CHAPITRE XIX
L£S DISPOSITIONS DE CORPS ET b'eSPRIT DB M. VINCENT , ET LES QUALITÉS DE SA CONDUITE.
Pour ce qui est du corps , M. Vincent était d'une taille moyenne et bien proportionnée : il avait la tête un peu charnue et assez grosse ; mais bien fhite par une juste proportion au reste du corps ; le front large et majestueux , le visage ni trop plein , ni trop maigre ; son regard était doux , sa vue pénétrante , son ouïe subtile , son port grave ; et sa gravité bénigne, sa contenance simple et naïve , son abord fart afiable , et son naturel grandement bon et amiable^ Il était d'ud tempérament bilieux et sanguin , et d'une complexion assez forte et robuste ; ce qui n'empêchait pas pourtant qu'il ne fût plus sensible qu'il ne semblait aux impressions de l'air, et ensuite fort sujet aux atteintes de la fièvre.
Il avait l'esprit grand, posé, circonspect, capable de grandes choses
et difficile I surprendre. II n'entrait pas léjfèremeDt dans la eonnaissâDce des aftiires ; mais lorsqu'il s'y appliquait sérieusement, il les pénétrait juaqpi'à la moelle, il en déeoutrait toutes les circonstances petites et grandes, il en prévoyait les ineouTénients et les suites : et néanmoins de peur de se tromper il n'en portait point jugement d'dbord , iH n'était pressé de le faire ; et il ne déterminait rien qu'il n'eût balancé tes Faisons pour et contre, étant bien aise d'en concerter encore aree d'autres : lorsqu'il lui fallait dire son avis ou prendre quelque ré«riutaon, il développait la question avec tant d'ordre et de clarté, qu'il étonnait les plus experts, surtout dans les matières spirituelies et eeeléamstifaes*
Il ne s'empressait jamais dans les aflhtres, et ne se troublait point pMr leur moltitude, ni pour les dHHeuUés qui s'y rencontraient; mais avec une présence et une force d'esprit infiitigable, il les entreprenait^ et s'y appliquait avec ordre et iamière , rt en portait le poids et la peme avec patience et tranquillité.
Quand il était question de traiter d'affinres, ii écoutait volmtittiv les antres, sans interrompre jamais aucun pendant qu'il parlait •, et néanmoins il supportait sans peine qu'on rinterromptt , s'arrètant tont court, et pois reprenait le fil de son discours ; lorsqu'il donnait son avis sur Unelqne diose, il ne s'étendait pas beaucoup en discours, mais déelar»it ses pensées en bons termes, ayant une certaine éloquence natnreHe, MiMeuleiBent pour s'expliquer nettement et solidement, mais amà pour toucher et p^suader avec des paroles f6rt affectueuses ceux qiâ récoutaient, quand il s'agissait de les porter au bien : il laisait en tous ses discours un juste mélange de la prudence et de la simplicité; il disait sincèrement les choses comme il les pensait , et néanmoins il savait fort bien se taire snr celles on il voyait quelque inconvénient de parler : il se tenait toujours présent à lui-même, et attentif à ne rien dire ni éarîre de mal 4itM , on qui téamgnàt wcune aigreur , mésesUoie ou défiant de respect ^ de diartté envers qui qa& ce fût.
Sen esprit âjit fort éloigné des ebangements, nouveauté et «bigiilarites i il t^ait pour maxime , quand les choses étaient bien , de ne to pan cfaaiiger faoilemeiit, sons prétei^te de les mettre mieux. Il se défiait 4e tctttes sortes de proposkkms nouvelles et extraordinairas, spéculattvai^deprati^e ; et se tenait forme aux usageset sentiments commoBS^ sortoitt en fait de religion : ii disait à ce sujet, que f esprit humain eU ppompt et remuant, que les esprits les plus vifs et éclairés ne sont pas towours les meilleurs, s'ils ne sont les plus retenus y et que ceu^ là marchent sûrement, qui ne s'écartent pas du chemin paroà k grosées sages apaisé.
Il ne s*arrètait pas à Tapparence des ohoses , mais il on considérait lu naiiifê et la fin ; et par son bon sens , qui exoeliait en lui, il savait fart bien distinguer le vrai d'avec le foux, et le bon d'avec le mauvais , quoiqa'ils lui parussent sous un même visage.
Il avait le ceeur fort tendre, noble, généreux, libéral et ftieilê à eoiiicevoir de l'affection pour ce qu'il voyait être vraiment bon et selon Dieu : et néanmoins il avait un empire absolu sur tous ses mouvements , et te* Rait se$ passions si sujettes à la raison, m'k peine pouvait-on s'af^fee* voir qu'il en eût.
