CHAPITRE XV
Ih POURVOIT AUX NÉCESSITÉS CORPORELLES ET SPIRITUELLES DES PAUVRES DS LA VILLE P£ MAGON, AVEC UN TRÈS-GRAND FRUIT.
Comme la charité de M. Vincent allait toujours s'allumant de plus en plus dans son cœur, Dieu se plaisait de lui en fournir aussi de nouveaux sujets, pour lui servir de matière, et lui donner moyen d'étendre et foire davantage abonder cette divine vertu. Passant par la ville de MàooU) il la trouva remplie d'un grand nombre de pauvres, qui étaient encore plus dénués des biens de l'âme que de ceux du corps; et ce qui est le pis, c'est que n'ayant aucun sentiment de leur misère spirituelle et de l'état déplorable de leur conscience , ils vivaient dans une insensi*bilité des choses de leur salut, et comme dans une espèce d'irréligion et de libertinage qui feisait horreur ; à quoi néanmoins on ne savait quel remède apporter. Ces pauvres doublement misérables, ne faisaient autres choses que courir par les rues et par les églises pour demander raumdne , sans se mettre en devoh* de satisfaire aux lois de l'Église, et sans se soucier d'enfreindre les commandements de Dieu. Ils n'entendaient presque jamais la messe ; ils ne savaient ce que c'était que de se confesser , ou de recevoir aucun sacrement ; ils passaient leur vie dans une profonde ignorance de Dieu et des choses de leur salut, et se plongeaient en toutes sortes d'ordures et de vices. M. Vincent voyant une telle misère, en eut une extrême compassion , et quoiqu'il n'eût aucun dessein de s'arrêter en ce lieu-là , il ne put néanmoins passer outre ^ mais comme vrai imitateur du bon samaritain , considérant tous ces pauvres comme autant de voyageurs, qui avaient été dépouillés et dangereusement navrés par les ennemis de leur salut, il se résolut de demeurer quelques jours à Màcon pour essayer de bander leurs plaies , et leur donner ou procurer quelque assistance. Et en effet, il y établit un très-bon ordre , ayant associé des hommes pour assister les pauvres et des femmes pour avoir soin dea malades. Voici ce que lo Révérend
I^èrt Deêi&oiiiffit» alors supérieur de rOrataire de œlte Tille ^ en a li' flKrigaé par écrit.
« Je n'ai aj^rts» Aii4\ , de penooiie Tétat de ces pauTi^ , je l'ai ra* M&wi aaoi-tiiéfi» : car lo^s de Fittstitiition de eette charité, comale fl lut wdooirà me» tous les premiers jours des mots , tous 1^ pauvres ^fA reoevrairat Tauméfie se coDfessm*aieDt, les autres confesseurs et laof tfol^ioBS des Tteillârds âgés de s<rixaAte ans et {dus , qui nous disaient libremeirt qu'ils ne s'étaient jamais confessés ; et lor^'<m Itm paiiitt de Dieu , de la très^«ainte Trinité , de la Nativité, Pi»sion et Mort d» Jésmi-Glirtst, et autres Bdjrstèr^t c'était un langage qu'ils n'estent daient point Or« par le œoyen de cette Confrérie, on pourvut à ces ééÊh ordres ; et ta peu de temps on mit les pauvres hors de leurs misdres di corps et d'eiprit. M. l'étèque de Mâcon, qui était alors Messire Louis Dinet , approuva ce dcssan de M. Vincent; Messieurs du chapitre de la cathédrale, et Messieurs du chapitre de Saint-Pierre , qui sont des chanoines nobles de quatre races, l'appuyèrent; M. Chambon, doyen de la cathédrale, et M. de Relets, prévôt de Saint-Pierre, furent priés d'en être les directeurs, avec M. Fallart, lieutenant-général, quisui*' virent le règlement que donna M. Vincent : c'est à savoir (pi'on ferait ti^ catalogue de tous les pauvres de la ville qui s'y voudraient arrêter ; qu'à ceux-là on donnerait Taumône à certains jours , et que Si on les trouvait mendier dans les églises , ou par les maisons, ils seratmit punis de quelque peine, avec défense de leur rien donner ; que les passants se* raient logés pour une nuit et renvoyés le l^demaia avec' deux sotts$ que les pauvres honteux de la ville seraient assistés en leurs midadies^ et pourvus d'aliments et de remèdes convenables, comme dans les autres lieux où la charité était établie. Cet ordre commenta sans qu'il y eût aucuns deniers communs ; mais M. Vincent sut si bien ménager les grands et les petitSi qu'un chacun se porta volontairement à contribuer à une si bonne œuvre , les uns en argent ^ les autres en blé ^ oa eu d'auti^ denrées selon leur pouvmr : de sorte que près de trois cents pauvres étai^ logés, nourris et entretenus fort raisonnablanent. M« Vincent donna la première aumône, et puis il se retira. »
Mais comment se retira-t-il? Il le faut apprendre de lui-même. Voici ce qu'il en écrivit en l'année 1635 à mademoiselle Le Gras, qiu était par son avis allée a Beauvais pour quelque œuvre semblable» et qui avait besoin d'un peu d'encouragement : c Je vous le disais bien, lui écrivitil, que vous trouveriez de grandes difficultés en l'aflËiire de Beauvais. Béni soit Dieu, que vous l'ayez heureusement acheminée. Quand j'étiA>lis la charité à Mâcon , chacun se moquait de moi, on me uiontrait au doigt pnf 1^8 i ues , croyant que jt; n'en pourrais jamais venir à bout ;
et quand ia chose fut faite, chacun fondait en larmes de joie ; et les échevios de la ville me faisaient tant d'honneur au départ ^ que ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette pour éviter cet applaudissement; et c'est là une des charités les mieux établies. J'espère que la confusion qu'il vous a fallu souffrir au commencement, se convertira à la fin en consolation et que l'œuvre en sera plus affermie. » Les Révérends Pères de l'Oratoire de Màcon lui firent la grâce de le l(«er chez eux pendant le séjour qu'il y fit, qui fut d'environ trois seoiaines ; et ils s'aperçurent qu'il ôtait le matelas de son lit et couchait sur la pmlle : il avait commencé cette mortification quelques années aupaf^avant, et Ta continuée jusqu'à sa mort, c'est-à-dire plus de cinquante ans; et comme il se vit découvert par ces bons Pères , le dernier jour seulement qn'ils entrèrent en sa chambre de bon matin pour lui dire adieu, il couvrit cette mortification de quelque autre prétexte*