‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 43 sur 80 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

SECOURS DONNÉS OU PROCURÉS PAR M. VINCENT AUX PAUVRES A PARIS ET EN PLUSIEURS AUTRES LIEUX, DURANT LES TROUBLES DE l'aNNÉE 1652 ET LES AUTRES ANNÉES SUIVANTES.

Outre les secours charitables donnés et procurés par M. Vincent aux pauvres de la Lorraine , de la Champagne et de la Picardie, dont il a été parlé aux chapitres précédents, les nouveaux troubles survenus en ce royaume en l'année 1652, lui fournirent encore une nouvelle matière, plus ample et plus abondante, pour exercer sa charité, que Dieu voulait de plus en plus perfectionner, afin de donner par ce moyen le comble aux mérites de son fidèle serviteur et de toutes les autres personnes vertueuses dont le zèle à procurer le bien spirituel et le soulagement corporel des pauvres s'est signalé en cette occasion. Voici de quelle façon les choses se sont passées.

Le campement et le séjour des armées aux environs de Paris ayant causé partout une étrange désolation et misère, la ville d'Étampes fut celle qui en ressentit davantage les funestes effets, ayant été assiégée longtemps et plusieurs fois de suite; ce qui avait réduit les habitants de cette ville et les villages circonvoisins dans un pitoyable état de lan<gueur et de pauvreté, la plupart étant malades et ne leur restant plus que la peau collée sur les os, et avec cela ils étaient tellement dénués de secours, qu'ils n'avaient personne pour leur donner seulement un verre d'eau. Pour surcroît de misères , cette pauvre ville, après avoir été ainsi prise et reprise, se trouva tout infectée, à cause des ftamiers pourris qui étaient répandus de tous côtés, dans lesquels on avait laissé quantité de corps morts, tant d'hommes que de femmes, mêlés avec des charognes de chevaux et d'autres bétes, qui exhalaient une telle puanteur qu'on n'osait s'en approcher.

M. Vincent donc, ayant appris le misérable état de cette ville et de ses environs, après l'avoir représenté à rassemblée des dames de la charité, qui le secondaient avec tant de bonne volonté dans toutes ses

laintes entreprises, enTOya plusieurs de ses missionnaires pour secourir spiritueiiement et eorporellement ees pauvres abandonnés. L'une des premières choses qu'ils firent y étant arrivés et ayant vu un si étrange spectacle, ce fut de faire venir d'ailleurs des hommes forts et robustes avec des charrettes pour enlever tous ces fumiers et nettoyer la vQle ; ee qui ne s'exécuta pas sans une grande dépense ; ensuite de cela ils donnèrent la sépulture à tous ces pauvres corps à demi pourris, et puis ils firent parfumer les rues et les maisons, pour en ôter Tinfection et les rendre habitables. Ils établirent en même temps la distribution des potages, qui se faisait tous les jours, tant en la ville d'Étampes que dans • plusieurs autres villages, que ces missionnaires, après avoir parcouru tous les environs, reconnurent avoir été les plus maltraités par les armées, etoù les habitants étaient dans une plus grande nécessité ; ce qu'ils firent particulièrement, outre la vilIed'Étampes, àGuillerval,VillecouiI$, Étrecby et St.-Arnoul, où les pauvres gens, tant de ces lieux-là que des autres circonvoisins, allaient tous les jours recevoir leurs portions. Us furent aussi à Palaiseau où les soldats avaient fait de grands ravages, et y établirent aussi la distribution de ces potages pour conserver la vie à un grand nombre de pauvres languissants. Mais parce que plusieurs de ces paroisses qu'on assistait se trouvaient sans pasteurs, qui étaient morts ou en fuite, les prêtres missionnaires ne pouvant pas satlsfeire aux nécessités spirituelles et aux corporelles en même temps, M. Vincent envoya les Filles de la Charité pour faire et distribuer les potages, et pour avoir soin de pourvoir aux autres nécessités extérieures des pauvres malades, comme aussi d'un grand nombre de pauvres orphelins qu'on trouva dans ces lieux, qui furent assemblés et retirés dans une même maison à Étampes, et là vêtus et nourris. Pendant que ces bonnes filles vaquaient à ces œuvres de charité extérieures et corporelles, les prêtres missionnaires allaient d'un côté et d'autre dans les paroisses visiter et consoler ces pauvres afGligés, leur dire la sainte Messe, tes instruire, leur administrer les Sacrements; le tout avec les permissions et approbations requises de la part des supérieurs.

