‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 99 sur 257 · Jean de Salisbury. Policrat. éd. Migne, V · texte numérisé non relu

Jean de Salisbury. Policrat. éd. Migne, V

3. Parmi leurs sources de revenu on rencontre le droit de colla' giumj par le paiement duquel les clercs acquéraient le droit de garder leur concubine : Pierre le Chantre, Verb. (ibbrev, 24.

4. V. Cat*nitna Burana, Breslau, in-8«, 1883 ; Polilical songs ofEngland publiés par Th. Wright, Londres, in-S», 1839; Poésies populaires latines du moyen âge, éd. du Méril, Paris 1847. Voir aussi Raynouard, Lexique roman, I, 446, 451, 464, la belle poésie du troubadour Pierre Cardinal, contemporain de saint François, sur les malheurs de TÉglise, et Dante : Infemo XIX. Si Ton veut avoir une idée de ce qu'un évêque de petite ville coûtait alors à ses ouailles, on n'a qu'à lire la bulle du 12 février 1219, Justis petentium, adressée par Honorius III à l'évêque de Terni et renfermant le contrat par lequel les habitants de cette ville constituent la mense du siège épiscopal. Horoy, t. III, col. 114 ou dans le BullafHum ^omnnum, t. III, p. 348, éd. de Turin.

5. Conosco sacerdoti che fanno gli usurai per formare un pdlrimonio da lasciare ai loro spurii ; altri che tengono osteria coir insegna del collare e vendono vino, . . Salimbene éd. Cantafelli, Parme 1882, 2 vol in-8<», t. II, p. 307.

34 YIB DE S. FRANÇOIS

Les ordres monastiques n'étaient guère plus respectables. On en avait vu surgir un grand nombre au onzième et au douzième siècle ; mais bientôt leur réputation de sainteté provoquait les libéralités, et celles-ci amenaient fatalement la décadence.

Peu de communautés avaient eu la précaution des premiers moines de l'Ordre de Grammont (diocèse de Limoges) : lorsque Etienne de Muret son fondateur, commença à montrer sa sainteté en guérissant un chevalier paralytique et en rendant la vue à un aveugle, ses disciples prirent l'alarme à la pensée de la richesse et de la notoriété qui allaient ainsi leur venir. Pierre de Limoges, qui lui avait succédé comme prieur, se rendit à son tombeau :

<0 serviteur de Dieu, lai dit-il, tu nous as montré le chemin de la pauvreté, et voilà que tu veux maintenant nous faire sortir du droit et difficile sentier du salut, pour nous mettre sur la voie large de la mort éternelle. Tu nous as prêché la solitude, et tu vas la changer en une foire et en une place de marché. Nous savons bien que tu es un saint 1 Tu n'as donc pas besoin de faire des miracles qui le prouveraient, mais qui détruiraient en nous rhumilité. Ne sois pas assez jaloux de ta réputation pour l'augmenter au détriment de notre salut. Voilà ce que nous te demandons et ce que nous attendons de ton amour. Sinon — nous te le déclarons par Tobéissance que nous t'avons promise jadis — nous déterrerons tes ossements et les jetterons à la rivière.»

Etienne obéit jusqu'à sa canonisation (1189), mais à partir de ce moment l'ambition, l'avarice et la luxure envahirent si bien la solitude de Grammont, qu'elles

l'eglisb vers 1209 35

firent de ses moines la fable et la risée du monde chrétien *.

Pierre de Limoges n*ayait pas tout à fait tort en craignant de voir son monastère transformé en champ de foire : à Tombre de la plupart des cathédrales, les membres du chapitre tenaient de véritables débits de vin, et dans certains monastères on n'hésitait pas à attirer les consommateurs par des jongleurs de toute sorte et même des courtisanes^.

Pour se faire une idée de la dégradation de la plupart des moines^ il faut lire, non pas les apostrophes souvent oratoires et exagérées des prédicateurs, obligés de frapper fort pour émouvoir, mais parcourir les recueils de bulles, où les appels en cour de Rome pour des assassinats, des viols, des incestes, des adultères reviennent presque à chaque page.

On comprend que même un Innocent III se soit senli bien faible devant tant de maux à conjurer, et qu'il ait été tenté de se laisser aller au découragement ^.

Les meilleurs cœurs se tournaient vers TOrient et se demandaient si tout à coup l'Église grecque n'allait

i, V, Brevis historia Prior. Grandimont. — Stephani Tomacensis. Epîsl. 415, 152, 153, 156, 162; Honorius III, édition Horoy, Hb. I. 280, 284, 286-288 ; II, 12, 130, 136, 383-387.

2. Guérard, Cartulaire de N. D. de Paria, 1. 1, p. CXI; t. II, p. 406. Cf. Honorius III, bulle : Inter itatuta du 25 juillet 1223, Iloroy, t. IVy col. 401. Voir aussi le canon 23 du concile de Béziers 1233 ; Guibert de Gemblours, epist. 5 et 6 (éd. Migne) ; Honorius III, lib. IX, 32, 81 ; II, 193 ; IV, 10; UI 253 et 238; IV, 33, 27, 70, 144; V, 56, 291, 420, 430 ; VI, 214, 132, 139, 204 ; VH, 127; IX, 51.

3. V. BuUe Postquam vacante Domino du 11 juillet 1206, Potlhast2840.

pas venir purifier tout cela et recueillir l'héritage de sa sœur*.

