‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 62 sur 80 · MISSION DES ÎLES HÉBRIDES · texte numérisé non relu

MISSION DES ÎLES HÉBRIDES

Si la plus assurée marque d'une parfaite charilë est de prcKrer Incomparablement les intérêts de Notre-Seigneur Jésus-Christ aux siens propres, ou pour mieux dire oublier tous ses propres întérêls et s'attacher uniquement à ceux de Jésus-Christ , on peut dire avec vérité que M. Vincent a possédé cette vertu en un très-éminent degré de perfection , puisqu'en toutes ses entreprises il a toujours mis sous les pieds tout ce qui concernait ses propres intérêts, ou ceux des siens, et n*y a regardé que le seul avantage de la gloire et du service de son divin Maître. Toutes les missions qui ont été rapportées dans les sections précédentes en sont des preuves évidentes, mais particulièrement celle dont nous allons traiter en celle-ci , dans laquelle on verra que le pur motif de la charité a porté M. Vincent à Tentreprendre, puisqu'il n'y pouvait être attiré par aucune sorte d'avantage terrestre.

Et pour le mieux connaître, il faut savoir que les lies qu'on appelle Hébrides, qui sont en grand nombre, mais fort petites en leur étendue, sont situées au hord de l'Ecosse, sous un climat froid , qui les rend fort stériles : ce qui fait que les habitants sont réduits à une telle pauvreté, que ceux qui passent pour n(dl>les et pour les mieux accomr modes sont réduits au pain d'avoine, et la plupart n'ont pour tous meubles que de la paille qui leur sert de lit et de table , et à quelques-uns de nappes et de serviettes : d*où l'on peut aisément inférer quelle est la pauvreté du simple peuple.

Cette misère et indigence a été cause que Texercice de la religion catholique en ayant été ôtée dès le temps que l'Angleterre se sépara de l'Église romaine , et les prêtres en ayant été chassés, il y a eu fort peu de ministres ou autres prédicants de cette nouvelle religion qui aient voulu y demeurer; et ainsi les pauvres habitants de ces lies ont été pour la plupart réduits à une telle disette d'assistance spirituelle, qu'on y a trouvé des vieillards de quatre-vingts ans, de cent ans, et plus, qui n'étaient pas encore baptisés. On peut de là juger ea quel état était tout le reste , la plus grande partie de ces pauvres gens ne sachant s'ils sont catholiques ou hérétiques , et n'ayant presque aucun exercice de reU« gion parmi eux*

Il n'a point été besoin d'autre sollicitation envers M. Vincent, pour le porter à secourir ces pauvres insulaires dans un tel abandon , que sa propre charité. C'était assez qu'il eût connaissance de celte nécessité spirituelle presque e:(trême, pour le faire résoudre d'y envoyer des siens,

^a9 ï épargner ni la dépense i ni la peine ^ et Ton pouvait lui aiH>lHiner ces paroles : Sufficit, ut noveris; neque enim amas et déserts. II proposa donc à quelques vertueux prêtres hibernois et écossais de sa Congrégation d'aller secourir et assister leurs frères : ce qu'ils acceptèrent avec grande affection, nonobstant le péril évident où il feUait s'ei^poser à cause des rigueurs qu'on exerçait alors contre les prêtres catholiques. Il choisit entre les autres deux prêtres hibernois poiir cette mission des lies Hébrides, auxquels il joignit un troisième prêtre, Écossais de naissance , pour travailler en Ecosse.

Ils partirent en l'année 1651 , travestis en marchands, pour n'être ponous par les hérétiques , et allèrent pour ce même siJiJet en Holl^vule pour s'y embarquer, où ils rencontrèrent heureusement UA seigneur écossais, nommé M, Clangary, aussi noble par sa vertu que par sa naisiSancCi qui était nouvellement converti à la religion catholique. U les prit dèsïors en sa protection , et leur a toujours rendu de très-bons (>ffîces. S'étant donc embarqués en sa compagnie, ils prirent la route d'Ecosse, où ils ne furent pas plus tôt arrivés, qu'ils furent reconuus ipar un prêtre apostat , qui s'était fait ministre, et qui écrivit des leNres par tous les lieux d'Ecosse pour donner avis de Tarrlvée de ces missionpaires; mais Dieu, par ?a bonté, les garantit de ce danger, et frappa de telle sorte le eorps et le cœur de ce misérable apostat , qu'après avoir spuffj^rt de grandes douleurs par tous ses membres et perdu presque la Tue et rpuïe , par la violence des maux qu'il endurait , il reconnut enfin que la main de Dieu était sur lui, et que ses péchés avaient attiré ce fléau j et touché d'un mouvement de la grâce divine , il résolut de w convertir : ce qu'il exécuta sans aucune feintise ; car il fit un long dé* tour pour venir trouver M. Duiguin , missionnaire , expressément pour lui demander pardon de sa faute et l'absolution de son apostasie, s'étant à cet effet jeté à ses pieds avec de grandes marques d'une véritable contrition , le conjurant de recevoir l'abjuration qu'il voulait fai^'e de son hérésie , et de Iç recevoir dac^s TÉglise : ce que ce prêtre de la fission fit très yolontierîi, en vertu du pouvoir qu'il ^vait reçu Au Souverain PODtife.

