Soc 7 ; 1 Gel. 7; 2 CeL 1, 3; 3 Soc
qu'étaient les pauvres dans une localité comme Assise.
Dans un pays agricole, la pauvreté n'entraine pas, presque inévitablement, la misère morale, cette dégénérescence de tout rétre humain qui rend parfois la charité si difficile.
La plupart des pauvres que François connaissait, étaient dans la misera par suite des guerres, des mauvaises récoltes ou de la maladie. En pareil cas, les secours matériels sont bien peu de chose, c'est la sympathie qui est surtout nécessaire. François en avait des trésors à leur prodiguer.
Il était payé de retour. Toutes les souffrances sont sœurs. Entre les cœurs troublés par les douleurs les plus diverses, s'établissent de secrètes intelligences. Les pauvres sentaient que leur ami souffrait, lui aussi; ils ne comprenaient pas au juste de quoi, mais ils oubliaient leurs tristesses en plaignant leur bienfaiteur. La douleur est le ciment de l'amour. Pour s'aimer vraiment il faut avoir mêlé ses larmes.
Nous n'avons pas encore vu d'influence strictement ecclésiastique s'exercer sur François. Sans doute il y avait dans son cœur ce levain de foi chrétienne qui nous pénètre, même à notre insu; mais le travail de transformation intérieure qui s'accomplit en lui, est encore à ce moment le fruit de l'intuition personnelle.
Cette période touchait à sa fin. Sa pensée allait se manifester, et par cela même elle allait recevoir l'empreinte des circonstances. François rencontrera dans l'enseignement chrétien, des directions qui donneront une forme précise à des idées entrevues vaguement; mais il y trouvera aussi des cadres dans lesquels sa pensée perdra quelque chose de son originalité et de sa
vigueur: le vin nouveau sera mis dans de vieilles outres.
Cependant le calme se faisait en lui ; il trouvait dans la contemplation de la nature, des jouissances qu'il avait jadis goûtées à la hâte, presque inconsciemment et qu'il apprenait maintenant à savourer. Il n'y puisait pas seulement l'apaisement; il sentait naître en son cœur des compassions nouvelles, et avec elles le besoin d'agir, de se donner, de crier à ces cités perchées sur les sommets, menaçantes comme des guerriers se toisant avant le combat, de se réconcilier et de s'aimer.
Certes à ce moment, François n*entrevoyait même pas ce qu'il allait devenir; mais ces heures sont peutêtre les plus importantes pour l'évolution de sa pensée ; ce sont celles qui ont donné à sa vie cette allure de liberté, ces parfums champêtres qui la rendent aussi différente de la piété des sacristies que de celle des salons.
C'est vers ce temps qu'il partit en pèlerinage pour Rome. Était-ce sur le conseil de son ami ? était-ce une pénitence imposée par son confesseur? un acte spontané? On ne sait. Peut-être pensait-il qu'une visite aux Saints- Apôtres j comme on disait alors, lui ferait trouver la réponse à toutes les questions qu'il se posait.
Il y alla. Y trouva-t-il quelque influence religieuse? C'est peu probable, car ses biographes racontent la pénible surprise qu'il éprouva dans la basilique Saint- Pierre, en voyant combien étaient mesquines les offrandes des pèlerins. Aussi voulut-il tout donner au prince des apôtres et, vidant sa bourse, il en jeta le contenu sur le tombeau.
Ce voyage fut marqué par un incident plus impor-
tant. Bien des fois quand il consolait les pauvres, il s'était demandé s*il saurait supporter la misère: oq ne sait la lourdeur d'un fardeau qu'après l'avoir pris, au moins un instant, sur les épaules. Il voulut donc savoir ce que c'est que de n'avoir rien et d'attendre son pain de la charité ou du caprice des passants.
Sur le parvis de la basilique grouillaient des nuées de mendiants; il emprunta les haillons de l'un d'eux, lui prêta en échange son vêtement et, pendant toute une journée, resta là affamé, tendant la main ^.
Cet acte avait été une grande victoire : le triomphe de la compassion sur l'orgueil naturel. De retour à Assise, il redoubla de bonté pour ceux dont il avait véritablement le droit de s'appeler le frère.
Avec de pareils sentiments, il ne pouvait échapper plus longtemps à l'influence de l'Évangile.
Sur toutes les routes des environs de la ville, il y avait alors, comme aujourd'hui, de nombreuses chapelles. Bien souvent il dut entendre la messe dans ces rustiques sanctuaires, seul avec le célébrant. Si Ton tient compte du penchant des natures simples à se croire visées personnellement par tout ce qu'elles entendent, on comprendra son émotion et son trouble, loi^que le prêtre se tournant vers lui, lisait l'évangile du jour. L'idéal chrétien se révélait à lui et apportait des réponses à ses secrètes préoccupations. Aussi, quand il s'enfonçait dans les bois quelques instants après, toutes ses pensées allaient au pauvre charpentier de Nazareth, qui se plaçant sur son chemin, venait lui dire à lui aussi : aToi, suis-moi. i»
i. 3 Soc. 8-10 ; Bon. 13 et 14 ; 2 Gel. 1 , 4.
Près de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où il avait éprouvé la première secousse: une vie de renoncement lui apparaissait comme le but de ses efforts, mais il sentait que son noviciat spirituel n'était pas terminé : il en fit tout à coup l'a mère expérience.
II se promenait un jour à cheval, l'esprit hanté plus que jamais du désir de mener une vie d'absolu dévouement, lorsqu'au détour du chemin il se trouva en face d'un lépreux. L'affreuse maladie lui avait toujours inspiré une invincible répulsion. Il ne put retenir un mouvement d'horreur, et d'instinct il tourna bride.
Si le choc avait été rude, la défaite avait été complète. Il se la reprocha amèrement. Nourrir de si beaux projets et se montrer si lâche ! Le chevalier du Christ allait-il donc rendre les armes? Il revint sur ses pas et sautant de cheval, remit au malheureux stupéfait tout l'argent qu'il avait; puis il lui baisa la main, comme il eût fait à un prêtre^.
Celle nouvelle victoire marque, comme il l'a vu luimême, une date dans sa vie spirituelle^.
Il y a bien loin, en effet, de la haine du mal à l'amour du bien. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui ont renoncé, après de dures expériences, à ce que les antiques liturgies appellent le monde, ses pompes et ses convoitises, mais la plupart n'ont pas au fond du cœur le moindre grain de pur amour. Les désillusions ne laissent dans les âmes vulgaires qu'un effroyable égoïsme.
1. Encore aujourd'hui dans le cenlre et le midi de l'Italie on baise la main des prêtres et des moines.
2. V. le Testament. Cf. 3 Soc. 11 ; 1 Cel. 17 ; Bon. 11 ; A. SS., p. 566.
Cette victoire avait été si rapide qae François voulut la compléter ; il se dirigea quelques jours après vers la léproserie ^
On peut se figurer la stupéfaction des malheureux en voyant arriver le brillant cavalier. Si de nos jours uoe visite est pour les malades de nos hôpitaux un véritable événement, attendu avec uoe impatience fébrile, que ne dut pas élre l'apparition de François au milieu de ces pauvres reclus? Il faut avoir vu des malades abandonnés pour comprendre ce que peut donner de joie une parole affectueuse, parfois un simple regard.
Ému et transporté, François sentait tout son être intérieur vibrer à des sensations inconnues. Pour la première fois il entendait les indicibles accents de la reconnaissance qui ne trouve pas de mots assez brûlants pour s'exprimer, qui admire et adore le bienfaiteur presque comme un ange du ciel.