Voir page XLII n. 8. Bon. 51 et
6. 1 Gel. 16 ; 3 Soc. 10; 23; 24; 33; 2 GeL i, 8; 3, 67. Voir aussi le Testament de sainte Glaire et le Spéculum 119 a.
être dans sa famille. On a dit avec raison que savoir deux langues, c'est avoir deux âmes; en apprenant la nôtre, François sentait son cœur vibrer aux accents de notre jeune poésie, et son imagination mystérieusement troublée rêvait déjà d'imiter les exploits de nos chevaliers.
Mais ne devançons pas les temps.
Sa vie fut d'abord celle des autres enfants de son âge. Le quartier de la ville où Ton montre sa maison, est inconnu aux voitures; dès le matin ces petites rues semblent être la propriété des enfants. Ils s'y amusent en groupes nombreux^ s'ébattent avec un charme exquis, bien différents des petits Romains qui dès six ou sept ans vont se blottir durant des heures, derrière une colonne, un pan de mur ou une ruine, pour jouer aux dés ou à la mora^ et mettent dans leurs jeux quelque chose de passionné et de farouche.
En Ombrie, comme en Toscane, les enfants aiment
surtout les divertissements où l'on se pavane : jouer aux
soldats et à la procession est à Assise leur plaisir
suprême. Pendant la journée ils restent dans les
ruelles. Vers le soir, chantant et dansant, ils s'en
vont sur une des places de la ville. Ces places sont un
des charmes d'Assise. A chaque instant les maisons
s'interrompent du côté de la plaine, et vous trouvez
une délicieuse terrasse plantée de quelques arbres, faite
à souhait pour jouir, sans en rien perdre, des splendeurs
du soleil couchant. Nul doute que bien des fois le fils
de Bernardone n'y ait conduit des farandoles pareilles à
celles qu'on y voit aujourd'hui : il fut dès l'enfance le
prince de la jeunesse.
Thomas de Gelano trace un effrayant tableau de TéilucatiOD d'alors. Il montre les parents devenus les instigateurs des yiœs de leurs enfants et les poussant aa mal de vive force. François ne profita que trop de ces tristes leçons ^.
La profession de son père et Torigine peut-être nobiliaire de sa mère rélevaient presque au niveau des familles titrées du pays; l'argent, qu'il dépensait à pleines mains, fit le reste. Contents de festoyer à ses dépens, les jeunes seigneurs lui faisaient une sorte de cour. Quant à Bernardone, il était trop heureux de voir son fils frayer avec eux pour lésiner sur ses folies. Il était avare, comme nous le montrera la suite de cette histoire, mais sa fatuité et son orgueil dépassaient son avarice.
Pica, sa femme, douce et modeste créature^, sur laquelle les biographes sont un peu trop laconiques, voyait tout cela et s'affligeait en silence ; mais faible, comme toutes les mères, elle ne voulait pas désespérer de son fils, et lorsque ses voisines lui contaient les désordres de François, elle répondait sans s'émouvoir: « Que pensez-vous donc? J'espère bien, s'il plaît à Dieu,
1. Primum namque cum fari vel balhutire incipiunt^ turpia quœdam et execràbilia valde signis et vocihue edocentur pueri ii nondum nati : et cum temptis ahlactationis advenerit, quasdam luxu et lascivia plena non solum fari sed et operari coguntur, . . Sed et cum paulo pîusculum œtate profecerint, se ipsis impellentihuSy semper ad détériora opéra dilabuntur, 1 Gel. 1.
2. 2 Gel. i. Gf. Conform. 14 a 1« Il n'y a rien d'impossible à ce qu'elle ait été d'origine provençale, mais rien, dans des documents dignes de foi, ne l'indique. Elle descendait sans doute de souche nobiliaire car les documents notariés lui donnent toujours le titre de Domina. Grlstofani t. I, p. 78 ss. Gf. Matrem honestissimam habuit. 3 Soc. éd. de Pesftro 1831, p. 17.
JEUNESSB DE S. FRANÇOIS 9
qu'il deviendra un bon chrétien^.» Parole toute natu-^ relie dans la bouche d'une mère, mais à laquelle on devait attribuer plus tard un sens prophétique.
