‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 60 sur 80 · MISSION DB POLOGNE · texte numérisé non relu

MISSION DB POLOGNE

La sérénissime reine de Pologne, poussée d'un grand désir de procurer le bien spirituel de ses sujets, et de faire régner Jésus-Christ dans leurs cœurs, et voyant le grand besoin qu'ils avaient pour cela d'être mstruits et aidés, elle demanda pour cet effet à M. Vincent des prêtres de sa Congrégation en l'année 1651 . Ce bon serviteur de Dieu, désirant correspondre aux desseins de cette très-vertueuse princesse, et connaissant d'ailleurs le grand besoin qu'avaient les vastes provinces de ce royaume d'être cultivées en la manière qu'on fait ailleurs par le moyen des missions, il se résolut d'y envoyer quelques-uns de ses prêtres. Or, entre ceax qu'il destina pour travailler à cette mission, il choisit particulièrement feu M. Lambert, qui était son assistant en la mission de Saint-Lazare, et comme son bras droit, duquel il recevait beaucoup de secours et de soulagement dans les affaires de sa Congrégation, étant homme d'une forte santé, d'un grand travail, et d'une sage conduite ; aussi avait-il pour lui une très^particulière estime et affection : et néanmoins, par une maxime de vertu héroïque, et par un entier détachement de toutes sortes de créatures, même de celles auxquelles il était plus saintement uni pour le bien de sa compagnie, il se priva volontiers de ce fidèle coopérateur, et de toutes les assistances qu'il en pouvait recevoir; faisant ainsi un holocauste de toutes choses et de soi-même à Notre-Seigneur. Il envoya donc ce digne missionnaire, qu'il destina pour supérieur de ce nouvel établissement : et Dieu lui fit la grâce d'arriver heureusement avec sa petite troupe dans la Pologne, où il trouva une abondante matière, non-seulement de travailler, mais aussi de souflFrir et de s'immoler comme un autre Isaac, par une pure obéissance à toutes les dispositions de la volonté de Dieu; car depuis le' temps qu'il arriva

avec les siens dans ce royaume, Dieu voulut qu'il fût presque toujours affligé de guerre, ou de peste, ou de famine» ou de tous les trois fléaux ensemble. Voici ce que la reine de Pologne prit la peine d'en écrire ellemême à M. Vincent au mois de septembre 1652 :

« Monsieur Vincent, je tous suis obligée de tant de marques de vos affections, et de la joie que tous me témoignez avoir reçue de la santé du roi mon seigneur, et de la mienne, dont je vous remercie.

« Le bon M. Lambert voyant la crainte que les Polonais ont de la peste, a voulu aller à Varsovie, pour mettre un meilleur ordre que celui qui y était pour le soulagement des pauvres. Je donnai ordre qu'il fût logé dans le château , et dans la propre chambre du roi : j'en reçois tous les jours des nouvelles , et tous les jours je lui recommande de ne s'exposer pas au péril. Il a auprès de lui tout ce qui est nécessaire pour me venir retrouver aussitôt que l'ordre qu'il met aux choses sera bien établi, et je l'exhorte à se dépécher pour se rendre au plus tôt auprès de moi. Sans cette maladie, qui a troublé tous nos desseins, nous eussions achevé leur établissement à Varsovie. Il y a deux jours que vos Filles de la Charité sont arrivées, dont je suis très-satisfoite; elles me semblent très-bonnes filles, etc. »

Ce fut donc un des premiers exercices que Dieu prépara à la vertu et au zèle de M. Lambert et de ses chers confrères, que de s'employer à servir et à procurer toutes sortes de biens et d'assistances spirituelles et corporelles aux pauvres de cette grande ville de Varsovie, qui se trouva dans une grande désolation et délaissement au temps que la contagion ravageait cette province. Voici ce que M. Vincent en écrivit alors à un supérieur d'une de ces maisons , selon les avis qu'il en avait reçus de ces quartiers-là :

« Les missionnaires de Pologne, lui dit-il, travaillent avec grande bénédiction ; je n'ai pas le loisir de vous en expliquer le détail : je vous dirai seulement que la peste étant fort échauffée à Varsovie, qui est la ville où le roi fait sa résidence ordinaire , tous les habitants qui ont pu s'enfuir ont abandonné la ville, en laquelle , non plus que dans les autres lieux affligés de cette maladie, il n'y a presque aucun ordre , mais au contraire un désarroi étrange ; car personne n'y enterre les morts , on les laisse dans les rues où les chiens les mangent : dès aussitdt que quelqu'un est frappé de cette maladie dans une maison , les autres le mettent dans la rue, où il faut qu'il meure, car personne ne lui porte rien à manger. Les pauvres artisans , les pauvres serviteurs et servantes, les pauvres veuves et orphelins sont entièrement abandonnés; ils ne trouvent ni à travailler, ni à qui demander du pain, parce que tous les rich^ s'en sont fuis. Ce fut dans celte désolation que M. Lambert

