CHAPITRE XXIII
DÉNOMBREMENT DE PLUSIEUR GRANDS AVANTAGES QUI {sONT RÉSULTÉS
POUR l'Église, de l'institution de la congrégation de la mission»
ET DONT DIEU VOULUT QUE M. VINCENT FUT l'aUTEUR OU LE PRINCIPAL
promoteur. .
bt premièrement l'Établissement des confréries de la charité pour l'assistance corporelle et spirituelle des pauvres malades.
C'est 'une chose étonnante , et qui semblerait presque incroyable » si elle n'avait autant de témoins qu'il y a de personnes qui ont connu M. Vincent , qu'un seul homme qui avait de si bas sentiments de luimême , qui ne se regardait que comme le dernier des prêtres , et gui d'ailleurs était chargé des soins et de la conduite d'une compagnie nouvellement établie, qui allait s'augmentant tous les jours en nombre; que ce pauvre et simple prêtre , dis-je , qui fuyait autant qu'il pouvait d'être connu, et qui ne se produisait que malgré lui, et avec une extrême contrainte , ait néanmoins entrepris et conduit heureusement à fin tant de grandes et importantes œuvres pour le service de l'Église et pour là gloire de Dieu, comme il se verra en la suite de cet ouvrage. Oh ! qu'il est vrai, comme a dit un saint Père , que la charité n'a pas de mesure! elle ne dit jamais , dest assez; et quand elle anime parfaitement un cœur, elle le rend infatigable dans les travaux ; elle lui fait entreprendre , autant que la prudence lui peut permettre , tout ce qu'il voit pouvoir contribuer à la plus grande gloire de son divin Sauveur i il lui semble que tout lui est possible en la vertu de celui qui le conforte. Certes si l'on connaît l'arbre par les fruits , et la charité par les œuvres, il faut avouer que Dieu avait prévenu M. Vincent de grâces bien particulières, puisqu'il voulait faire par lui de si grandes choses, et que la charité que le Saint-Esprit avait répandue dans son âme était bien parfaite, puisqu'elle lui donnait une telle latitude de cœur, qu'il semblait que le monde fût trop étroit et la terre de trop petite étendue, pour lui fournir une matière proportionnée au désir très-ardent qu'il avait de procurer que Dieu fût de plus en plus connu, aimé et glorifié. .
Nous allons faire dans ce chapitre, et dans les autres qui suivent, un dénombrement sommaire de quelques-unes de ses saintes œuvres qui ont accompagné ou suivi les premiers établissements de la Congrégation de la Mission. Nous les rapporterons à peu près selon Tordre du temps auquel elles ont été faites ; et néanmoins nous ne nous attacherons pas tellement à cet ordre, que quelquefois nous ne l'ioterrora-
pions, pour conlînuer les matières qui se trouveront avoir quelque rapport et liaison ; nous réservant toutefois de développer et faire voir plus au long dans le second livre ce qui se trouvera plus digne de considération en tous ces ouvrage de piété.
Nous commencerons en ce chapitre par l'établissement des Confréries de la Charité , pour l'assistance des pauvres malades , desquels la misère corporelle et spirituelle touchait vivement le cœur de M. Vincent, qui était extrêmement tendre sur ce sujet. Ayant vu les bons effets qu'avait produits cette première assemblée ou Confrérie de la Charité, que Dieu avait par son moyen établie dans la Bresse, comme il a été dit en un des chapitres précédents , il se résolut d^étendre cette bonne œuvre autant qu'il lui serait possible : et pour cet effet en toutes les missions qu'il faisait par lui-même, ou par les siens dans les villages, il tâchait d'y*établir cette Confrérie pour l'assistance corporelle et spirituelle des pauvres malades ; et il plut à Dieu de donner une telle bénédiction à ce pieux dessein, qu'il y a eu peu de lieux où, la mission ayant élé faite, la Confrérie de la Charité n'y ait été établie.