Enfin, quoique l'on ne puisse pas dire quHl n'eût point de défeuts, TÉ* eriture sainte y contredisant , et les apâtres mêmes ni les autres sainte a'en ayant pas été exempts ; il est pourtant véritable qu'il ne s'est guère vu d'hommes en ce dernier siècle, exposés eomme lui à toutes loKes d'occasions, d'affaires et de personnes, en qui on ait trouvé moins à redire. Dieu lui avait fait la grâce de se posséder toujours à un tel point, que rien ne le surprenait , et il avait si bien en vue Notre-Seigneur Jésus-Christ , qu'il moulait tout ce qu'il arait à dire ou à faire sur ce divin original. C'est par ce principe qu'il s-'est comporté avec tant de circonspection et de retenue envers les plus grands , et avec tant d'af^febilité et de bonté envers les plus petits , que sa vie et sa conduite ont toujours été, non-seulement sans reproche, mais aussi dans une approbation universelle et publique.
Néanmoins, comme il s'en trouve toujours quelques-uns qui s'écartent du sentiment commun , il aurait pu sembler à quelques esprits prompts et actifs, que ce sage personnage tardait trop à se déterminer dans les affaires et à les exécuter $ et à d'autres, qu'il disait trop de mal de lui-même, et trop de bien d'autrui.
H est vrai qu'il a paru un peu singulier en ces deux points; lïiais cette singularité était d'autant plus louable , que la plupart du monde, bien loin de se porter à cet excès , s'il y en a , tombe ordinairement dans les défauts contraires ; de sorte qu'on pourrait avec raison dire de Vincent de Paul , ce que saint Jérôme a écrit de sainte Pàule, que ies défauts auraient été des vertus en d'autres.
Quant au premier, M. Vincent était lent et tardif dans les afCsirei , et par nature et par maxime de vertu: par nature, à cause qtiè son gran^ eatendement lui fournissait diverses lumières sur un même sujet, qui le tenaient quelque temps en suspens et comme irrésolu j par max{tn$4e ^ertu, d'autant qu'il ne voulait pas (pour user de son mot ordinaire en cette matière) enjamber sur la conduite de la Providence divine, dont il craignait de prévenir tant soit peu les ordres. 11 eût même souhaité, par im singulier respect envers Dieu , et par un très-bas sentiment qu'il
avait <lc soi, que sa divine Majesté eût fait tout plutôt sans liii, que par lui : réconnaissaDl d'un côté que ce Dieu fait par lui-même est toujours le plus assuré et le plus parfait ; et d'un autre, que les hommes, pour Tordinaire, empêchent plutôt le bien qu-ils ne le font; ou au moins y apportent beaucoup de déchet , et y mêlent toujours quelque défaut ou imperfection. Il disait à ce propos» qu*il ne voyait rien déplus commun que le mauvais succès des affaires précipitées ; et l'expérience a Fait voir que tant s'en faut que la lenteur de M. Vincent ait gâté ou empêché aucune bonne affaire , qu'on peut dire, au contraire , qu'il est un de ceux qui en a le plus fait, et de plus diverses, et de plus importantes , et qui s'y est appliqué plus continuellement, et qui en est venu plus heureusement à bout , comme il se verra en la suite de ce livre. En quoi il semble que Dieu a voulu faire connaître que le succès des bons desseins ne dépend pas de Tempressement , ni de Tardeur avec laquelle les hommes s'y portent. La terre, toute pesante qu'elle est , est celle qui porte les arbres et les fruits ; et l'activité du feu, s'il n'est modéré et proportionné, n'est propre qu'à tout détruire.
Pour ee qui est du second point, on peut dire avec vérité, que le monde est tellement accoutumé à se louer soi-même, et à rabattre l'estime d'autrui , que si M. Vincent eût suivi en cela le train ordinaire des autres, on n'en aurait rien dit; mais parce qu'il a fait le contraire, on aura pu y trouver à redire, et on n'aura pas goûté la pratique qui lui était ordinaire , d'exalter les personnes vertueuses , et se rabaisser luimême au rang des pécheurs ; quoiqu'à vrai dire en cela il ne faisait que suivre l'exemple, non-seulement des plus grands saints, mais même du Saint des saints , lequel , pariant de soi par la bouche d'un prophète, disait qu'il était, non un homme, mais un vermisseau ', et quoiqu'il fût le juste et l'innocent , ou plutôt la justice et l'innocence même , il a bien voulu passer pour pécheur devant les hommes , et se présenter devant $oa Père céleste comme chargé de toutes les iniquités des pécheurs.
