ETUDE CRITIQUE DES SOURCES CXI
Les récits se pressent dans ce livre, comme des volées de souvenirs qui arrivent pêle-mêle, et où des détails insignifiants occupent bien plus de place que les plus grands événements : notre mémoire est, en effet, une grande enfant^ et ce qu'elle retient d'un homme, c'est d'ordinaire un trait, un mot, un geste. L'histoire scientifique ËEiit effort pour réagir, pour marquer la valeur relative des faits, amener ce qui est important au premier plan, rejeter ce qui est secondaire, dans la pénombre. Ne se trompe-t elle pas? Y a-t-il de l'important et du secondaire? Ou plutôt peut-on arriver à le marquer?
L'imagination populaire a raison : ce qu'il faut retenir d'un homme, c'est le regard dans lequel il s'est mis tout entier, c'est un cri du cœur, c'est un geste qui a exprimé la personnalité. Tout Jésus n'est-il pas dans les paroles du dernier souper? Et tout saint François, dans son allocution à frère loup, et son sermon aux oiseaux?
Gardons-nous donc bien de mépriser ces documents où les premiers Franciscains se sont racontés tels qu'ils se voyaient. Écloses sous le ciel de l'Ombrie, au pied des oliviers de Saint-Damien ou des sapins de la Marche d'Âncône, ces fleurettes sauvages ont un parfum et une originalité qu'on attendrait en vain de fleurs entourées des soins d'un savant jardinier.
Appendices des Fioreiti.
Dans le premier de ces appendices, le compilateur a réparti en cinq chapitres tous les renseignements qu'il a pu recueillir sur les stigmates. Il est facile de comprendre le succès des Fioretti. Le peuple s'éprit d'amour pour ces récits où saint François et ses compagnons apparaissaient tout à la fois plus humains et plus divins que dans les autres légendes; aussi éprouva-
t-on bien vite le besoin de les compléter pour en faire une véritable biographie ^.
Le second, intitulé Vie de frère Junipère, n'a qu'un rapport assez indirect avec saint François ; il mérite cependant d'être étudié, car il présente le même genre d'intérêt que le recueil principal, auquel il n'est sans doute guère postérieur. Dans ces quatorze chapitres on trouve les principaux traits de la vie de ce frère, dont les folles et saintes bizarreries défrayent encore les conversations des monastères ombriens. Ces pages sans prétention nous découvrent une partie de l'âme franciscaine. Les historiens officiels avaient cru devoir garder le silence sur ce frère qui leur paraissait surtout un indiscret personnage, fort encombrant devant les laïques pour le bon renom de l'Ordre. Us avaient raison à leur point de vue, mais il faut savoir gré aux Fioretti de nous avoir conservé cette physionomie si gaie, si modeste et d'une bonhomie parfois si malicieuse. Certainement saint François ressemblait plus à Junipère qu'à frère Elie ou à saint Bonaventure '.
Le troisième : Vie de frère Égide, paraît être en somme le document le plus ancien que nous possédions sur la vie du fameux extatique. Il est bien possible que ces récits proviennent de ce frère Jean auquel en appellent les Trois Compagnons dans leur prologue.
1. Ce désir était si naturel que le manuscrit de la bibliothèque Angélique renferme plusieurs chapitres additionnels, sur la donation de la Portioncule, Tindulgence du 2 août, la naissance de saint François, etc. (V. Amoni, Fioretti, Roma 1889, p. 266, 378—386). Une intéressante étude serait de rechercher Torigine de ces documents et d*établir leur parenté avec le Spéculum et les Conformités. V. Conform, 231a 1, 121b. Spec. 92—96.
2. Junipère avait été reçu dans l'Ordre par saint François. En 1253 il assista à la mort de sainte Glaire. A. SS. Aug., t. II, p. 764 d. — Les Conformités parlent de lui avec détail, î^ 62 b.