Soc. 6 ; 2 Gel
Tinrent bien vile de tous côtés, espérant retrouver en lui rinfatigable pourvoyeur de leurs folles dépenses. Il se laissa faire.
Un grand changement s'était cependant opéré cette fois. Ni les plaisirs, ni le travail, ne pouvaient le retenir longtemps ; il passait une partie de ses journées à errer dans la campagne, souvent accompagné d'un ami trte différent de ceux que noys avons vus jusqu*ici autour de lui. On ignore son nom; mais à certains indices on serait tenté de croire qu'il s'agit de Bombarone da Beviglie, le futur frère Ëlie ^.
i. Ces journées nouR sont rappelées par Gelano avec ane précision toute particulière. Il est très improbable que François, d'ordinaire si réservé sur sa vie intérieure, les lui ait racontées (2 Gel. 3, 68 et 42, Cf. Bon. 144). Par contre, rien ne s'oppose à ce que Gelano ait été renseigné à cet égard par frère ÉUe. L'ami était du même âge (unius œtatis, 1 Gel. 6) que François, et nous avons bien des raisons de croire que c'était le cas pour frère ÉUe. [Je soupçonne fortement la légende qui nous montre un vieillard , allant le jour de la naissance de François, supplier qu'on lui confiât le nouveau-né et ajoutant : « Aujourd'hui sont nés ici deux enfants, celui-ci qui sera parmi les meilleurs hommes , et un autre qui sera parmi les pires » — d'avoir été imaginée par les zélanti contre frère Élie. Il est évident qu'une pareille histoire vise quelqu'un : Qui? sinon celui qui devait apparaître plus tard comme l'Ânti-François?) Nous avons assez de détails sur les onze premiers disciples pour voir qu'il ne s'agit d'aucun d'eux. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Ëlie ne paraisse pas dans les premières années de l'Ordre, (1209-1212) puisqu'après avoir exercé à Assise son double métier de maître d'école et de matelassier {Suebat cultras et docebat puerulo8 psalterium légère, Salimbene, p. 402) 11 fut scnptor à Bologne (Eccl. 13). Enûn au point de vue psychologique, cette hypothèse expliquerait fort bien l'ascendant qu'Élle devait toujours exercer sur son maître. Il reste cependant difficile à comprendre que Gelano n'ait pas nommé ici Ëlie, mais le passage 1 Gel. 6 diffère dans les divers manuscrits (Gf. A. SS. et éd. Amoni p. 14) et a pu être retouché après la chute de celui-ci.
Beviglie est une simple ferme, à trois quarts d'heure au nord-
Les réflexions faites au lendemain, de sa maladie, FraDçois les recommençait, mais avec moins d'amertume. Son cœur et son ami s'accordaient à lui dire, qu'on peut ne plus croire au plaisir, ni à la gloire, et trouver cependant des causes dignes qu'on leur consacre sa vie. C'est à ce moment que la pensée religieuse semble s'éveiller en lui. Dès qu'il eut entrevu cette nouvelle voie, il voulut y courir avec la fougueuse impétuosité qu'il mettait à tout ce qu'il faisait. Il allait sans cesse appeler son confident et l'entraînait dans les seotiei'S les plus écartés.
Mais les combats intérieurs sont indicibles: on lutte seul, on souffre seul : c'est le combat nocturne, mystérieux et solitaire de Béthel.
L'&me de François était de taille à soutenir ce tragique duel. Son ami avait merveilleusement bien compris le rôle qu'il devait jouer. Il donnait quelques rares conseils ; mais la plupart du temps il se bornait à manifester sa sollicitude en suivant partout François, et en ne demandant jamais à en savoir plus long qu'on ne pouvait lui en dire.
Souvent François se dirigeait vers une grotte de la campagne d'Assise, où il pénétrait seul. Cet antre de rocher, qui se dérobe au milieu des oliviers^ devrait être pour les fidèles franciscains ce qu'est Gethsémané pour les chrétiens.
François épanchait là le trop plein de son cœur en longs gémissements. Parfois, saisi d'une véritable hor-
ooest d'Assise, à peu près à moitié chemin de Petrignano. A une demi-heure d'Âssiso dans la direction de Beviglie, mais un peu à Vécart du chemin, se trouve une grotte, qui pourrait bien être celle dont il va être parlé.
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reur pour les désordres de sa jeunesse, il implorait miséricorde, mais la plupart du temps c'était vers l'a venir qu'il tournait ses regards; il cherchait fiévreusement cette vérité supérieure à laquelle il voulait se donner, cette perle de grand prix dont parle l'Évangile : a Qui cherche, trouve; celui qui demande reçoit, et on ouvre à celui qui heurte. >
La pâleur de son visage, la tension douloureuse de ses traits disaient assez> quand il en sortait après de longues heures, la vigueur de ses demandes et la violence de ses heurts ^
L'homme intérieur, pour parler comme les mystiques, n'était pourtant pas formé en lui, mais il ne fallait plus qu'une occasion pour amener la rupture définitive avec le passé ; elle se présenta bientôt.
Ses amis faisaient de continuels efforts pour lui faire reprendre ses habitudes. Un jour il les invita tous à un somptueux festin. Ils crurent avoir remporté la victoire et comme jadis le proclamèrent roi de la fête.
Le repas se prolongea bien avant dans la nuit; puis les convives se jetèrent dans les rues qu'ils remplirent de leurs chants et de leur tapage. Tout à coup ils s'aperçurent que François n'était plus avec eux. Après de longues recherches, ils le découvrirent enfin bien loin derrière eux, tenant encore à la main son sceptre de roi des fous, mais plongé dans une si profonde rêverie qu'il semblait rivé au sol et insensible à tout ce qui se passait.
«Mais qu'avez*vous donc, lui criaient-ils, s'agitant autour de lui comme pour le réveiller?» — «Vous
i. 1 Gel. 6; 2 Gel. 1, 5 ; 3 Soc. 8 et 12; Bon. 10, 11 et 12.
ne voyez pas qu1I songe à prendre femme, fit une voix.» — «Oui, répliqua François revenant à lui et les regardant avec un sourire qu'ils ne lui connaissaient pas, je songe à prendre une femme plus belle, plus riche, plus pure que vous ne sauriez vous l'imaginer^. »
Cette réponse marque une étape décisive dans sa vie intérieure. Par elle, il avait coupé les derniers liens qui rattachaient aux plaisirs vulgaires. Il nous reste à voir, par quelles luttes, après s'être arraché au monde, il allait se donner à Dieu.
Ses amis n'avaient probablement rien compris à ce qui s'était passé, mais ils avaient deviné l'abîme qui se creusait entre eux et lui. Ils eurent bientôt fait d'en prendre leur parti.
Quant à lui, n'ayant plus rien à ménager, il s'abandonnait plus que jamais à sa passion pour la solitude.
S'il recommençait souvent à pleurer sur ses désordres, et s'étonnait d'avoir vécu si longtemps avant de sentir combien est amère la lie de la coupe enchantée, il ne se laissait cependant pas accabler par d'inutiles regrets.
Les pauvres lui étaient restés fidèles. Il sentait chez eux une admiration dont il se trouvait indigne, mais qui lui était d'une douceur infinie. Devant leur reconnaissance, devant cette amitié timide, tremblante qu'ils n'osaient dire et que son cœur lui révélait, l'avenir s'illuminait ; ce culte qu'il ne mérite pas aujourd'hui, il le méritera demain, il se promet du moins de tout faire pour le mériter.
Pour comprendre ces sentiments, il faut se figurer ce