M. Vincent avait tellement pris à cœur cette pratique d'humilité et d'avilissement de lui-même, qu'à l'ouir parler, il semblait qu'il ne voyait en lui que vice et péché ; il souhaitait qu'on l'aidât à remercier Dieu, non tant des grâces singulières que sa libéralité lui communiquait, que de la patience que sa divine miséricorde exerçait envers lui, le supportant, comme il disait ordinairement, en ses abominations et infidélités. Ce n'est pas que dans le secret de son cœur il ne fût plein de reconnaissance des grandes faveurs et des dons excellents qu'il recevait de la main de Dieu; mais il n'en parlait point, craignant de s'attribuer au-
• Ego Teroiii et dod homo* Pia r, 2i.
cuo bien , et regardant toutes grâces comme des biens de Dieu , dont il . se jugeait Irès-indigne , et lesquels, quoiqu'ils fussent en lui, n'étaient pas pourtant de lui, ni à lui , mais uniquement de Dieu et à Dieu ; de sorte qu'à l'exemple d'un grand Apôtre, il ne faisait parade que de ses infirmités, et cachait soigneusement tout le reste : au contraire fermant les yeux à la faiblesse et aux défauts des autres, particulièrement de ceux de la conduite desquels il n'était pas chargé, il manifestait volontiers le bien qu'il reconnaissait en eux, non pour le leur attribuer, mais pour en glorifier Dieu , qui était le souverain auteur de tout bien. Il disait </«'// j avait des personnes qui pensent toujours bien de leur prochain, autant que la ivraie charité le leur peut permettre ; et qui ne peui^ent voir la vertu sans la louer, ni les personnes vertueuses sans les aimer. C'est ainsi qu'il le pratiquait lui-même, toujours néanmoins avec grande prudence et discrétion; car pour les siens il ne les louait que très-rarement en leur présence, et seulement quand il le jugeait expédient pour la gloire de Dieu et leur plus grand bien ; mais pour les autres personnes vertueuses, il se conjouissait volontiers avec elles des dons et des grâces qu'elles recevaient de Dieu , et du bon usage qu'elles en faisaient, et en parlait quand il jugeait convenable , pour les encourager à la persévérance dans le bien. Enfin, pour exprimer en peu de paroles ce que nous dirons plus amplement dans le troisième livre, touchant les vertus de M. Vincent, il s'était proposé Jésus- Christ notre divin Sauveur comme l'unique exemplaire de sa vie ; et il avait si fortement imprimé son image dans son esprit , et possédait si parfaitement ses maximes , qu'il semblait ne parler, ni penser , ni opérer qu'à son imitation et par sa conduite : en sorte qu'on peut dire avec vérité que la vie de Jésus-Christ, et la doctrine de son Évangile, étaient Tunique règle de la vie et des actions de ce sien serviteur. C'était là toute sa morale et toute sa politique selon laquelle il se réglait soimême , et toutes les affaires qui passaient par ses mains. C'était son principe et son fondement, sur lequel il s'appuyait uniquement, pour y élever son édifice spirituel, comme sur une pierre ferme et assurée. De sorte que ce n'est pas merveille, si on voyait en lui une fermeté et une constance inébranlable dans le bien, qui ne fléchissait jamais par aucune considération ni de respect humain, ni de propre intérêt, et qui le tenait toujours disposé à soutenir toutes les contradictions, souffrir toutes les persécutions , exposer sa vie, et, comme dit le sage, agoniser jusqu'à: la mort , pour la défense de la justice et de la vérité. Au sujet de quoi , quelque peu de temps avant sa mort, on lui entendit prononcer ces belles paroles : Qui dit doctrine de Jésus-Christ, dit un rocher inébranlable, il dit des vérités éternelles, qui sont suivies infailli-
biëmmî de ieurs effêU t de sorte que le Ciel renverserait plutôt gM tu dôùtttne de J^ut^-Chriit vint à manquer.
