre.
Si l'on se demande qui a pu faire ces retranchements, un nom vient aussitôt aux lèvres, celui d'Hugolin. Il en critiqua les proportions exagérées, le manque d'unité et de précision. Plus tard, on raconta que François avait vu en songe une multitude de frères affamés venir à lui, sans qu'il fût capable de les rassasier, parce qu'il ne trouvait autour de lui que d'innombrables miettes de pain qui se perdaient entre ses doigts. Alors une voix vint du ciel lui disant: ce François, de toutes ces miettes fais une hostie avec laquelle tu nourriras ces affamés^. D
Il n'est guère hasardé de penser que c'est là l'écho imagé des conférences qui eurent lieu alors entre François et le cardinal; celui-ci put lui suggérer, par cette comparaison, les défauts essentiels de son projet. Tout cela se passa sans doute pendant le séjour de François à Home, au commencement de J221.
Avant d'y arriver, ilfaut jeter un coup d'œil sur les analogies d'inspiration et même de style, qui unissent la Règle de 1221 à une autre des œuvres de saint François, celle qui est connue sous le titre d'Admonitions^. C'est une série d'avis spirituels sur la vie religieuse, intimement unis, pour le fond et pour la forme, à l'œuvre qui vient d'être examinée. Le son de voix