Or, comme ce n'est pas assez de commencer les bonnes entreprises si on ne les soutient , et si on ne tâche de les conduire à leur perfection, M. Vincent se trouvait en peine de ce qu'il devait faire pour entretenir et perfectionner ces nouvelles Confréries, lesquelles étapt composées de simples femmes de village, avaient besoin de quelque aide extérieure, soit pour les encourager dans l'exercice des œuvres de charité, où elles trouvaient quelquefois des contradictions; soit pour leur donner les avis nécessaires dans les difficultés qui pouvaient naître en leurs emplois ; soit enfin pour les dresser au service des malades : car quoique M. Vincent leur eût donné des règlements très-propres pour leur conduite, et ^u'il fit ce qu'il pût pour aller de fois à autres rendi^e visite, ou la faire rendre par quelques-uns des siens, aux lieux où ces Confréries étaient établies ; elles s'étaient néanmoins multipliées en tant de lieux , et les missionnaires se trouvaient tellement occupés en leurs emplois , qu'ils n'y pouvaient plus satisfaire comme il eût été à désirer : ce fut alors que Dieu , qui a une providence qui veille sur tout, inspira aune très -ver tueuse demoiselle de se dédier particulièrement à ces œuvres de charité, sous la direction de M. Vincent; et parce qu'elle a beaucoup travaillé pour ces Confréries de la Charité, et qu'elle a coopéré avec M. Vincent à plusieurs autres saintes entreprises, dont il sera parlé ci-après , il est nécessaire de la faire plus particulièrement connaître au lecteur.
C'était mademoiselle Louise de Maurillac, veuve de M. le Gras, secrétaire de la reine mère Marie de M^dicis : Dieu lui avait donné les
vertus et les dispositions coRvenables pour réussir avec bénédiction dans toutes les saintes œuvres auxquelles il la destinait ; car elle avait un fort bon jugement , une vertu mâle , et une cbarité universelle , qui lui faisait embrasser avec un zèle infatigable toutes les occasions de secourir le prochain, et particulièrement les pauvres. Sa providence rexer<;a pendant quelque temps par diverses peines intérieures qui Taffligeaient et molestaient grandement; elle se trouva aussi en grandes perplexités touchant sa propre conduite, et la résolution qu'elle devait prendre pour se donner à Dieu comme elle le désirait . Elle avait demeuré plusieurs années sous la direction de feu M. Tévéque de Bellcy ; et ce fut par son conseil qu'elle se résolut enfin de prendre M. Vincent pour son directeur ; lequel, bien qu*il ne se chargeât pas facilement de la conduite des âmes en particulier, et qu'il évitât cet emploi autant qu'il lui était possible , de peur qu'il ne lui ôtàt du temps», et ne l'empêchât de s'appliquer à des œuvres plus importantes pour le service de l'Église , il crut néanmoins qu'il devait en cette occasion déférer aux avis de ce grand prélat, et rendre cet office de charité à cette vertueuse demoiselle, Dieu en ayant ainsi disposé pour les grands biens que sa providence en voulait tirer, qui parurent bientôt après. Cette fidèle servante de Jésus-Christ se sentit fortement touchée en ses oraisons , de s'adonner au service des pauvres ; sur quoi ayant demandé l'avis de M. Vincent, il lui fit cette réponse dans une lettre : c Oui certes, Mademoiselle , je le veux bien : pourquoi non ? puisque Notre-Seigneur vous a donné ce saint sentiment : communiez demain, et vous préparez à la salutaire revue que vous vous proposez. Et après cela vous commencerez les saints exercices que vous vous êtes ordonnés. Je ne saurais vous exprimer combien mon cœur désire ardemment de voir le vôtre , pour savoir comme cela s'est passé en lui ; mais je m'en veux bien, mortifier pour l'amour de Dieu , auqnel seul je désirt que le vôtre soit occupé. Or sus, je m'imagine que les paroles de ce jour vous ont fi>rt touchée ; aussi sont-elles fort pressantes pour un cœur aimant ^d'un parfait amour. Oh! que vous avez paru aujourd'hui devant les yeux de Dieu comme un bel arbre, puisque par sa grâce vous avez produit un tel fruit! Je le supplie qu'il fasse par son infinie bonté, que vous soyez à jamais un véritable arbre de vie, qui produise des fruits d'une vraie charité. »
Ce fut un trait fort particulier de la Providence divine, qui parut en ce que madame la générale des galères étant décédée en l'année 1625 , après avoir coopéré avec tant de bénédiction aux premières missions , et au premier établissement des mis^^ionnaires; M. Vincent s'étant alors retiré, comme il a été dit , au collège des Bons-Enfgoits', Dieu voulut
que bientôt après mademoiselle le Gras allât demeurer auprès de ce eoUége, pour coopérer avec un très-grand zèle à toutes les entreprises de charité auxquelles ce fidèle serviteur de Dieu s'appliquait, pour l'assistance corporelle et spirituelle des pauvres. Ayant donc trouvé en elle de si bonnes dispositions , et éprouvé durant quelques années sa vertu , il lui proposa» au commencement de Tan 1629, de se donner particulièrement à Notre-Seigneur pour honorer sa charité envers les pauvres, et pour rimiter autant qu'elle pourrait dans les fatigues , lassitudes et contradictions qu'il avait souffertes pour leur sujet : il la convia d'entreprendre, à l'exemple de ce très-charitable Seigneur, quelques voyages , et d'aller par les villages voir comment allaient les Confréries et assemblées de Charité qu'on y avait établies , et que l'on continuait d'établir dans les missions : ce qu'elle fit par esprit d'obéissance, y étant d'ailleurs assez portée par son zèle, et par l'amour qu'elle avait envers les pauvres. Il ne se peut dire quel fruit et quelle bénédiction elle apporta en tous les lieux où elle fit cette visite charitable des Confréries de la Charité; relevant celles qui étaient déchues, encourageant les femmes qui les composaient; leur en faisant augmenter le nombre, quand elles étaient trop peu pour en porter les charges ; leur donnant divers avis pour s'acquitter dignement de leurs devoirs ; les dressant au service des pauvres malades ; leur distribuant des chemises et autres linges qu'elle leur portait, avec des drogues pour composer des remèdes, et leur suggérant plusieurs adresses et autres moyens pour procurer le soulagement et le salut de ces pauvres infirmes.
