‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 24 sur 80 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Institution de l^ compagnie des filles de là charité, servantes des pauvres malades.

S'il est vrai, comme a dit le prophète , qu'un abîme appelle à soi un mtre abîme, à plus forte raison peut-on dire qu'une bénédiction attire une autre bénédiction , et que la charité, qui est la plus ieccmde de toutes les vertus , achevant une de ses œuvres, en conçoit ordinairement et en commence une autre. Cela se vérifie particulièrement au présent sujet ; car la Confrérie de la Charité, dont il a été parlé au chapitre précédent, a donné commencement à une sainte compagnie de filles qui portent le même titre, et se nomment: Filles de la Charité. Et Dieu ayant M M. Vincent instituteur d'une congrégation d'hommes, pourévangéliser les pauvres, a voulu qu'il Mt aussi le père et Tinstituteur d'une nouvelle communauté de filles, pour le service des mêmes pauvres, et principalement des malades. Cet ouvrage doit être d'autant plus attribué à la iMmduite de la divine Providence , que M. Vincent y a moins contribué 4e sa propre volonté, et qu'il s'est vu comme nécessité contre son dessein, de donner les mains è ce nouvel établissement ; voici de quelle façon cela est arrivé.

Les Confréries de la Charité ayant été premièrement établies dans tes villages, eomme il a été dit, les femmes qui en étaient, s'appliquaient elles-mêmes au service des malades, allant les unes après les autres les v4siter, et leur rendre toutes les assistances nécessaire : lorsque ces

mêmes c<mfréri6$ furent établies dans les paroisses de Paris, les daines qui en avaient procuré rétablissement, poussées du même esprit de charité, voulurent aussi elles-mêmes les aller visiter en leurs maisons» et leur rendre les mêmes services. Or, ces oonfréries s'étant beaucoup multipliées dans la suite du temps , il se trouva parmi celles qui 8*y faisaient enrôler, plusieurs dames de condition, lesquelles ne pouvaient pas, soit par l'opposition de leurs maris, ou pour d'autres raisons, leur rendre elles-mêmes les assistances nécessaires et accoutumées , comme leur porter la nourriture , fiiire leur lit, préparer les remèdes, et autres choses semblables ; et lorsqu'elles employaient leurs gens pour leur rendre ces services, il arrivait le plus souvent qu'ils n'avaient ni adresse ni affection pour s'en bien acquitter : ce qui leur fit voir qu'il était absolument nécessaire d'avoir des servantes qui ne fussent employées qu'à servir ces pauvres malades, et qui leur distribuassent chaque jour la nourriture et les remèdes, selon l'exigence de leurs maladies. ,

Cela fut proposé dès l'année 1650 à M. Vincent, lequel, après y avoir pensé devant Dieu, et reconnu la nécessité de ce secours, se souvint que, dans les missions des villages, on rencontrait quelquefois de bonnes filles, qui n'avaient pas de dispositions pour le mariage, ni le moyen d'être religieuses , et qu'il s'en pourrait trouver de ce nombre qui seraient bien aises de se donner pour l'amour de Dieu au service des pau^ vres malades. La providence de Dieu disposa les choses en sorte qu'aux premières missions suivantes , il s'en trouva deux qui acceptèrent la proposition qui leur en fut faite, et qui furent mises Tune en la paroisse de Saint^Sauveur , et l'autre en celle de Saint-Benoit : et ensuite il s'en présenta d'autres, qui furent placées à Saint-Nicolas du Chardonnet, et en d'autres paroisses.

M. Vincent et mademoiselle le Gras leur donnèrent les avis qu'ils jugèrent nécessaires pour leur aider à se comporter de la manière qu'elles devaient^ tant envers les dames qu'envers les pauvres malades : mais ces filles , étant venues de divers lieux , n'avaient alors aucune liaison ni correspondance entre elles, ni autre dépendance que des dames des paroisses où elles demeuraient ; d'ailleurs n'ayant point été dressées aux exercices de ces charités envers les pauvres malades , il s'en trouvait parmi elles qui ne donnaient point de satisfaction , lesquelles pour eela il fallait ôter ; et comme on n'avait point des filles de réserve éprouvées et formées , il arrivait que les dames et les pauvres retombaient dans leur premier besoin. Cela faisait bien voir qu'il était nécessaire d'avoir en main un grand nombre de filles , pour en m^tre dans tous les lieux de Paris où ces confréries se trouvaient établies ; et qu'il fallait aussi en prendre un soin particulier pour les dresser au service des malades,

leur apprendre à saigner et ù préparer les remèdes ; maïs encore plii« pour les élever et former à rexcrcîce de l'oraison et de la vie spirituelle , étant comme impossible de persévérer longtemps en cette vocation trèspénible , et de vaincre les répugnances que la nature y ressent , si on n'a un grand fond de vertu.