Le clergé n'était donc plus respecté, mais s'imposait encore par la terreur superstitieuse que l'on avait de sa puissance. Çà et là on aurait pu relever bien des symptômes annonçant de terribles révoltes ; les chemins de Rome étaient encombrés de moines qui allaient réclamer la protection du Saint-Siège contre les populations au milieu desquelles ils vivaient. Le pape prononçait régulièrement l'interdit, mais on ne pouvait songer à y recourir éternellement 2.

Pour maintenir les privilèges de l'Eglise, la papauté était souvent amenée à couvrir de sa protection ceux qui la méritaient le moins. Ses clients n'ont pas toujours été aussi intéressants que ripfortunée Ingelburge. On serait plus à l'aise pour admirer sans restriction la conduite d'Innocent III, si on pouvait avoir la conviction qu'il s'agissait pour lui de soutenir la cause d'une pauvre femme abandonnée. Mais il n'est que trop évident qu'il voulait par-dessus tout maintenir les immunités ecclésiastiques. On le vit bien dans son intervention en faveur de Waldemar, évêque de SIeswig.

Il ne faudrait pourtant pas croire que tout ne fut que

i. V. Annales Stadenses [Manumenta Germaniœ historica, Scriptorum, t. 16], ad ann. 1237. Parmi les tableaux d'ensemble de la situation de TËglise au treizième siècle, il n'en est guère de plus intéressant que celui que nous a laissé le cardinal Jacques de Vitry (+ 1244) dans son Hiatoria occidentalU : Libri duo quorum prier OrientaliSf alter Occidentalis historiœ nomine inseribitur Duaci 1597, in-16, p. 259-480.

2. V. Honorius III, éd. Horoy, lib. I, ep. 109, 1©, 185, 206, 273; 11,128,164; IV, 120, etc.

L'iGLISE VERS 1209 37

corruption au seio de TÉglise ; mais, comme toujours, le mal faisait plus de bruit que le bien, et la voix de ceux qui voulaient une réforme ne parvenait à créer que des mouvements passagers.

Parmi le peuple, la superstition était inimaginable ; la prédication, qui aurait pu répandre quelques lumières, était encore réservée aux évoques, et les rares pasteurs qui n'oubliaient pas leur devoir à cet égard, ne pouvaient que fort peu de chose, étant trop absorbés par d'autres soins. C'est la naissance des ordres mendiants qui a obligé le clergé séculier tout entier à prendre rhabitude de la prédication.

Le culte, réduit aux cérémonies liturgiques, ne conservait plus rien qui fit appel à Tintelligence; il devenait de plus en plus une sorte de formule magique, agissant par elle-même. Une fois sur cette voie^ on allait bientôt jusqu'à l'absurde. Des gens qui se croyaient pieux, racontaient les merveilles opérées par les reliques, sans que l'acte moral de la foi eût besoin d'intervenir.

Ici, c'était un perroquet qui, emporté par un milan se mettait à crier l'invocation chère à sa maîtresse : ce Sancte Thoma^ adjuva me i> et qui était miraculeusement délivré. Là, c'était un marchand de Groningue qui dérobait un bras de saint Jean- Baptiste et qui s'enrichissait comme par enchantement, tant qu'il le conservait caché chez lui, mais qui était réduit à la mendicité, lorsque son secret découvert, la relique lui était enlevée et placée dans une église ^

1. Dialogus miraculorum de Gésaire de Heisterbach [édition Sirange, Cologne 1851, 2 vol. in-S»»]. t. II, p. 255 et 125. Ce livre est, avec la Légende dorée de Jacques de Voragine, celui qui peut lemeiux faire saisir l'état de la pensée religieuse au treizième siècle.

38 VIB DE S. FAANÇOIS

Or, il faut le remarquer, ces récits ne provieDoeot pas de dévots ignorants, perdus au fouddes campagnes; ils nous sont faits par un des moines les plus instruits du temps, qui les raconte à un novice pour lui former les idées !

Les reliques agissaient donc comme de véritables talismans. Non seulement elles opéraient des miracles sans que le miraculé eût besoin d'être dans des conditions spéciales de foi ou de dévotion, mais les plus puissantes guérissaient les malades malgré eux. Ua chroniqueur raconte que le corps de saint Martin de Tours avait été caché et emporté au loin en 887, par peur de l'invasion danoise. Quand on dut le rapatrier, il se trouva en Touraine deux: impotents, qui grâce à leur infirmité, gagnaient beaucoup en mendiant. La nouvelle qu'on rapporterait les reliques leur causa un grand effroi : saint Martin allait certainement les guérir et leur enlever leur gagne-pain. Leurs craintes n'étaient que trop fondées. Ils prirent la fuite, mais ils ^boitaient trop pour aller vite et n'avaient pas encore franchi les frontières de la Touraine, quand le corps saint y arriva et les guérit !

On pourrait collectionner des centaines de récits du même genre, faire des statistiques où l'on montrerait, à l'avènement d'Innotent III, la plupart des sièges épisco* paux occupés par des indignes, les couvents peuplés de moines paresseux et débauchés, ferait -on ainsi un tableau vraiment exact de TÉglise à cette époque ? Je ne le crois pas. D'abord il faut tenir compte des âmes d'élite, plus nombreuses sans doute qu'on ne pense. Cinq justes eussent autrefois sauvé Sodome ; l'Éternel ne les y trouva pas. Peut-être les y aurait-il trouvés, s'il

Page 1