Elle faisait ordinairement quelque séjour en chaque paroisse, et pendant ce temps-là , outre ce qu'elle procurait pour le bien des Confréries de la Charité , elle faisait assembler les jeunes filles en quelque maison particulière sous le bon plaisir '^de M. le curé, et les catéchisait et instruisait des devoirs de la vie chrétienne. S'il y avait une maîtresse d'école, elle lui enseignait charitablement à bien faire son ofiice; s'il n'y en avait pas , elle lâchait d'y en faire mettre quelqu'une qui fût propre ; et pour la mieux dresser, elle-même commençait à faire l'école, et instruire les petites filles en sa présence.
Elle s'appliqua ^prant plusieurs années à ces travaux et exercices de charité, dans les diocèses de Beauvais, de Paris, de Senlis, de Soissons, de Meaux, de Chàlons en Champagne et de Chartres, avec des fruits et des bénédictions qui ne se peuvent concevoir. Elle avait une instruction écrite de la main de M. Vincent touchant la fnanière qu'elle devait observer. Elle lui écrivait de temps en temps tout ce qui s'y passait, et ne faisait rien d'extraordinaire que par ses avis. Elle faisait ces voyages et ces aumônes à ses dépens , et était toujours accompagnée de quelques
autres demoiselles de piélé et d'une servante. Après avoir emi)loyé la plus grande partie de Tannée en ces pénibles et charitables exercices , elle revenait ordinairement passer Thiver à Paris , où elle continuait de s'occuper à rendre la même assistance aux pauvres ; mais non contente de ce qu'elle faisait par elle-même» la charité qui pressait son cœur la portait à convier autant qu'elle pouvait les autres personnes vertueuses de se donner à Jésus-Christ, pour lui rendre un semblable service en ses membres. Et ce qui est considérable en ceci , est qu'elle était d'une complexion fort délicate, et sujette à beaucoup d'infirmités, pour lesquelles toutefois elle ne relâchait rien de ses charitables travaux.
Voici l'extrait du commencement et de la fin d'une lettre que M. Vin* cent lui écrivit sur ce sujet.
< Béni soit Dieu de ce que vous voilà arrivée en bonne santé, kytz donc soin de la conserver pour Tamour de Noire-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n'en pas trop faire. Car c'est une ruse du diable, de laquelle il se sert pour tromper les bonnes âmes, de les inciter à faire plus qu'elles ne peuvent, afin qu'elles ne puissent plus rien faire. Au contraire ITsprit de Dieu excite doucement à faire raisonnablement le fruit que Ton peut faire , afin qu'on le fasse avec persévérance. Faites donc ainsi, Mademoiselle, et vous agirez selon l'Esprit de Dieu, etc.