Or, comme toutes ces assistances spirituelles et corporelles ne se pouvaient pas rendre sans des peines et des fatigues extrêmes, et sans s'exposer au danger de contracter les mêmes maladies auxquelles on tâchait de remédier, à cause de l'infection des lieux, il arriva que plusieurs de ces bons missionnaires tombèrent malades et consumèrent leur vie dans ces exercices de charité, et il ne faut point douter que leur mort n'ait été très-précieuse devant Dieu, et qu'ayant courageusement travaillé et combattu pour sa gloire et gardé une inviolable fidélité à sa sainte volonté par leur prompte et parfaite obéissance, et ainsi heu-

remement adievé kur course, ils avaient reçu de sa divine miséricorde la couronne de justice.

U 7 eut aussi plusieurs de ces bonnes Filles de la Charité qui, après avoir beaucoup souffert dans les services qu'elles rendaient aux pau-* Très, ayant enfin offisrt leur vie à Dieu en holocauste de suavité avec un courage qui surpassait leur sexe, participèrent à la même couro^me.

Mais pendant que M. Vincent employait ses soins pour assister les pauvres de ces côtés-là, Dieu lui préparait un nouveau sujet pour étendre les exercices de sa charité ; car il arriva que les armées approchérent de Paris et firent un étrange ravage dans tous les villages et lieux circonvoisins. Et comme on eut rapporté à ce père des pauvres que les habitants du bourg de Juvisy et des environs étaient dans un déplorable état pour le corps et pour Tâme, il y envoya aussitôt un de ses prêtres avec des aumônes pour distribuer aux plus nécessiteux; et lorsqu'on eut appris que la désolation était générale et que de tous côtés les habitants des villages, après avoir été pillés et maltraités par les soldats, étaient pour la plupart réduits à une très-grande et presque extrême nécessité, plusieurs personnes de condition et de piété, de Tun et de Tautre sexe, touchées de Dieu et portées d*une charité vraiment chrétienne, se joignirent à M. Vincent pour secourir ces pauvres affligés ; et considérant que ce secours ne se pouvait exécuter qu'avec des dépenses très-grandes qu'il eût fallu faire pour fournir toutes les choses nécessaires a ceux qui avaient été dépouillés de tout ce qu'ils avaient, la charité qui est ingénieuse , ou plutôt le Dieu de charité , leur suggéra la pensée défaire un magasin charitable, dans lequel on inviterait un cha* oun de porter ou envoyer les meubles , habits, ustensiles , provisions et autres choses semblables qui leur seraient superflues, ou qu'ils pour* raient plus facilement donner que de Targent, qui se trouvait alors fort court en la plupart des familles.

Nous ne devons pas omettre ici que c'est particulièrement à M. du Plessis-Monbart, dont la vertu et le zèle s'est signalé en bêaïKJOup d'autres rencontres, qu'on a l'obligation de ce charitable et admirable dessein ; car c'est lui qui dressa le plan de ce magasin charitable et qui proposa les moyens de le rendre utile et fructueux , de quoi il sera amplement parlé en la seconde partie.

Or, ce fut de ce merveilleux magasin , comme d'une source îBépuisable de charité , qu'on a tiré pendant six ou sept mois touies sortes de secours pour ces pauvres , c'est à savoir des habits , du linge , des meu* blés, des ustensiles, des outils, des drogues pour composer les remède», de la farine , des pois , du beurre , de l'huile , des pruneaux et autres

Gt)ogle

choses nécessaires à la vie, et même des ornements, calices » ciboires, livres et autres meubles et linges sacrés pour en fournir les églises qui avaient été pillées. Toutes ces choses étaient envoyées en certains lieux de la campagne, d'où elles étaient après distribuées avec ordre et mesure. Les missionnaires allaient chaque jour de village en village avec des bètes chargées de vivres et de bardes, pour les départir selon le besoin d'un chacun ; à quoi on ajoutait encore la distribution journalière des potages qui ont sauvé la vie à un nombre presque innombrable de pauvres faméliques qui ne savaient où trouver du pain.