Jusqu'où le jeune homme se laissa-t-il entraîner? Il serait bien difficile de le dire. La question qui tourmentait, dit-on, frère Léon n'a pu se poser qu'à une imagination maladive 2. Thomas de Celano et les Trois Compagnons sont d'accord pour nous le montrer allant jusqu'aux pires excès. Plus tard on parla avec plus de circonspection de sa vie mondaine. Une antienne trop crue^ tirée du récit de Celano, fut changée par le chapitre général de 1260 ', et cette franchise des premiers biographes fut sans doute une des causes qui contribuèrent le plus à leur condamnation définitive trois ans après ^.
Leurs récits n*ont rien d'obscur : non seulement le fils de Bernardone imita les jeunes gens de son âge, mais il mettait son point d'honneur à les dépasser.
A force de singularités, de bouffonneries, de farces, de prodigalités, il finit par conquérir une sorte de célébrité. On le voyait sans cesse dans les rues avec ses compagnons, forçant' l'attention par le luxe ou la
i. La leçon donnée par les Conform. 14 a 1. Meritorum gratia dei filium ipsum noveritis affuturum^ semble meilleure que celle de 2 Gel. 1, 1. Multorum gratia Dei filiorum patrem ipsum noveritis a/faturum. Cf. 3 Soc. 2.
2. Bernard de Besse, Man. de Turin , 102 b. : An integer came desiderans, . . quod non extorsisset a Sancto. v meruit obtinere a Deo quod virgo esset. Cf. Conform, 211 a 1 et A. SS. p. 560 s.
3. ( In iîla antiphona quœ incipit : Hic vir in vanitatibus nu^ tritus insolenteTj fiai talis mutatio : Divinis harismatibus preven^ 'M» est clementer. » Archiv "VI, p. 35.
4. V. p. LXXXrV, la décision du chapitre de 1263 ordonnant la destruction des légendes antérieures à celle de Bonaventure.
bizarrerie de ses vêtements. La nuit même, la joyeuse bande continuait ses exploits et remplissait la ville du bruit de ses chants^.
Précisément vers cette époque, des troubadours parcouraient les villes du nord de l'Italie^ et mettaient à la mode les fêtes brillantes et surtout les cours d'amour ; mais s'ils exaltaient les passions, ils faisaient aussi appel aux sentiments de courtoisie et de délicatesse; c'est ce qui sauva François.
Au milieu de ses débordements, il restait toujours poli et aimable, et s'abstenait avec soin de toute expression basse ou obscène'.
Sa grande préoccupation était déjà de sortir de la banalité. Tourmenté du besoin de viser loin et haut^, il
1. 1 Gel. 1 et 2 ; 89 ; 3 Soc. 2. Ci. A. SS. 560 c. Vincent de Beauvais^ Spec. hiat. lib. 29, cap. 97.
2. Pierre Vidal était vers 1195 à la cour de Boniface, marquis de Montferrat, et s'y trouvait si bien qu'U voulait s'y établir, K. Bartsch, Peire VidaVs Lieder, Berlin, 1857, n. 41. Em. Monaci, Testi antichi provenzali, Rome, 1889, coL 67. Il faut lire ce morceau, pour avoir une idée de la ferveur avec laquelle ce poète partageait les espérances de l'Italie et soubaitait son indépendance. Cette note politique se retrouve dans un tenson de Manfred II Lancia à l'adresse de Pierre Vidal. (V. Monaci loc. cit, col. 68.) — Gancelme Faidit fut aussi à cette cour, ainsi que Raimbaud de Vacqueyrds (1180-1207) — Folquet de Romans passa presque toute sa vie en Italie. Bernard de Ventadour (1145-1195), Peirol d'Auvergne (1180-1220) et bien d'autres y firent des séjours plus ou moins longs. Bientôt les Italiens se mirent à cbanter aussi en provençal, entre autres ce Manfred Lancia, puis Albert, marquis de Malaspina (1162-1210), Pietro délia Garavana qui, en 1196, excita les cités lombardes contre Henri VI, Pietro deUa Mula qui était vers 1200 à la cour de Gortemiglia. On trouvera des fragments de ces poètes dans Monaci op. cit. col. 69 ss.