IX. Légende de saint Bonaventure
Sous le généralat de Jean de Parmo (1247-1257), les partis franciscains subirent des modifications, à la suite desquelles leur opposition devint encore plus éclatante qu'auparavant.
Les zélanti, ayant à leur tête le ministre général, adoptèrent avec enthousiasme les idées de Joachim de Flore. Les prédictions de TAbbé calabrais répondaient trop bien à leurs préoccupations intimes pour qu'il en fût autrement; il leur semblait voir saint François comme un nouveau Christ inaugurant la troisième ère du monde.
Durant quelques années ces rêves émurent l'Europe ; la foi des Joachimites était si ardente qu'elle s'imposait de vive force; les sceptiques, comme Salimbene, se disaient que, somme toute, il valait mieux ne pas se laisser prendre au dépourvu par la grande échéance* de 1260, et accouraient en foule à la cellule d'Hyères, pour être initiés par Hugues de Digne aux mystères des temps nouveaux; quant au peuple, il attendait tremblant, partagé entre l'espérance et la terreur. Cependant leurs adversaires ne se tenaient pas pour battus, et le parti des relâchés restait le plus nombreux. D'une pureté angélique, Jean de Parme croyait à la toute -puissance de l'exemple : les événements montrèrent combien.il avait tort ; à sa sortie de charge les scandales n'étaient pas moins criants que dix ans plus tôt ^.
1. On en a pour preuve la lettre circulaire. Licet itùufficentiam nosiram, adressée par Bonaventure 1^23 avril 1257, de suite après son élection, aux provinciaux et aux custodes sur la réforme de l'Ordre. Texte : Spéculum Morin, tract. III, f«> 213 a.
LXXXil VIE DE S. FRANÇOIS
Entre ces deux partis extrêmes; contre lesquels il allait sévir avec une rigueur égale, se tenait celui des modéréS; auquel appartenait saint Bonaventure ^
Mystique, mais d'un mysticisme réglé et orthodoxe, il voyait à quelles révolutions courait l'Église si le parti de TÉvangile éternel eût triomphé ; sa victoire aurait été non pas celle de telle ou telle hérésie de détail, mais c'eût été à bref délai la ruine de tout Tédifice ecclésiastique ; il était trop perspicace pour ne pas voir, qu'en dernière analyse, la lutte engagée était celle de la conscience individuelle contre l'autorité. Ceci explique, et lui fait pardonner jusqu'à un certain point, ses sévérités à l'égard de ses contradicteurs; il était appuyé par la cour de Rome et par tous ceux qui voulaient faire de l'Ordre à la fois une école de piété et de science.
Aussitôt élu Général, il marcha à son double but, avec une persévérance qui ne connut jamais les hésitations, et une volonté dont la fermeté se fait sentir partout. Dès le lendemain de sa nomination, il traçait contre le parti des relâchés le programme des réformes, et en même temps provoquait la comparution à Citta délia Pieve, des frères Joachimites devant un tribunal ecclésiastique, qui les condamna à la prison perpétuelle. Il fallut l'intervention personnelle du cardinal Ottobonus, le futur ' Adrien Y, pour que Jean de Parme restât en liberté et pût se retirer au couvent de Greccio.
Le premier chapitre qui se tint sous sa présidence, et dans les longues décisions duquel on Retrouve partout
1. Salimbene, ann. 1248, p. 131. La chronicatribulalionum nous donne un long et dramatique récit de ces événements: Archiva t. Ih p. 283 S8. « Tune enim sapientia et sanctitas fratris Bonaveniurœ eclipsata paluit et ohscurata c$t et ejus manswetMido (sic) aJb agitante apiritu in furorem et iram defecil i. Ib. p. 283.
iTUDE CRITIQUE DES SOURCES LXXXIH
sa trace se rassembla à Narbonne en 1260. Il y fut chargé de composer une nouvelle vie de saint François ^.
On comprend facilement à quelles préoccupations répondait cette décision des Frères. Le nombre des légendes s'était beaucoup accru, car outre celles qui viennent d'être étudiées ou indiquées, il en existait d'autres qui ont entièrement disparu et il était également difficile à ceux qui partaient pour les missions lointaines, de faire un choix ou d'emporter tout.
La voie était donc toute indiquée au nouvel historien : il devait faire œuvre de compilateur et de pacificateur. Il n'y manqua point. Son livre est une véritable gerbe, ou plutôt, c'est une meule où l'infatigable auteur a entassé, un peu au hasard, les gerbes de ses prédécesseurs. La plupart du temps il les insère à peu près telles
quelles, se bornant à les raécourcir et à en enlever
11* • ivraie.
Aussi, quand on arrive à la fin de ces longues pages,
a-t-on de saint François une impression fort vague; on
voit qu'il a été un saint, un fort ^and saint, puisqu'il a
accompli une quantité innombrable de miracles, grands
et petits; mais on éprouve un peu la même impression
qu'en parcourant les galeries des marchands d'objets de
piété. Toutes ces statues, qu'il s'agisse d'un saint Antoine
abbé, d'un saint Dominique, d'une sainte Thérèse ou
1. Bon. 3, 1. Â ce même chapitre on rassembla les Constitutions de rOrdre édietées par les chapitres précédents ; on leur en ajouta de nouvelles, et on coordonna le tout. Dans la première des douze rubriques, le chapitre ordonnait que,, sitôt la publication du nouveau recueil, toutes les anciennes constitutions fussent détruites.
Le texte en a été puhlié dans le Firmamenium trium Ordinum^ f* 7 b, et redonné dernièrement par le P. Ehrle : Archiv. t. VI (1891) dans sa belle étude Bie àltesten Redaetxofien der Generalconstitu* imen he$ FranzUhanerordena, Cf. Spéculum Morin, f* 195 b, ss. du tract. III.
d'un saint Vincent de Paul, ont la même expression d'humilité doucefttrei d'extase un peu niaise. Ce sont des saintS; si vous voulez^ des tliaumaturges; ce ne sont pas des hommes; celui qui les a faits^ les a faits par métier, de procédé, aussi n'a-t-il rien mis de son cœor dans ces fronts toujours penchés, dans ces bouches an sourire blafard.
Dieu me garde de dire ou de penser que saint Bonaventure ne fût pas digne d'écrire une vie de saint François, mais les circonstances dirigeaient son travail, et on peut bien dire, sans lui faire injure, qu'il est heureux pour François, et surtout pour nous, que nous ayons sur le Poverello d'Assise une autre biographie que celle du Séraphique Docteur.
Trois ans après, en 1263, il apportait son travail terminé au chapitre général' convoqué à Pise sous sa présidence. Il y fut solennellement approuvée
Pensa-t-on alors qu'il suffirait de la présence de la nouvelle légende pour faire oublier les anciennes, c'est ce qu'on ne saurait dire; mais il semble qu'on garda pour cette fois le silence à leur égard.
Il n'en fut pas de même au chapitre suivant. Celui-ci réuni à Paris prit une décision qui devait avoir de désastreux résultats pour les documents franciscains primitifs. Ce décret, émané d'une assemblée présidée par Bonaventure en personne, est trop important pour ne pas être rapporté textuellement: «Item, le Chapitre général ordonne par obéissance que toutes les légendes du B. François faites jadis soient détruites. Les frères qui les trouveraient hors de l'Ordre devront tâcher de les faire disparaître, puisque la légende faite par le Général
1. On y approuva aussi la Legenda Minor de Bonaventure et qui n'était qu'an abrégé de la Legenda Major, arrangé à l'usage du chœur pour la fête de saint François et son octave.