Les travaux des missionnaires furent si, grands dans ces voyages et dans ces services qu'ils rendaient aux pauvres, et les maladies qu'ils y contractèrent si malignes, qu'il y en.eut quatre ou cinq qui en moururent, et plusieurs autres en furent malades fort longtemps. Mais quoique M. Vincent ressentit vivement les incommodités et la mort de ces bons missionnaires qu*il chérissait tendrement, comme ses enfants spirirituels, néanmoins il louait et bénissait Dieu de les voir travailler et souffrir pour les membres de Jésus-Christ avec tant de courage, et finir ainsi glorieusement leur vie dans le champ de bataille, et, s'il est permis de dire, les armes à la main, sachant bien que mourir de la sorte ce n'est pas mourir, mais plutôt cesser de mourir pour commencer une meilleure et plus heureuse vie , dans la possession parfaite de celui qui est la source et le principe de la vraie vie.

Outre ces assistances qu'on rendait aux pauvres habitants des villages hors de Paris, on eut aussi soin de plusieurs d'entre eux qui, fuyant devant les armées, vinrent se réfugier à Paris : il y eut surtout un graod nombre de femmes et de filles, et même de religieuses qui se trouvèrent d'abord dans une grande nécessité , lesquelles on fit retirer en des lieux assurés. Ce furent quelques unes des dames de la charité que M. Vincent convia de s'appliquer à ce charitable office , et qui après les avoir départies en diverses bandes, 'logèrent chaque bande en une maison. Pendant le temps qu'elles y furent retirées > outre la nourriture et les autres nécessités du corps qui leur étaient fournies, on se servit de cette occasion pour leur faire en chaque lieu comme une petite mission, tant pour les instruire des choses nécessairess au salut que plusieurs d'entre elles ignoraient , que pour les disposer à faire de bonnes confessions générales, et se mettre en état d'offrir à Dieu des prières pour la paix el la tranquillité du royaume qui méritassent d'être exaucées. On pourvut aussi particulièrement à la retraite des religieuses selon les avis de M. Vincent, lequel écrivant en ce temps-là sur le sujet de toutes ces misères à un docteur en théologie de la Faculté de Paris, qui était pour lors à Rome, lui parle en ces termes :

« Je ne doute pas que tous ne soyez averti de toutes choses. Je vous dirai seulement , au sujet de la descente solennelle de la ch&sse de sainte Geneviève et des processions générales'qa'on a laites pour demander à Dieu la cessation des souffrances publiques par Tintereession de cette sainte, qu'il ne s'est jamais vu à Paris plus grand concours de peuple, ni plus de dévotion extérieure.

c L'effet'de cela a été qu*avant le huitième Jour, le duc de Lorraine, qui ayait son armée aux portes de Paris et qui était lui-même dans la ville, a décampé pour s'en retourner en son pays, ayant pris cette résolution sur le point que l'armée du roi allait fondre sur la sienne. On continue aussi depuis à traiter de la paix avec les princes, et Ton espère d'autant plus de la bonté de Dieu qu'elle se fera , qu'on tâche d'apaiser sa justice par les grands biens qui se font maintenant dans Paris, à l'égard des pauvres honteux et des pauvres gens de la campagne qui s'y sont réfugiés. On donne chaque jour du potage à quatorze ou quinze mille qui mourraient de faim sans ce secours , et de plus on a retiré les filles en des maisons particulières, au nombre de huit à neuf cents, et l'on va enit^rmer les pauvres religieuses réfugiées qui logent par la ville, et quelques-unes même (comme l'on dit) en des lieux suspects , dans un monastère préparé pour cet effet, où elles seront bien gouvernées. Voilà bien des nouvelles, monsieur, contre la petite maxime où nous sommes de n'en point écrire ; mais qui pourrait s'empêcher de publier la grandeur de Dieu et ses miséricordes? etc. »

Il ne fout pas ici omettre que ces distributions de potages se faisaient presque toutes par les Filles de la Charité, et cela par les soins et au^ mènes des dames de la compagnie de la Charité , qui ont toujours eu une très-bonne part à foules ces grandes œuvres. Or, comme ces pauvres réfugiés étaient séparés en divers endroits de Paris , surtout dans les faubourgs, M. Vincent prit un soin particulier de la nourriture et de rinstruction de ceux qui se trouvèrent dans les quartiers proches de Saint-Lazare, au nombre de sept à huit cents; il les faisait venir tous les jours le matin et l'après-dinée, pour leur distribuer la nourriture et pour leur faire par ce moyen les mêmes instructions et exercices qui se pratiquent dans les missions. Après la prédication on faisait entrer les hommes et les gar<2ons dans le cloître de St.-Lazare, et les ayant divisés en neuf ou dix bandes ou académies , il y avait un prêtre en chacune pour lés instruire, pendant que d'autres prêtres travaillaient à instruire les femmes et les filles dans l'église. M. Vincent voulut prendre part à ce travail et faire aussi lui-même le catéchisme à ces pauvres.

