‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 42 sur 257 · V. Fragments de la partie supprimée de la Légende des · texte numérisé non relu

V. Fragments de la partie supprimée de la Légende des

Trois Compagnons,

Nous pouvons faire maintenant un pas de plus et tâcher de grouper les fragments de la Légende des Trois Compagnons ou de frère ]Léon qui se retrouvent dans des écrits postérieurs.

Ici plus que jamais il faut se mettre en garde contre les théories absolues : un des principes les plus féconds de la critique historique consiste à préférer les documents contemporains des faits racontés, ou tout au moins ceux qui en sont le plus rapprochés , mais encore faut «il mettre une certaine discrétion à l'employer.

Le raisonnement des Bollandistes ne voulant rien savoir des légendes écrites après celle de saint Bonavcnture

1. Il ne s'en faut pas de beaucoup que saint François n'y soit représenté comme reprenant l'œuTre de Jésus interrompue (par la faute du clergé séculier) depuis les temps apostoliques. Les viri ^angelici jugent les membres du clergé filioa extraneos : 3 Soc. ^ et 51. Cf. 3 Soc. 43. Inveni virum .... per quem credo Dominttt velit in toto mundo fidem aanctœ Ecclesiœ reformare. Cf. 2 ^1. 3, 141. Videhatur rêvera fratri et omnium comitantium turbœ ^^ Chrisii et b, Francisci una persona foret.

(1260), souB prétexte que, venant après plusieurs autres biographes autorisés, il a été mieux placé que personne pour se renseigner et pour compléter l'œuvre de ses prédécesseurs, semble inattaquable ^ En réalité, il est absurde, car il suppose que saint Bonaventure ait voulu faire œuvre d'historien. C'est oublier qu'il écrivait non seulement dans un but d'édification, mais comme ministre général des Frères Mineurs. Dès lors son premier devoir était de garder le silence sur une foule de faits, et non sur les moins intéressants. Que dire d'une biographie où le Testament de saint François n'est pas même mentionné ?

Il est facile de laisser de côté un écrit du quatorzième siècle, sous prétexte que l'auteur n'a pas vu ce qui se passait cent ans avant, mais encore ne faut-il pas oublier que beaucoup de livres de la fin du moyen âge ressemblent à ces vieilles maisons où quatre ou cinq gérations ont travaillé. Une inscription sur leur façade n'indique souvent que le passage du dernier restaurateur ou du dernier démolisseur ; et les noms qui s'étalent avec le plus de complaisance ne désignent pas toujours les véritables ouvriers.

Tels ont été beaucoup de livres franciscains; chercher à les attribuer à un auteur serait une entreprise illusoire ; des mains fort diverses 7 ont travaillé, et cet amalgame même a son charme et son intérêt.

En les feuilletant, j'allais dire en les fréquentant, on arrive à voir clair dans cet enchevêtrement, car toute œuvre d'homme porte la trace de la main qui l'a faite ; cette trace peut être d'une délicatesse presque imperceptible; elle n'en existe pas moins, prête à se révéler à des yeux exercés. Quoi de plus impersonnel que la photographie

f: A. SS. p. 552.

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d'un paysage ou d'un tableau, et pourtant, au milieu de plusieurs centaines d'épreuves^ l'amateur ira droit à celle de tel ou tel opérateur préféré.

Ces réflexions m'ont été suggérées par l'étude atten* tive d'un curieux livre, bien des fois imprimé depuis le XVP siècle, le Spéculum Vitœ 8. Francisei et sociorum ejus^. Un travail complet sur cet ouvrage, ses sources, ses éditions imprimées, les différences nombreuses que l'on trouve entre les manuscrits, exigerait à lui seul un Yolume et Thistoire abrégée de l'Ordre; je ne peux songer à donner ici que quelques indications, en prenant pour base la plus ancienne édition, celle de 1504.