M. Vincent voyait ce grand besoin » et il était fort souvent importuné sur ce sujet par les dames, qui n'avaient recours qu'à lui pour leur fournir des filles telles qu'il était à désirer, mais qui ne se pouvaient que très-difBcilement rencontrer. Or, comme il n'était pas homme à s'inquiéter ni empresser, il se contentait de recourir à Dieu par la prière, attendant qu'il plût à sa providence lui découvrir quelque moyen pour pourvoir à celte nécessité. Il ne fut point trompé dans son attente ; car plusieurs filles s'étant bientôt présentées , il en choisit trois ou quatre qu'il jugea les plus propres, et les mit entre les mains de mademoiselle le Gras, qui logeait alors auprès de Saint^Nicolas du Chardonnet; l'ayant auparavant disposée à les recevoir, loger et entretenir en sa maison, pour les rendre capables de correspondre aux desseins de la providence de Dieu sur elles.

Cela se fit en Tannée 1633, seulement par manière d'essai, et Dieu donnant bénédiction à ces commencements, le nombre des filles s'augmenta , et il s'en forma enfin une petite communauté, qui a servi et qui sert encore d'une pépinière de Filles de la Charité, pour servir les pauvres malades dans les paroisses , dans les hôpitaux , et dans les autres lieux où elles sont appelées.

Mademoiselle le Gras voyant les bénédictions que Dieu répandait sur cette petite communauté naissante , et l'affection qu'elle avait pour les pauvres la poussant à s'appliquer plus particulièrement à dresser ces filles , qui leur pouvaient rendre un service si utile et salutaire , elle voulut savoir de M. Vincent si elle se dédierait entièrement à cette sainte entreprise ; et après l'avoir pressé plusieurs fois pour la déterminer, et lui dire si elle devait écouter cette pensée et suivre ce mouvement , voici la réponse qu'il lui fit -, selon sa maxime ordinaire de ne s'employer aux œuvres nouvelles et extraordinaires que par manière d'essai.

«« Quant à cet emploi, lui dit-il, je vous prie, une fois pour toutes, de n'y point penser, jusqu'à ce que Notre -Seigneur fasse paraître qu'il le veut ; car on désire souvent plusieurs bonnes choses d'un désir qui semble être selon Dieu, et néamoins il ne l'est pas toujours ; mais Dieu permet ces désirs pour la préparation de l'esprit, à être selon ce que sa providence même désire. Saiil cherchait des ànesses , et il trouva un royaume. Saint Louis prétendait à la conquête de la Terre-Sainte, et

Digitizecfby

il obtint la conquête de soi-même et de la coucoonè^ du ÇMVy<m^ cherchez à devenir la servante de ces pauvres filles , et Dieu veut que TOUS soyez la sienne, et peut-être de plus de personnes que vous ne se** riez en cette façon. Pour Dieu, Mademoiselle , que votre cœur honore la tranquillité de celui de Notre-Seignenr, et il sera en état de le servir. Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit ; il régnera en vous, si vous êtes en paix. Soyez-y donc ; s'il vous platt , çt honorez souveraioement le Dieu de paix et de dilection. »

Et par une autre lettre il lui manda : « Je n'ai pas le cœur assez éclairci devant Dieu en cette affaire : une difficulté m'empêche de voir quelle est sa volonté. Je vous supplie, Mademoiselle, de lui recommander ce dessein, pendant ces saints jours, auxquels il communique plus abondamment les grâces du Saint-Esprit. »

Par ces lettres et plusieurs autres que M. Vincent écrivit sur ce même sujet, on voit avec quelle retenue il procédait au discernement de la vraie vocation de cette vertueuse demoiselle pour la direction de ces filles; non-seulement parce qu'il la jugeait capable de plus grandes choses que celle-là, qui paraissait alors bien petite, pour borner les talents et les grâces qu'elle avait re^^us de Dieu , mais aussi parce que son humilité nfi lui permettait pas de présumer que Dieu voulût se servir de lui pour exécuter tout ce que sa providence a fait depuis par Tentremise de cette charitable demoiselle : il la tint donc deux ans dans celte indiilerence, la remettant toi^ours sans lui donner une dernière résolution , et l'exhortant à se confier uniquement en Dieu , moyennant quoi il l'assurait qu'elle ne serait point trompée. Quant à lui, sa grande humilité lui faisait toujours souhaiter que Dieu fit tout sans lui ; ne s'estimant capable de rien, smon d'apporter obstacle aux desseins de sa providence; et il semblait, tout.au contraire, que Dieu se plaisait de se servir de la main de son fidèle serviteur malgré lui, pour commencer et conduire à fin les choses les plus importantes pour sa gloire.