Et pour ftiire mieux concevoir et inrititier plos fortement cette maxime âflAs les eiprits , tolcî un misonnement Samilier qu'il a quelquefois
H Les bonnet gens des ehamps , disait-il , savent que la lune change ; qu'il se fait des éotipses du soleil et des autres astres ; ils en parlent souvent , et sont eapables de voir ees accidents quand ils arri' Yent:itiais un astrologue non-seulement les voit avec eux, mais les prévoit de loin , il sait les principes de Tart ou de la scienee; il dira : nous aurons une éclipse à tel jour, à telle heure et à telle minute. Or, si les astrologues ont cette connaissance infaillible, non-seulement en Europe, mais même en la Chine et ailleurs; et si dans cette obscurité de Taveniri ils portent leur vue si avant , que de savoir certainement les ëh'anges effists qui doivent arriver par le mouvement des cieux d'ici à cent ans, à mille ans, quatre mille ans et plus, suivant les règles qu'ils en ont ^ si i dis-jO) les hommes ont oette connaissance , à eombien plus forte raison devons-nous croire que la sagesse divine qui pénètre jusqu'aux moindres circonstances des choses les plus cachées, a vu la vérité deots maxime est de oette doctrine évangélique, quoiqu'elle soitiaoonnue aux gens du monde, qui n'en voient les effets qu'après qu'ils so&t arrivés, et seulement pour l'ordinaire à l'heure de la mort! Ah! que ne sommes-nous convaincus que cette même doctrine et ces mêmes maiLimes nous étant proposées par l'infinie charité de Jésus-Christ, elles ne peuvent nous tromper! Cependant notre mal est qu'on ne s'y fie pas, et qu'on se tourne facilement du côté de la prudence humaine» Ne vo jei^vous pas que nous tommei coupables de nous fier plutét au raisonnement humain , qu'aux promesses de U sagesse étemelle? aux epps« renées trompeuses de la terre, qu'a l'amour paternel du Sauveur deS' eendtt du oiel pour nous désabuser? »
M. Vincent n'avait pas seulement rempli son cmur et son esprit de ces maximes et vérités évangéliques , mais il s'étudiait en toutes occasions de les répandre dans les esprits et dans les coeurs des autres, et particulièrement dd eeux de sa Compagnie; voici comme il leur parlait unjoursureesujet*
«• Il faut, tour difril, que la Compagnie se donne à Dieu pour se nourrir de eette ambroisie du ciel , pour vivre de la manière que Notre Seigneur a vécu , et pour tourner toutes nos enduites vers lui, et les mouler sur les siennes^
< Il a mis pour première maxime , de chercher toujours la gloire de Dieu , et sa justice , toi^ours , et devant toute autre choie. Oh! que cela
etttMM, dtdber^r premièrement te règne de Dieu ea nom, et le procurer en antrui! Uiieeen|i»8irie qui Mraît âmie oett* mxtnie &tt* ? wcer de plius en p\m la gloire de Dieu t combien aviinceralt-ette aoiii •00 propre boiAear ! fuel 9u|et B'await-eUe pa» d'e»pérer ^e tant M tournerart en bien! »'il plai&ait à Dieu nous flaire eetie gràee, notro bosbetir sérail incomparable^ Si dan» te «rade^ quand on entreprend un TOfage» on prend narde si on est dans le droit chemin, coralnen pliia ceux qui fiml profession de suivre Jésus-Christ dana la pratique des maximes évanyéliques d^tieulièrement de celle-ci, par laquelle tl sont ordonne de diereher en toutes cboses la gloire de Dieu) Viventils prendre garde i ce qu'ils font, et se demander: Poorqnoi i!ris*t& ceei ou eeU? Est-ce pour te satisfislre? ^t-ee parce que tu as avM*sieft à d'autres choses? est-ce pour complaire à quelque chétifc créature? mais plutôt n'est-ce pas pour accomplir le -bon plaisir de Dieu , et chercher $a justice? Quelle vie ! quelle ?ie serait celle-là! serait-ce une vio humaine? non* elle serait toutangélique, puisque c'est purement pour l'amour de Dieu que je ferais tout ee que je ferais ; et que je laisserais à faire tout ce que je ne ferais pas..
u Quand on ajoute a cela la pratique de feire en toutes choses la volonté de Dieu« qui doit être comme l'Ame de la compagnie, et une des pratiques qu'elle doit avoir bien at ant dans le cœur : c'est pour noue donner à un chacun en particulier un moyen de perfection fecile, exeellent et infaillible i et qui feit que nos actions ne sont pss actions hu** mainesy ni a&ftme seulement angéliques, mais en quelque fâipn divines, puisqtt'cdies se font en Dieu , et par le mouvement de son esprit et de sa grâce* Quelleivie! quelle vie serait celle des missionnaires , quelle compagnie si elle s'établissait bien là dedans !
« Suit la simplicité , qui feit que Dieu prend ses délices dans une âme où elle réside* Voyons parmi nous, ceux en qui le caractère de cette vertu parait davantage, n'est-il pas vrai qu'ils sont les plus aimables, 411e leur candeur nous gagne le cœur, et que nous avons consolation de converser avec eux? mais qui n'en wrait, puisque Notre^Beigneur mftme se plait avee les simples ?
« De même la prudence bien entendue- nous rend très-agréables à Dieu , puisqu'elle nous porte aux choses qui regardent sa gloire^ et nous Mt éviter celles qui nous en détournent ; et qu'elle ne nous feit pas seuleodent aller contre la duplicité des actions et des paroles, mais qu'aie nOQl flit faire tout avec sagesse, circonspection et droiture, pour parvenir à nos fins , par les moyens que rÉvangile nous enseigne 1 non pour un tempi, mait pour toujours. Ô quelle vie et<|ueile compagnie serait celle* ci, si elle marchait de la sorte !
