CHAPITRE XLII
LA MORT DÉ M. LE PRIEUR DE SAINT-LAZARE, ET LES RECONNAISSANCES QUE M. VINCENT LUI A RENDUES.
Mesiire Adrien le Bon, prieur de Saint-Lazare, était celui duquel Dieu avait voulu se servir, comme nous avons dit , pour introduire M. Vincent et sa compagnie dans la maison de Saint-Lazare. Il avait non-seulement donné son consentement, mais même sollicité pour cet effet M. Vincent, et persévéré une «année entière, non<ri)stant tous ses refus, dans cette sollicitation, pendant laquelle il fit autant d'instanceis et employa autant et plus de prières envers ce fidèle serviteur de Dieu pour lui faire aecepter sa maison et son prieuré, que d'autres en eus* sent .employé envers lui-même pour le porter à le leur donner ; de sorte que-par un exemple très-rare, et qui est peut-être l'unique de nos jours, il se fit entre ces deux serviteurs de Dieu un conflit de vertus, Thumilité de M. Vincent s'opposant à la charité de oe bon prieur, et Tamour de la pauvreté combattant contre sa libéralité; et si Tobéissance aux ordres de Dieu, que M. Vincent reconnut enfin , et auxquels il n'osa résister, n'eàt terminé ce différend , il eût encore duré plus long-temps , et peut-être qu'en cette occasion la plus grande des vertus eût été obligée de céder en quelque façon à celles qui lui sont infiSrieures , quoiqu'elle n'eût pas laissé de triompher d'une autre manière aussi excdlente, mak moins avantageuse au progrès delà Congrégation de la Mission.
Ce charitable prieur avait toujours retenu son logement dans Saint- Lazare avec ses religieux , et il ne se peut dire combien il reçut de sar tisfaetion et de consolation pendant le reste de sa vie de la part de tous ces bons missionnaires, etpar dessus tous de M.Vincent, qui le considérait comme le signalé bienfaiteur et le vrai père nourricier des mission* naires qui demeuraient à Saint-Lazare. U s'étudiait de lui rendre touf les services qu'il pouvait , par un véritable esprit d'une sincère et filiale reconnaissance ; ce qu'il continua l'espace de plus de vingt ans , et ps*
qaes en raonée 1651 , en laquelle il plut à Dieu retirer de eette vie , le propre jour de Pâques» ce véritablement bon et charitable prieur, pour lui faire goûter les fruits de sa charité dans le ciel.
Comme M. Vincent l'avait honoré, aimé et servi pendant sa vie , il lui fit encore plus paraître la sincérité de son affection en ce dernier passage « auquel il lui rendit tous les devoirs et toutes les assistances que le zèle qu'il avait pour le salut d'une âme qui lui était si chère lui pouvait suggérer. Il fit venir les missionnaires qui étaient en la maison pour se mettre en prières autour du lit de ce cher malade , et lui-même récita tout haut, pendant son agonie qui fut longue, les prières pour les agonisants, auxquelles il ajouta plusieurs autres suffrages que sa charité lui suggéra.
Lorsque ce bon vieillard, qui était pour lors âgé de soixante-quinze ans, eut rendu le dernier soupir, et qu'on eut fait là recommandation de son âme, M. Vincent, se levant , parla à ceux qui étaient présents de celte sorte :
c Or sus , mes frères, voilà notre bon père maintenant devant Dieu ; » et puis élevant les yeux vers le ciel et s'adressant à Dieu : c Plaise à votre bonté, mon Dieu, dit-il, lui appliquer les bonnes œuvres que laCom* pagnie peut avoir faites et les petits services qu'elle a tâche de vous rendre jusqu'à présent : nous vous les offrons , mon Dieu , vous suppliant de lui en appliquer l'efficace. Peut-être que plusieurs d'entrenous étions dans l'indigence , et il nous a pourvus de nourriture et d'entretien. Prenons garde, mes frères, de ne jamais tomber dans ce misérable péché d'ingratitude envers lui et ces autres messieurs les anciens de cette maison , de qui nous sommes comme les enfants , et que noas devons reconnaître et respecter comme nos pères. Ayons de grandes reconnaissances envers eux du bien qu'ils nous ont fait, et tâchons de nous ressouvenir tous les jours de M. le prieur, et d'offrir nos prières à Dieu pour lui. >
Il lui fit faire des funérailles très-honorables, et il célébra et fit célébrer à son intention un très-grand nombre de messes dans l'église de Saint-Lazare et ailleurs, et de plus il en écrivit à toutes les maisons de sa Congrégation en ces termes : « Il a plu à Dieu de rendre la Compagnie orpheline d'un père qui nous avait adoptés pour ses enfants. C*est du bon M. le prieur de Saint-Lazare, qui décéda le jour de Pâques, muni des sacrements et dans une telle conformité à la volonté de Dieu , qu'en tout le cours de sa maladie il n'a pas paru en lui le moindre trait d'impatience, non plus que dans ses incommodités précédentes. Je prie tous les prêtres de votre maison de célébrer des messes à son intention, et tous nos frères de communier. >
Après quoi M. Vincent fitltmettre une belle épitaphe au milieu du chœur de l'église de Saint Lazare, auprès de la tombe de ce charitable défunt, pour une perpétuelle mémoire de Tobligation très-grande et trè&-particulière que la Congrégation de la Mission lui a et qu'elle désire toujours reconnaître lui avoir, et de plus il fut résolu, que tous les ans, le neuvième d'avril , qui fut le jour de son décès, on célébrerait en l'église de Saint-Lazare un service solennel à son intention.