Enfin, cette parole qu'il avait si souvent répétée sur ce sujet à mademoiselle le Gras, que, se confiant uniquement en Dieu, elle ne serait point trompée, se vérifia dans la suite du temps, par les bénédictions extraordinaires que Dieu donna à ces premiers essais, qu'elle n'avait entrepris et continués que par esprit d'obéissance. Pour M. Vincent, Ton peut dire en quelque manière qu'il fot lui-même trompé ; car il ne prétendait que de faire instruire et dresser quelques filles au service de Dieu et des pauvres malades, pour les départir ensuite dans les paroisses de Paris , sans que cela parût au dehors. Mais Dieu a tellement multiplié cette petite communauté de filles , en nombre et en grâces , ({ue M. Vincent el cette vertueuse demoiselle ont eu la cousolalioa pendant

\ itifMldkh iûii^*iiëpaDdue non-seulement en vingt-cinq ou trente endroits de Paris , mais encore en plus de trente autres villes, bourgs et villages de diverses provinces de la France, et même jusque dans la Pologne, où la reine, par son zèle et par sa charité, a voulu les établir pour le bien des pauvres de son royaume.

Voilà quels ont été les fruits de rbumilité de M. Vincent, qui ne pensait à rien moins que de se faire instituteur d'une nouvelle communauté de filles , sur laquelle il a plu à Dieu répandre une si abondante rosée de ses bénédictions et de ses grâces , qu'elle a été désirée et recherchée de toutes parts , jusqu'à un tel point , qu'on ne donne pas le temps de bien dresser les filles , parce que (s'il faut ainsi parler) on arrache ces jeunes plantes de leur séminaire presque aussitôt qu'elles y sont mises, sans leur donner le temps de se former ; à quoi néanmoins Dieu suppléant par sa miséricorde, les a toujours assistées de telle sorte , que, par leur frugalité, assiduité dans le travail, amour de la pauvreté, patience ,' modestie et charité, elles ont donné et continuent de donner beaucoup d'édification en tous les lieux où elles sont employées.

Les premiers fondements de leur coinmunauté furent posés dans la maison de mademoiselle le Gras, en la paroisse de Saint-Nicolas du Ghardonnet , d'où, depuis l'avis de M. Vincent, elle les transféra en une autre maison, au village de la Ghapelle, à demi-lieue de Paris, comme à un lieu plus propre pour les élever, nourrir et vêtir à la façon des champs, dans un esprit de pauvreté et d'humilité, étant destinées pour être les servantes des pauvres. Ensuite de quoi , environ l'année 16^2, elles retournèrent à Paris, et furent logées et établies au faubourg Saint-Lazare, en la maison où elles sont encore aujourd'hui. Enfin, M. Vincent leur prescrivit des règles et constitutions qui furent approuvées par M. rarchevêque de Paris, lequel, par son autorité, les érigea en congrégation ou compagnie, sous le titre de Filles de la Charité , servantes des pauvres , et sous la direction du supérieur général ide la Congrégation de la Mission. Le roi a confirmé et autorisé leur établissement par ses lettres-patentes, qui ont été vérifiées au parlement de Paris. Outre le service et l'assistance qu'elles rendent aux pauvres malades, elles s'emploient enoore, en plusieurs lieux, à instruire les jeunes filles, et leur apprennent surtout à connaître et servir Dieu, et à s'acquitter des principaux devoirs de la vie chrétienne.

Cette œuvre semblera petite aux yeux du monde , qui ne prise que les choses qui ont de l'apparence et de l'éclat : mais ceux qui savent combien les œuvres de miséricorde et de charité sont précieuses devant Dieu^ et de quelle façon elles ont été recommandées par Notre-Sei* gneur , connaîtront que cet institut , quoique petit devant les hommes ,

est néttiiMim grand devant Dieu , et d'autant plus méritoire dans ses emplois, que Jésus^Christ a plus expressément déclaré qu'il avait aussi agréable le service qu'on rend aux pauvres, que s*it était fait à sa propre personne ; et que d'ailleurs la charité avec laquelle on lui rend ce service en la personne des pauvres , est plus pure , et par conséquent plus parfaite; n'y ayant souvent rien à attendre pour toute reconnais^ sanee de la part de ces pauvres créatures , que des contradictions , deè plaintes et des injures.

Cest Dieu qui , pkv l'humble et charitable Vincent de Paul , a fait naître et multiplier cette petite communauté , laquelle a produit par le passé et continue toujours de produire des ft'uits d'humilité , de pa* tience, de charité, et des autres vertus que le Fils de Dieu a le plus chéries , et plus particulièrement recommandées dans l'Évangile ; de quoi il sera encore parlé en la seconde partie.

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