^ u Si à cela vous ajoutez la douceur et l'bumililé, que nous manquerat-il? ce sont deux sœurs grermaines qui s'accordent bien ensemble^ de même que la simplicité et la prudence, qui ne se peuvent séparer. C'est ime le<2on de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous enseigne que nous apprenions de lui qu'il est doux et humble de cœur. Apprenez de moi , dit-il. 0 Sauveur, quelle parole! oh! quel honneur d'être vos écoliers et d'apprendre cette le<^on si courte et si énergique, mais si excellente, qu'elle nous rend tels que vousélcs! 0 mon Sauveur, Vaurez-vous pas la même autorité sur nous , qu'ont eue autrefois des philosophes sur leurs sectateurs, lesquels s'attachaient si fortement et si étroitement à leurs sentences, que c'était assez de dire, le maître Ta dit, pour le eroire et ne s'en départir jamais? Que répondrons-nous à Notre-Seigneur, qui nous a fait tant de saintes leçons, quand il nous reprochera que nous les avons si mal apprises ? mais quel bonheur sera le nôtre , si nous embrassons ces vertus qui ont une si noble origine comme le cœur de Jésus-Christ? Le voulez-vous savoir? elles nous conduiront à cette lx)uruaise d*amour, où elles retournent comme à leur centre. O mon Dieu , que n'eu sommes-nous tous épris !
. « Celui donc qui cherchera le royaume de Dieu, qui embrassera la sainte pratique de faire sa très-sainte volonté, qui s'exercera en la simplicité et prudence chrétienne, et. enfin en la douceur et humilité de Notr^-Seigneur ; quel sera, je vous prie, ce missionnaire? quels seronsnous tous, si nous y sommes tous fidèles? quelle compagnie sera pour lors celle de la Mission ? Dieu vous le peut faire comprendre ; pour moi je ne le saurais exprimer; Demain à l'oraison appliquez-vous à penser ce que c'est qu'une telle compagnie, et qu'un tel homme, qui a cette fidélité. »
M. Vincent ajoutait encore à cela d^ux maximes très-importantes, qu'il possédait parfaitement dans son cœur, et qu'il s'efforçait particulièrement d'imprimer dans le cœur des siens.
La première était de ne se pas. contenter d'avoir un amour affectif envers Dieu , et de concevoir de grands sentiments de sa bonté et de grands désirs de sa gloire ; mais de rendre cet amour effectif, et comme a dit saint Grégoire , en donner des preuves par les œuvres *. Au sujet de quoi , parlant un jour à ceux de.sa communauté , il leur dit :
c Aimons Dieu , mes frères , aimons Dieu ; mais que ce. soit aux dépens de nos bras ; que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent, tant d'actes d'amour de Dieu , de complaisance, de bienveillance, et autres semblables affections et pratiques intérieures d'un cœur tendre, quoique très-bonnes et très-désirables, sont néanmoins très-sus-
' Probalio dUecliooi»? exbibilio est operi0/(rr«^,
pectes, quand on n'en vient point à la pratique de l'amour efleeUf En cela, dit Notre-Seigneur, mon Père est glorifié, que vous rapportiez beaucoup de fruit. Et c'est à quoi nous devons bien prendre garde ; car il y en a plusieurs qui pour avoir l'extérieur bien composé , et Tinté^ rieur rempli de grands sentiments de Dieu , s'arrêtent à cela ; et quand ce vient au fait, et qu'ils se trouvent dans les occasions d'agir, ils demeurent court. Ijs se flattent de leur imagination échauffée , ils se contentent des doux entretiens qu'ils ont avec Dieu dans l'oraison ; ils en parlent même comme des anges; mais au sortir de là , est-il question de travailler pour Dieu , de souffrir, de se mortifier, d'instruire les pauvres, d'aller chercher la brebis égarée, d*aimer qu'il leur manque quelque chose , d'agréer les maladies, ou quelque autre disgrâce , hélas I il n'y a plus personne , le courage leur manque. » Non , non , ne nous troiBp(ms pas : ioium opus nostrum in operatione consista* Il répétait souvent ces paroles, et disait les avoir apprises d'un grand serviteur de Dieu, lequel se trouvant au lit delà mort, comme il lui demanda quelque mot d'édification, il lui répondit, qu'il voyait clairement à cette heure-là , que souvent ce que quelques personnes prenaient pour contem[dation, ravissements, extases , et ce qu'ils appelaient mouvements anagogiques , unions déifiques, n'étaient que fumée, et que cela procédait ou d'une curiosité trompeuse , ou des ressorts naturels d'un esprit qui avait quelque inclination et facilité au bien; au lieu que Faction bonne et parfaite est le véritable caractère de l'amour de Dieu.