Le pêle-mêle qui y règne est effroyable. Les traits de la vie de François et de ses compagnons y sont entassés sans aucun plan ; plusieurs y sont répétés à quelques pages d'intervalle d'une manière différente^ ; certains chapitres ont été introduits si maladroitement

1. Venetiis, expensis domini Jordani de Dinslakenper Simonem de Luere^ 90 januarii 1504. — Impressum Métis per Jasparem Uoch/feder, anno Domini 1509. — Ge^ deux éditions sont identiques, petit in-12 de 240 folios mal numérotés. — Édité avec le même titre parSpoelberch, Anvers 1620, 2 tomes en un volume in-8<>y 208 et 192 pages, avec une foule de changements.

Le manuscrit le plus important semble celui dp la Vaticane 4354. Il y en a deux à la Mazarlne, 904 et 1350 datés de 1459 et 1460, un à Berlin (Man. theoL lat 4», n« 196 sape. 14). V. Ehrle, Zeitsckrift^ t. VU (1883), p. 392 s. ; Analecta fr. 1. 1, p. XI ; Miscellanea, 1888, p. 119, 164 Cf. A. SS., p. 550-552.

Les chapitres sont numérotés dans les 72 premiers folios seulement, mais ces numéros fourmillent d'erreurs : f» 38 b caput LIX, 40b LIX, 41 b LXI, ibid LXII, 42 a LX, 43 a LXI. Puis aux f«»« 46 b et 47 b sont deux chapitres LXVL II y a deux LXXI, deux LXXII, deux LXXIII, etc.

2. Par exemple l'histoire des brigands de Monte-Gasale, fo 46 b et ^b. Les remarques de frère Élie à François qui chante sans cesse 136 b et 137 a. La visite de Jacqueline de SettesoU, 133 a et 138 a. La bénédiction autographe donnée à frère Léon 87 a ; 188 a.

que le compilateur a oublié d'enlever le numéro d'ordre j qu'ils avaient dans l'ouvrage auquel il les emprunte^; enfin on est tout étonné de trouver plusieurs IncipUK

Cependant avec un peu de persévérance on aperçoit bientôt quelques clartés dans ce labyrinthe. Tout d'abord, voici quelques chapitres de la légende de Bonaventore, qui semblent mis là en avant-garde comme pour protéger le reste du livre. Faisons-en abstraction, ainsi que de toute la série des chapitres des Fioretti, nous aurons diminué l'ouvrage de près des trois quarts.

Retranchons encore deux chapitres tirés de saint Bernard de ClairvauXy puis ceux qui contiennent des prières franciscaines, ou les diverses attestations sur l'indulgence de la Portioncule, nous arrivons finalement à une sorte de résidu, qu'on me passe l'expression, d'une homogénéité remarquable.

Le stjle 7 est différent de celui des pages environ" nantes et rappelle de très près celui des Trois Compagnons ; une seule pensée traverse ces pages, celle que la pierre angulaire de l'Ordre est l'amour de la pauvreté.

Pourquoi n'aurions-nous pas là des lambeaux de la légende originale des Trois Compagnons? On n'y trouve rien qui ne cadre avec ce que nous savons, rien non plus qui rappelle les enjolivements d'une tradition tardive.

Ce qui confirme cette hypothèse, c'est que divers passages que nous y trouvons sont cités par libertin de Casai et par Angelo Clareno comme étant de frère Léon,

1. Au fo 20b on lit: Tertium capitulum de chfxritate et eompcnsione et eondescensione ad proximum. Capitulum XXVI. CSf. 26 a, 83 a, 117 b, 119 a, 122 a, 128 b, 133 b, 136 b où sont des indices semblables.

2. F« 5 b. Incipit Spéculum vitœ h. Fruncisci et sociorum ejus, f» 7 b. Incipit Spéculum perfectionis.

^TUDB CRITIQUE DBS SOURCES LXXI

et une comparaison, attentive des textes montre que ces auteurs n'ont pas pu les puiser dans le Spéculum, ni le Spéculum chez eux.

Il 7 a, du reste, une phrase qui, sans tenir compte de l'inspiration ou du style, suffirait au premier abord pour marquer l'origine commune de la plupart de ces morceaux ^ : Nos qui cum ipso fuimus. Nous qui avons été avec lui ! Ces paroles, qui reviennent presque à chaque récit ^, ne sont dans bien des cas qu'un hommage reconnaissant des compagnons à leur père spirituel, mais parfois aussi elles renferment quelque chose d'amer; ce sont les ermites de Greccio qui tout à coup rappellent leurs titres : ne sommes -nous pas les seuls, les vrais interprètes des instructions du Saint, nous qui avons sans cesse vécu avec lui, nous qui, heure après heure, avons recueilli ses paroles, ses soupirs et ses chants?