« Lorsque vous serez louée et estimée, unissez votre esprit aux mépris, aux moqueries et aux affronts que le Fils de Dieu a souflferts. Certes, un esprit vraiment humble est humilié autant dans les honneurs que dans les mépris, et fait comme l'abeille qui compose son miel aussi bien de la rosée qui tombe sur l'absinthe , que de celle qui tombe suF la rose ; j'espère que vous en userez ainsi. •
Or, quoique dans le commencement M. Vincent n'eût autre dessein que d établir cette Confrérie de la Charité dans les paroisses des villages et des petites villes, où, n'y ayant point d'hôpitaux, les pauvres malades se trouvaient souvent daus un grand abandon, destitués de secours et de remèdes; néanmoins fou M. l'évéque de Beauvais ayant su les grands fruits que produisait cette Confrérie de la Charité pour le bien spirituel, aussi bien que pour le soulagement corporel des pauvres malades, il voulut qu'elle fût établie en toutes les paroisses de la ville de Beauvais, qui sont au nombre de dix-huit: et depuis, quelques dames vertueuses et charitables de Paris, ayant vu les bons effets de cette confrérie dans les villages, firent en sorte qu'elle fût établie à Paris en leur paroisse , qui était celle de Saint-Sauveur. Ce fut en l'an- Dée 16*29 que se fit ce premier établissement en la ville de Paris par M. Vincent, selon le désir de M. le curé. Et Tannée suivante mademoi-
scllc ic Gras, ayant convié cinq ou six dames de sa connaissance de la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet où elle demeurait , de se joindre à elle pour le service des pauvres malades, comme elles firent, elle écrivit à M. Vincent^ qui était alors en mission, pour lui rendre compte du progrès qu'elles avaient fait dans ee charitable exercice. Sur quoi il lui recommanda particulièrement de suivre les règlements des confréries déjà établies, ajoutant d'autres avis convenables pour faire réussir ce saint œuvre en cette paroisse-là, ainsi qu'il avait fait Tannée précédente en celle de Saint-Sauveur. Ce qu'elle observa fidèlement ; et Dieu 7 donna telle bénédiction, que plusieurs autres dames s'étant associées aux premières , les pauvres ont toujours été depuis par ce moyen très-bien assistés, sous la sage conduite de M. le curé.
La même année et la suivante 16 SI, cette confrérie fut établie par M. Vincent, avec la permission de M. TArchevêque de Paris, et Tagrément de MM. les curés, dans les paroisses de Saint-Médéric, Saint- Benott et Saint-Sulpice; et ensuite en divers temps le même établissement s'est fait dans les paroisses de Saint-Paul, de Saint-Germain TAuxerrois, de Saint-Eustache, de Saint- André, de Saint- Jean, de Saint- Barthélémy, de Saint-Etienne du Mont, de Saint^Nicolas des Champs, de Saint-Roch, de Saint-Jacques de la Boucherie, de Saint-Jacques du Haut-Pas, de Saint-Laurent, et généralement presque en toutes les paroisses de la ville et des faubourgs de Paris.
MM. Descordes et Lamy, qui étaient mattres et administrateurs de rhôpital des Quinze-Vingts, prièrent aussi M. Vincent d'y établir la même Confrérie de la Charité; ee qui fut fait.
Il ne faut pas omettre ici, que les premières années que mademoiselle le Gras s'employait aux exercices de la Confrérie delà Charité dans la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, il lui arriva un jour d'a(pprocher d'une fille qui avait la peste : ce que M. Vincent ayant su, il lui écrivit en ces termes : « Je viens d'apprendre , il n'y a qu'une heure, l'accident qui est arrivé à la fille que vos gardes des pauvres retiraient, et comme vous l'avez visitée; je vous avoue, Mademoiselle, que d'abord cela m'a si fort attendri le cœur, que s'il n'eût été nuit, je fusse parti à Finstant même pour vous aller voir. Mais la bonté de Dieu sur les personnes qui se donnent à lui pour le senice des pauvres, datis la Confrérie de la Charité, en laquelle jusqu'à présent aucune n'a été frappée de la peste, me fait ayoir une très-parfaite confiance en lui que vous n'en aurez point de mal. Croiriez-vous, Mademoiselle , que nonseulement Je visitaiffeuM. le sous-prieur de Saint^Lazare, qui mourut de la peste, mais même que je sentis son haleine; et néanmoins ni moi, ni nos gens qui l'assistèrent jusqu'à l'extrémité, n'en avons point eu de
mal. Non, Mademoiselle, ne craignez point, Notre-Seigneur veut se servir de tous, pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j'estime qu'il vous conservera pour cela. Je célébrerai la sainte Messe à votre intention. Je vous irais voir dès demain ,, n'était Tassignation que j'ai avec quelques docteurs à la Màgdelêinê,pdur^és àtfaïrës (^i regardent rétablissement de cette maison-là. ^
On a remarqué sur le sujet dé cette lettre, que la prédiction de M. Viacent a eu son effet, et que celte ch;)Titable demoiselle» nonobstant la continuation de ses pénibles exercices, et toutes ses grandes et fréquentes infirmités, n'a pas laissé de vivre encore près de trente ans, depuis que M. Vincent lui écrivit cette lettre : Dieu voulant se servir d'elle, non-seulement pour le bien de ces confréries si utiles et salutaires aux pauvres malades, mais aussi pour l'établissement d*une nouvelle communauté de vertueuses filles qui ont beaucoup contribué au bien de ces confréries, et qui rendent, outre cela, d'autres bons services à l'Église, comme nous allons voir au chapitre suivant.