‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 85 sur 257 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jeunesse de saint François.

Assise est encore à peu près ce qu'elle était il y a six ou sept siècles. Le donjoo féodal est en ruines, mais Taspect de la ville est toujours le même avec ses longues rues désertes, bordées de maisons séculaires.

Ëtagée à mi-côte d'une colline que domine fièrement le mont Subasio^ elle contemple à ses pieds toute la plaine de FOmbrie depuis Pérouse jusqu a Spolète. Les maisons grimpent contre le rocher comme des enfants qui se pressent, se dressent sur la pointe' des pieds pour être bien sûrs de tout voir ; elles y réussissent si bien que de chaque croisée on embrasse tout le panorama avec son encadrement de collines moutonneuses, au sommet desquelles villages et châteaux se découpent sur un ciel d'une limpidité incomparable.

Ces simples demeures ne comptent pas plus de cinq à six petites pièces^, mais les tons rosés de la pierre

1. 1101 mètres d'altitude; la plaine aux environs d'Assise est en moyenne à 200 m et la ville à 250.

2. Gomme dans la plupart des villes de la Toscane » les dimensions des maisons y étaient jadis réglementées.

leur donnent une gaieté extraordinaire. Celle où naquit, dil-on, saint François, a presque entièrement disparu pour faire place à une église; mais la rue est si modeste, ce qui subsiste du palazzo dei genitori di San Francesco^ si parraitement semblable aux maisons voisines, que la tradition doit avoir raison. François entra vivant dans la gloire; il serait étonnaDt qu'une sorte de culte ne soit pas tout de suite allé à la demeure où il avait vu le jour et passé les vingt-cinq premières années de sa vie.

Il vint au monde vers J182^. Les biographes ne nous ont conservé que peu de détails sur ses parents^.

i . Les biographes disent qu'il mourut (3 oct. 1226) dans sa quarante-cinquième année. Mais leurs termes ne sont pas assez précis pour rendre improbable la date de 1181 . La question est du reste de peu d'importance. Un Franciscain d*Erfurt fixe, dès le milieu du treizième siècle, la date de 1182. Pertz, t. 24, p. 193.

2. On a fabriqué à François un certain nombre de généalogies : eUes ne prouvent qu'une chose, le naufrage de Tidée franciscaine. Qu'ils comprenaient mal leur héros, ceux qui ont cru le grandir et le glorifier en le faisant sortir d'une famille noble î t Quœ vero, dit le P. Suysken S. J., de ejus gentilitio insigni disserit WaddingnSf non luhet mihi attingere, Factis et virtutibus eluxit S. Franciscus non proavorum insignihus aut iituliSf quos née desideravit. » A. SS. p. 557 a. On ne saurait mieux dire.

Au quatorzième siècle, tout un cycle de légendes s'est formé autour de sa naissance. Il ne pouvait en être autrement. Elles dérivent toutes du récit montrant un vieillard qui va frapper à la porte des parents , intercède jusqu'à ce qu'on lui laisse prendre l'enfant entre les bras, et annonce enfin qu'il fera de grandes choses. Sous cette forme, cet épisode ne présente certes rien d'impossible, mais les traits merveilleux se groupèrent bientôt autour de ce noyau jusqu'à le rendre méconnaissable. Barthélémy de Pise nous a conservé à peu près sa forme primitive, Conform. 28 a 2. François eut sûrement plusieurs frères [3 Soc. 9. Mater,,, quœcumprœ ceteris filiis diligebat], mais ils n'ont laissé aucune trace dans son histoire sauf le trait raconté plus loin. V. p. 76. Cristofani a publié quelques pièces notariées concevant Angelo^ frère de saint François, et ses

Son père, Pierre Bernardone, vendait des étoffes et gagnait à ce commerce beaucoup d'argent. On sait combien la vie des marchands était alors différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Une grande partie de leur temps se passait à des tournées lointaines pour s'approvisionner.

Ces voyages étaient presque des expéditions. Les routes étant peu sûres, il fallait une bonne escorte pour se rendre à ces foires fameuses, où durant des semaines se rencontraient des marchands venus des points les plus reculés de l'Europe. Dans certaines villes, Montpellier par exemple, la foire était continuelle; Benjamin de Tudela nous montre cette cité fréquentée par toutes les nations chrétiennes et mahométanes : « On y trouve des négociants de l'Afrique, de ritalie, de TÉgypte, de la Palestine^ de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne et de l'Angleterre, en sorte qu'on y voit des gens de toutes les langues avec les Génois et les Pisans. t>

Parmi tous ces marchands, les plus riches étaient œuK qui faisaient le trafic des tissus. Ils étaient au pied de la lettre les banquiers du temps, et leurs lourdes voitures charriaient souvent les sommes levées par les papes en Angleterre ou en France.

Leur passage était un des événements de la vie de châl4^u; on les retenait longtemps, et on les questionnait sur toutes les nouvelles. Il est facile de comprendre combien de pareilles relations devaient

descendants: Storie d'Assisif t I, p. 78 ss. Dans ces documents Angelo s'appelle Angélus Pice et son fils Johanneclus olim Angeli domine Pice, appellations qu'on peut invoquer en faveur de l'origine noble de Pica.

les rapprocher de la noblesse; aussi dans certaines contrées 9 en Provence par exemple, les marchands étaient -ils considérés comme nobles au second degré ^.

Bernardone faisait souvent de ces longs voyages; il venait même en France, et par là il faut entendre sûrement la France septentrionale et surtout la Champagne, où se faisaient les échanges commerciaux entre le nord et le midi de l'Europe.

Il s'y trouvait précisément lorsque son fils naquit. La mère^ sur les fonts baptismaux de S. Rufin^, lui fit donner le nom de Jean, mais le père à son retour voulut l'appeler François *.

Avait-il déjà des idées arrêtées sur l'éducation qu'il voulait lui donner, l'appela-t-il ainsi parce qui! se proposait dès lors, de l'élever à la française, d'en faire un petit Français? Cela n'a rien d'improbable. Peut-être aussi n'y avait-il là qu'une sorte d'hommage reconnaissant adressé par le bourgeois d'Assise à ses nobles clients d'au delà des monts ? Quoi qu'il en soit, l'enfant apprit le français et garda toujours pour notre langue et pour notre pays un goût particulier ^.

Page 1