« Et cela est tellement vrai , dit M. Vincent , que le saint apôtre nous déclare qu'il n'y a que nos œuvres qui nous accompagnent en l'autre vie. Faisons donc, ajoutait*il, réflexion à cela, d'autant plus qu'en ce siècle U y en a plusieurs qui semblent vertueux , et qui , en effet , le sont ; qui néanmoins inclinent à une voie douce et molle, plutôt qu'à une dé« votion laborieuse et solide. L'Eglise est comparée à une grande moisson qui requiert des ouvriers , mais des ouvriers qui travaillent ; il n'y a rien de plus conforme à l'Evangile, que d'amasser d'un côté des lumières et des forces pour son âme dans l'oraison , dans la lecture et dans la solitude, et d'aller ensuite faire part aux hommes de cette nourriture spirituelle. C'est faire comme Notre*Seigneur a fait, et après lui, ses apôtres. C'est joindre l'oflice de Marthe à celui de Marie. C'est imiter la colombe, qui digère à moitié la pâture qu'elle a pHse , et puis met le reste par son bec dans celui de ses petits, pour les nourrir. Voilà comme nous devons faire , voilà comme nous devons témoigner à Dieu par nos œuvres que nous l'aimons : Totum opus nostrum in operatione con^ sisiit. t
La seconde maxime de ce fidèle serviteur de Dieu était de regarder
toujours Notre-Seigneur Jéifus-Ghrist dan» les atrfres i iKMtr «leîUr plu* cfflcacement son cœur à leur rendre tous lés devoirs de charité, tt regâr* dait ce divin Sauveur comme pontife et chef de ITglise dans notre saint père le pape, comme évèque et prince des pasteurs dans les évèquas, docteur dans les docteurs, prêtre dans les prétreè, religieux dans les religieux , souverain et puissant dans les rois , noble dans Us gentilshommes , juge et très-sage politique dans les magistrats , gouvMieiiri et autres officiers. Et le royaume de Dieu étant comparé dans FEf togile à un marchand, il le considérait comme tel dans les homntat de trafie, ouvrier dans les artisans , pauvre dans les pauvres» infirme^agOûisant dans les malades et mourants ; et considérant ainsi Jésus-Christ ea tons ces états et en chaque état voyant une image de ee souverain Saigiiairi qui reluisait en la personne de son prochain , il s'excitait par cette vue à honorer, respecter, aimer et servir un chacun en Notre^Seigoear^ et Notre-Seigneur en un chacun ; conviant les siens , et ceux auxquels il en parlait, d'entrer dans cette maxime, et de s'en servir pour rendre leur charité plus constante et plus parfaite envers le prochain.
Voilà un petit crayon en général de l'esprit de M. Vincent^ dont il a lui-même tracé de sa propre main la plus grande partie , sans y penser, et même contre son desfcin, qui était toujours de se cacher^ et de cou* vrir les dons et les vertus qu'il avait reçus, du voile du sileuee et dé l'humilité ; mais Dieu a voulu qu'il èe soit ainsi iuhocemment trompé, et en quelque façon trahi lui-même, pour faire mieux conjlattre les grâ* ces et les excellentes qualités qu'il avait abondamment versées daui son âme , afin de le rendre un digne instrument de sa gloire , et se servir de lui dans les grandes choses qu'il voulait opérer par son moyen, pour le plus grand bien de son Eglise » dont il 8era amplement parlé dans la suite de cet ouvrage.
Et pour recueillir en peu de pâiroles, de tout ce qui a été dit en ce chapitre, quelle a été la conduite de M. Vincent , nous pouvons dire avec vérité qu'elle a été ,
i"" Sainte , ayant eu uniquement Dieu pour objet i qu'elle allait à Dîeui qu'elle y menait les autres, et lui rapportait toutes eboses , comme à leur dernière lin.
â"" Humble, se défiant de ses propres lumièrti, prenant conseil dans ses doutes, et se confiant à l'esprit de Jésus-Christ oomme à son guide et à son docteur* «
d"" Douce en sa manière d'agir, condescendant aux foiblesses, ets'aocommodant aux forces, à Tinclination , et à l'état des personnes.
W* Ferme, pour l'accomplissement dès volontés de Dieu, et pour ce qui concernait l'avancement spirituel des siens, et le bon ordre des corn-
munratét , saoi se rebuter pour let contradictiODi j ui se lasser ou abattre pour les dilBcultës*
5'' Droite, pour ne gauebir jamais ni se détourner des voies de Dieu» par aueuD respect bumain.
6"" Simple , rejetant tout artifice, duplicité » feintise, et toute prudence de la chair.