Il a plu à Dieu de donner une telle bénédiction sur toutes ces charitables entreprises commencées par les soins et par les avis de M. Vi»* T. I. 42

«fl»ti 40*^^ Wt twNs*^ ^ «ratiiuite^ ^i^m 1% mèm «èl6 fvk diverses (iffiMioas qiû «^ lopt clepuU préicmt^», vùm apr^ to décèa de ce gr^ ^riiteur 4q Di0u { lequel , oommc^ W wMre Elie ^ seaU)lq avoir ^^4 im i^prU BQH-^euleiQQat à sa s^iAte ewgr^tiaii, eiiais aussi à i^m Ç6«| perftOfinee veirtueusas qui opt ^é peoâaqt s^ vie nak^ avec lui dans les exercices des œuvres de charité. C^ %'^t %Vk au aoaimwçeipenl de Vannée 1661 , auquel tQiups û seUouva un tr^rand nombre 4^ pauvres i^rsonnes réduites en une eii^tpaorduwr^ n^eessité^ à i*Qeed- $ioo de la d^Ase des dentelles» da^t le travail leur fourwmt aupajra* v^ut de qi^c^ vivre ; cfmm aussi à e^siuse de )a grande ^rté du blé : eit m\ft edia» vers le mois de juillet et d'aeùt de la Bftèsoe année , une certaine o^dÂa maUgne et en^ quelque fti^pa conj^agieuset se répandit presque u^verselleifient en tous les lieux delà campagne ; ce qui cmpteba m» partie 49s pauvres» peuples de &ire. la moisson qui tet eaeore lÎM^t (dKétiv^) et ainsi la cherté' dû pain et des autres vivres augmenta m^tablemept. WH. les grands*vicaipes de Pari$^ eavajèvent plueieurs prêtres de la Congrégatien de la Mission Fesque par tout le diocèse, p^u^ vecQu^trcr la uécessité des lieux » et ea feire un rapport assuré. )la tfiouvèv^nt pit^ de buit loiJUe malades en quaUre-vingta paroisses qu'ils visitireMi^ et d'autres sâlleurs à proportion» dont la pli^art éUient sans 9mvm as^tan^ » les familles entières étant atteûites de ee mat» et la disette des vivrea étant tr^gr^de partout : ensuite^ de cek» siûvant les mêmes ordres qui s'observaient du vivant de M. Vineent, oft ftt por- ^ c^ distribuer d^ vivres et des remèdes de tous côtés ptf lessolus des dipesdeteCbariAé» et ^ee le secours dea aumônes qu*eltes dofusuûent) m qu'^lQs reeu^WaJent par teurs quêtes.

St^ imwm h famine fut trèsrgraode à la fin de ladite amtée 1^1 , et pKIldant raftuée suivante, noa-seulement aux environs de Paris^ mais 9m9i e» pbiafemss; provinces, comme dans te Maine, le Percbe, la Beauce^ la Tourav^^ le HÛùsois, le Berr y, le Gâtioais et autres ; ces mêmes dames faisant sevivro en l&urs cœurs le même esppit qui animait M. Vincent, etcpii lui faisait embrasser Tassistance de tx»ites scN'tea de pauvres avec une ebarité infatigable, entreprirent de secourir ces pauvres aSa- B9((és, et leur envoyer de quoi se nourrir, ce qu'elles ont heureusement exécuté : Dieu ayant béni leurs soins, et multiplié leurs obarités en telle âorte» qu*eltes ont sauvé la vie, par le moyen des missionnaires de M. Vincent, à un très-grand nombre de pauvres créatures de tout âge, SCM et condition, qui euss^ péri sans leurs assistances. Et les aumônes qui ont été faites pour cela depuis Tannée 1660, en laqueHoesCmort M, Vincent» jusqu'à l'année 1^4, se sont trouvées montera phis de atnqcfinlimillid livres.

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