On comprend que ces prétentions n'aient pas été du goût de la commune observance et que Crescentius, usant d'une autorité incontestable, ait fait supprimer presque toute cette légende'.

Quant aux fragments qui nous ont été ainsi conservés, s'ils nous fournissent de nombreux détails sur les derniers temps de la vie de François, ils ne sont cependant pas ceux dont la perte est le plus regrettable; les auteurs qui les reproduisent défendaient une cause; aussi ne leur devons-nous guère que des traits qui par

1. On la chercherait en vain dans les autres morceaux du Spéculum, et elle se retrouve dans les fragments de frère Léon, cités par libertin de Gasal et par Angelo Glareno.

2. Fo 8b, lia, 12a, 15a, 18b, 21b, 23b, 26a, 29a, 33b, 43b, 41 a, 48 b, 118 a, 129 a, 130 a, 134 a, 135 a, 136 a.

3. Thomas de Gelano ne dit-il pas dans le prologue de la Seconde Vie: ^Oramttsergoj benignissiine pater^ ut laboris hujus non con'temnenda munuscula .... vestra benedictione eonsecrare velitis, corrigendo errctta et super fluaresecantetii.

quelque côté concernent la pauvreté; ils n'avaient que faire des autres récits^ n'écrivant pas une biographie. Mais^ même dans ces limites restreintes, ces lambeaux ont une importance de premier ordre ; aussi n'ai-je pas hésité à les employer largement.

Il va sans dire que tout en attribuant leur origine aux Trois Compagnons et à frère Léon en particulier, il ne faut se faire aucune illusion sur la lettre même des textes qui nous sont parvenus. Les morceaux donnés par libertin de Casai et Angelo Clareno, sont de véritables citations et, à ce titre, méritent une pleine confiance. Quant à ceux qui nous sont conservés dans le Spéculum, ils ont pu être souvent écourtés; des notes explicatives ont pu se glisser dans le texte, mais nulle part on ne voit la trace d'interpolations dans le mauvais sens du mot K

Enfin, si Ton compare ces fragments aux récits cor-

1. La légende des 3 Soc. fut conservée au couvent d*Assise: fl Omnia . . . fuerunt can$cripta . . . per Leonem . . . tn libro qui habetur in armario fratrum de Assitiot. libertin, Archiv III, p. 168. Plus tard, frère Léon semble être revenu plus en détail sur certams faits*, il confia ces nouveaux manuscrits aux Clarisses: c /*i rotulis ejus quoa apud me habeo^ manu ejusdem fratris Leonis conacriptia 9 -y ibid.^ Cf. p. 178. aQuod seguitur a sancto fratre Conrado predicto et viva voce audivit a aancto fratre Leone qui preaena erat et regulam acripait. Et hoc ipaum in quibusdam rotulis manu aua conacripiia quoa commendavit in monaaterio S. Clarœ cuatodiendoa .... In illia multa acripait . . . quœ induatria fr. Bonaventura omiait et noluit in legenda publiée acribere^ maxime quia aliqua erant ibi in quibua ex tune deviatio regulœ publiée monatràbatur et nolebat fratrea an te tempua infamare •. Arbor, lib. V, cap, 5. Cf. Antiquitatea^ p. 146. Cf. Speculum, 50 b. Infra acripta verbay frater Léo aociua et Confeaaor B, Franciacif Conrado de Offida, dicebat ae hàbuiaae ex ore Beati Patria noatri Franciaci, quœ idem Frater ConradiM retulit, apud Sanetum Damianum prope Aaaiaium » .

Conrad d'Offida copia donc à la fois le livre de frère Léon et ses rotuli: il y ajouta quelcpies renseignements oraux {Arbor vit, ctnic, lib. Y, cap. 3) et composa peut-être ainsi le recueil si sou-

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