7^ Prudetite , dans le choix des mo^reos propres pour parvenir à la fin unique qu'il se proposait en tout, qui était Taccomplissement de ce qu'il connaissait être le plus agréable à Dieu; prenant garde dans remploi de ces moyens, et en tout ce qu'il faisait, de ne choquer ni contris*ter personne, autant que cela pouvait dépendre .de lui, et évitant judi* cieusement les obstacles , ou les surmontant par la patience et par les prières.
S"" Secrète, pour ne divulguer les affaires avant le temps, ni les communiquer à d'autres, qu'à ceux auxquels il était expédient d'en parler. Il disait sur ce sujet que le démon se jouait des bonnes œuvres dé* couvertes et divulguées sans nécessité, et qu'elles étaient comme des mines éventées qui demeurent sans effet.
9"" Réservée et circonspecte t pour ne s'engager trop à la légère, et pour ne rien préeipiteri ni trop s'avancer.
lô^ Enfin désintéressée, ne ohercbant ni honneur, ni propre satisfeetion, niaueun bien périssable; mais uniquement » à l'imitation de. son divin Maître» la seule gloire de Dieu, le lalut et la sanctification des ânes.
CHAPITHE XX;
NAISSANCE ET iREGTION t>E U CONGRÉGAtlON 1>£ LA MISSION.
L'on peut dire avec véiité* queeette Congrégation a été en son com- UMQcement oomme lé petit grain de sénevé de l'Evangile, qui, étant le moindre entre toutes les semenees» devient enfin comme un arbre, sur les branches duquel les oiseaux se peuvent posert II n'y avait rien de si petit qœ oette Gongrégaticm^ nw-seulement à l'extérieur dans ses premiers commencements, mais aussi quant auk sentiments intérieurs de M. Vlncent) et des premiers prêtres qui s'associèrent avec lui» Ils se considéraient coname les moindres de tous ceux qui travaillaient dans le mtaiistère de l'Eglise, et se destinai^t seulement à servir dans les œuvres les plus basses» les plus abondonnées et les plus méprisées selon le commun sen« timent du monde ) oomme à instruire et eatédiiser les pauvres» particutidrement dans les villages et autres lieux plus idiandonnés; assister, seeourir et aider leâ ptuvres malades ; disposer les uns et les autres à
faire de bonnes confessions générales, et se rendre comme les servi-» teursy non-seulement des curés et des autres prêtres, mais aussi des Tillageois , des galériens et des plus misérables personnes , pour servir aux uns et aux autres gratuitement , et sans en recevoir aucune chose , se tenant beaucoup honorés de servir Jésus-Christ en leurs personnes , et réputant à un grand avantage que les curés voulussent permettre et souifrir qu'ils exerçassent les œuvres de charité dans leurs paroisses selon leur institut. Cependant il a plu à Dieu répandre de grandes bénédictions sur ces petits commencements , et en faire naître en fort peu de temps une compagnie nombreuse, qui s'est heureusement étendue en divers lieux , comme il^sera dit en la suite de cet ouvrage, et qui a saintement contribué, et contribue encore tous les jours, avec une spéciale bénédiction , à l'avancement du royaume de Jésus-Christ.
Ce fut, comme il a été déjà dit, en l'année 1625, après la mort de madame la générale des galères, que M. Vincent se retira au collège des Bons-Enfants, dont M. l'archevêque de Paris lui avait fait prendre la principauté , à l'instance de ladite dame et de M. le général , pour servir au dessein de leur fondation. M. Portail, dont il a été ci-devant parlé , ayant déjà demeuré douze ou quinze ans avec M. Vincent, ne le voulut pas quitter en une si belle occasion de servir Dieu; mais, prenant une nouvelle résolution de ne s'en jamais séparer, $c retira avec lui en ce collège, à dessein de s'employer en sa compagnie à l'exercice des missions; et pour travailler avec plus de fruit, ils convièrent un autre bon prêtre de se joindre à eux , auquel ils donnaient cinquante écus par an (>our s'entretenir, et allaient tous trois de village en village catéchiser, exhorter, confesser et faire les autres fonctions et exercices de la mission , avec simplicité , humilité et charité, à leurs propres dé* pens , sans demander, ni même vouloir recevoir aucune chose de per* sonne. Ils travaillaient premièrement aux lieux où la mission était fondée , et puis ils allaient faire le même en d'autres paroisses, particulièrement en celles du diocèse de Paris. Et comme ils n'avaient pas le moyen d'entretenir des serviteurs qui demeurassent pour garder le collège en leur absence , quand ils en partaient pour aller en mission, ils en laissaient les clefs à quelqu'un des voisins.