Ait envoyé en cette grande ville poar remédier à toutes ces misères. En eifet, il r a pourvu , par la gr&ee de Dieu, faisaut enterrer les morts / et porter les malades ainsi délaissés en des lieux propres pour être secourus et assistés pour le corps et pour Fàme : ce qu'il a fait aussi à l'égard des autres pauvres qui étaient atteints de maladies non contagieuses. Et enfin , ayant fait préparer trois ou quatre maisons différentes , et séparées les unes des autres comme autant d'hospices ou d'hôpitaux/ il y a fait retirer et loger tous les autres pauvres qui n'étaient point malades» les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre, où ils sont assistés des aumônes et bienfaits de la reine. •

y oilà un petit échantillon des grandes œuvres auxquelles ce vertueux prêtre avec ses confrères s'est appliqué en ce pays-là, où son zèle trouvait tous les jours de nouveaux sujets et de nouvelles occasions de s'exercer ; mais la providence de Dieu se contentant de ses travaux passés , et de l'ardente volonté qu'il avait de les continuer pour son service, lui voulut donner la récompense et la couronne avant qu'il eût achevé la course qu'il s'était proposée ; car au moisdejanvier de Tannée 1655, comme il était occupé dans une pleine moisson des Ames , il plût à Dieu le retirer de cette vie , pour lui donner un repos éternel en l'autre. Voici une lettre circulaire que M. Vincent envoya aux maisons de sa Congrégation au mois de mars suivant , qui contient ses sentiments sur la perte d'un tel missionnaire :

c La sainte consolation de Notre- Seigneur, dit-il , soit en nous tous, pour supporter avec amour l'incomparable perte que la compagnie vient de faire en la personne de feu ISh Lambert, qui décéda le 31*" jour de janvier dernier passé ; il n'a été que trois jours malade , mais d'une maladie si douloureuse, que lui-même, quoique d'ailleurs fort patient, disait qu'il ne la pourrait endurer longtemps sans mourir ; comme en effet il est mort, après avoir regu tous les sacrements par les mains d'un des prêtres de notre compagnie. Le confesseur de la reine de Pologne me mande qu'il est universellement regretté, et que, selon les pensées des hommes, il est difBcile de trouver un ecclésiastique plus accompli et plus propre pour l'ouvrage de Dieu , et ajoute qu*il peut être nommé : Dilectus Deo et hominibus, cujus memoria in benedictione est. C'était, dit-il , une personne qui cherchait uniquement Dieu, et jamais aucun en si peu de temps ne s'était tant avancé dans les bonnes grâces et dans l'estime du roi et de la reine que ce cher défunt, ni aucun n'a eu jamais une estime plus universelle, à cause que partout où il a pa^sé il a répandu une grande odeur de ses vertus. Voilà les sentiments du confesseur de la reine ; et Sa Majesté m'en ayant écrit une grande lettre de sa propre main , après ro'avoir exprimé la satisfaction qu'elle avait

eue de m eonduatesi et le regret (la'^e ressentait de sa mort, elte&oM par ces mots : Enfia si tous ne m'envoyez ui second M. Lambert , je ne sais plus que faire.

« Je ne doute pas » Messieurs » que cet accident , qui a affligé^ toute la compagnie » ne tous touche sensiblement : mais quoil la conduite de Dieu est adorable » et nous en devons aimer les visites et les effets ; c'est ce que nous tâcherons de £aire en cette affliction , nous confiant que ce cher défunt nous sera plus utile au ciel qu'U n'eût été sur la terre. Nous pensons à destiner quelqu'un pour rem(dir sa place » afin de ne pas abandonner l'œuvre de Dieu en ce royaume-là , où les besoins sont extrêmes ; et pour cela nos prêtres qui y sont ont besoin d'avoir un homme de force. Plaise à Dieu de nous le donner. >

Celui sur lequel M. Vincent jeta les yeux pour l'envoyer en Pologne remplir la charge de ce vertueux défont fut M. Ozenne, ancien prè^ tre de la compagnie et très-bon missionnaire» lequel y a travaillé avec grande bénédiction , et s'est enfin consumé dans ces travaux y étant mort quelques années après en ce royaume-là.

Cependant la contagion continuait toujours dans la. ville de Varsovie^ ett pour un surcroit d'affliction , la guerre s'allumait de tous lee côtés de la Pologne, les Suédois ayant fait irruption d'un côté et les Hfoscovites de l'autre; ce qui fût cause que la reine voyant la ville de Varsovie affligée d'un côté du fléau de la peste, et de l'autre exposée aux invasions de ces dangereux ennemis , elle se résolut d'en retirer une partie des missionnaires, pour les dter du danger, et y en laissa seulement deux, lequels, animés du zeie de celui qui les y avait ^voyés, y ont grandement souflFert pour le service et assistance des pauvres, particulièrement des plus abandonnés, demeurant fermes dans ce poste qui leur avait été confié , au milieu des périls de mort qui les environnaient de tous côtés, au sujet des deux fléaux de la guerre et delà peste ; et cela pendant plusieurs années, qu'ils ont toujoiffs persévéré à consoler et servir les pauvres, leur administrer les sacrements, tant en santé qu'en maladie, et leur rendre toute sorte d'asnstance, avec un courage et une charité qui toucha si fort le cœur de M. Vincent, qu'un soir à la fin d'une conférence qu'il tenait pour toute sa communauté, recommandant ces deux prêtres aux prières de tous les assistants, il prit sujet de les encourager par leur exemple à la constance dans les souffrances.

« L'un de ces deux-là, dit-il, a un flcheux mal à l'estomac, c'est le ];este d'une peste mal pansée : je viens d'apprmidre qu'on lui a mis le feu sur le bout d'une côte qui était cariée, et sa patience est telle, qu'il ne se plaint jamais : il souffre tout avec grande paix et tranquillité d'es-

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