Qui eût jamais pensé alors que de si petits commencements dussent avoir un tel progrès , que l'on voit maintenant; et que deux pauvres prêtres allant ainsi travailler dans les villages, et autres lieux inconnus et abandonnés, eussent posé sans y penser les fondements d'un si grand édifice spirituel, que Dieu a voulu élever dans son Eglise? C'était un des étonnements de M. Vincent, lequel parlant un jour sur 4ie sujet à la commimauté de Saint-Lazare, m Nous allions, dit-il, tout bonnement
et simplement , envoyé par nosseigneurs les évéques, évangéliser le» pauvres , ainsi que Noire-Seigneur avait fait : voilà ce que nous faisions^ et Dieu faisait de son côté ce qu'il avait prévu de toute éternité. Il donna quelque bénédiction à nos travaux, ce que voyant d'autres bons ecclésiastiques , ils se joignirent à nous, et demandèrent d*ètre avec nous : non 'pas tous à la fois^ mais en divers temps. 0 Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela fût venu en l'état où il est maintenant ? Qui m'eût dit cela pour lors, j'aurais cru qu'il se serait moqué de moi. Et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement à la compagnie. Ëh bien, appellerez-vous humain ce à quoi nul homme n'avait jamais pensé? car ni moi, ni le pauvre M. Portail , n'y pensions pas, hélas! nous en étions bien éloignés. »
M. rarehevéquedeParis, messire Jean-François de Gondy, ayant ensuite donné une approbation authentique au premier dessein de Tinstitution de la Congrégation de la Mission , par ses lettres du 24 d'avril 16^6 , en la même manière qui était exprimée dans le contrat de fondation, deux bons prêtres de Picardie, nommés MM. François du Coudray et Jean delà Salle, vinrent s'offrir à M. Vincent, pour vivre et pour travailler sous sa conduite avec M. Portail ; et il les reçut et associa tous trois avec lui, en exécution de ladite fondation, par acte passé par devant deux notaires du Châtelet, du 4 septembre, au même an 1626. Et le feu roi Louis XIII , de glorieuse mémoire, par ses lettres- . patentes du mois de mai 1627, expédiées en faveur dudit seigneur général des galères, en confirmant et agréant ledit contrat de fondation , permit ladite association et congrégation des prêtres de la Mission , pour vivre en comnmn , et s'établir en tels lieux du royaume de France que bon leur semblerait , et pour accepter tous legs , aumènes , et dons qui leur seraient faits.
Dieu ayant ainsi donné les premiers commencements à la Congrégation de la Mission , par une conduite toute particulière de sa miséricordieuse providence, il étendit les soins de cette même providence pour la feire croître et multiplier; et à cette fin il inspira plusieurs autres vertueux ecclésiastiques de se joindre à M. Vincent pour travailler avec lui à la moisson des âmes ; outre les trois susnommés, il y eut quatre au-, très prêtres qui entrèrent des premiers en cette congrégation, c'est à savoir, Jean Becu , du village de Brache, au diocèse d'Amiens ; Antoine Lucas , de la ville de Paris ; Jean Brunet , de la ville de Riom en Auvergne, au diocèse de Clermont, et Jean Dehorgny, du village d'Estrées , au diocèse de Noyon. Ces sept étant ainsi assemblés et unis avec M. Vincent, pour vivre et mourir dans la Congrégation delà Mission, promt* t«it à Dieu de s'appliquer toute leur vie à procurer le salut et la sanc*
tification du pauvre peuple des champs eu la même congrégation; ce qu'ils ont fidèlement accompli; et l'on peut dire qu'ils furent comme ces sept prêtres, lesquels, sous la conduite de Josué, sonnèrent les trompettes pour renverser les murs de Jéricho, et que, par l'exemple de leur zèle et de leurs vertus, ils en attirèrent plusieurs autres à cette sainte milice.
Par bulle du pape Urbain VIIl , du mois de janvier 1632, celte compagnie a été érigée en congrégation , et approuvée du saint-siége sous le titre de Prêtres de la Congrégation de la Mission, et sous la conduite de M. Vincent, à qui Sa Sainteté donna le pouvoir de faire et dresser des règlements pour le bon ordre de cette congrégation ; après quoi, pour autoriser davantage cet institut , le roi en fit expédier d'autres lettres-patentes du mois de mai 1642 , vérifiées au parlement de Paris en septembre de la même année.
Par ladite bulle d'Urbain VIII , le nom de Prêtres de la Congrégation de la Mission est tellement attribué par le saint-siége à ceux qui sont ae cette congrégation, que c'est par ce nom qu'ils sont distingués des autres communautés , et même des ecclésiastiques particuliers, qui s'appliquent aussi è faire des missions : ce que nous avons jugé nécessaire d'observer en ce lieu , pour obvier aux inconvénients que pourrait causer le défaut de cette distinction.