Pour ce qui e.^t des fruits que cette mission a produits dans ces Iles abandonnées, avec les travaux quç ces missionnaires y souffrirent, nous ne les saurions mieux expliquer qu'en rs^pportant ici un extrait de deui lettres écrites sur ce sujet à M. Vincent par M. Duiguin. La première est du vjngt-huHième Qçtobre 1652;, où U en parle de cette sortç ;

« Dieu nous a fait la grâce , d^ notre arrivée en Ecosse , de coopérer ^ la conversion du père de M. de Clangary : c'était un vieillard iigé de 90 ans, élevé dans l'hérésie dès sa ieunesçci nous l'ingtruisJmes et ré-

coBeiliftQie$ à l'Église» p8Qd«it ime grosse maludie qui te mît Mentét au tombeau » après qu'il eut néanmoins regu les Sacrements et témoigné un véritable regret d'avoir vécu si longtemps dans l'erreur, et une joie indicible de mourir catholique. Je réconciliai aussi plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ses amis, quoique secrètement. Cela fiiit , je laissai mon compagnon dans ce pays montagneux d'Ecosse» pour y avoir de grands besoins ^irituels et beaucoup de bien à faire , et je loa tran8i)ortai aux lies Hébrides, là où Dieu» par sa toute^pnissantamiié*ricorde , a opéré des merveilles au-delà de toute espérance ; car il a si bien disposé les cœurs , que M. de Qanranald, seigneur d'une bonna partie de l'île Yista » s'est converti avec sa fismme» le jeune seigneur soft fils et toute leur iamille» et pareillement tous les gentUshomnes Iwn sujets » avec leurs fiimilles. Je travaillai aussi vers les peuples de cette île , et passai en celle$ d'Egga et Canna » on Dieu a converti huit à neuf cents personnes» qui étaient si pw instruites des (Aoses qui coneemMil notre religion» qu'il n'y en avait pas quinze qui sussent aucun des mj^ tères de la foi chrétienne. J'espère que le reste donnera bienkét gloire è Dieu. J'ai trouvé trente ou quarante personnes àgéei de soixante-dix» quatre-vingts et cent ans» et plus» qui n'avaient pas refu le saint kap* téme ; je les ai instruits et baptisés, et peu de temps après ib sont mortt^ et sans doi^ qu'ils prient maintenant Dieu pour ceux qui leur Mt procuré ce grand bien. Une grande partie des btf^itants vivmnt en oweiM binage ; mais » {;ràce à Dieu» nous y avons remédié» mariant ceux qui le voulaient, et séparant ceux qui ne le voulaient pas. Nous n'avons rieH pris de ce paiple pour les services que nous leur avon» rendue» et pour* tant il me £uit entretenir deux bomœea, l'un pour m'aider k raner » passant d'une Ue à une autre , et pour porter mes ome«e«U et mes bardes par terre» ayant à maicber quelqû^is4|uatre Ott cinq lieues è pied par des chemins iibcheux» avant tpie^ de dire la Messe; l'Mttt m'aide à enseigner le Paêer» ÏAs^e et le Crede» et à dire ta Messe y n'y ayant que lui seul capable de le faire » a|^ l'instraetion que je faii en ai donnée. Pour l'ordinaire nous ne fusons qu'un repas par jour, qui coBsiste en pain d'orge ou d'avoine » avec du fromage eu Ai bawvf salé; nous passons quelquefois les jours entiers sans MmgeK» pomr m trouver de quoi, pertieulièvement ^land il nous ftut passer des montagnes désertes et inluibitées. Pour ce qui est de la Aair» aoaa tk*m mangeoi^ presque point : il s'en trouve pourtant m eerliâns endreMs les plw éloi0iés de la mer, psiliciilièyemtiat eiez les gentibbemaMs; mais elle est si mal et si satemcHl aeeoniinedée» ijpi'eHe nous fiait bèndille cœur : ils la jettent à terre sur un pem de paSle qui leur sert ds^^taUe et de sMflo » de iH«fe et 4e servieltCr de pbt et d'assiettes : d'en açbeler

nous-mêmes pour la cuire et accommoder à la ftiçon de France, il ne s'en trouve poîr\t à vendre par pièces, n*y ayant aucun boucher en ces lies; de sorte qu'il nous faudrait acheter un bœuf ou un mouton tout entier, ce que nous ne pouvons faire, étant obligés de voyager continuellement, pour aller donner le baptême et administrer les autres sacrements. Il y à du poisson dans la mer aux environs de ces lies ; mais les habitants ont peu d'invention pour le prendre, étant d'un naturel fainéant et peu industrieux. Ce serait sans doute un graid service qu'on rendrait à Dieu épie d'envoyer en ce pays de bons ouvriers évangélîques qui sussent bien parler la langue du pays, et encore plus souffrir la faim , la soif, et coucher sur la terre. Il est nécessaire aussi qu'ils aient une pension annuelle, autrement il n'y a pas moyen d'y subsister. »

Dans la seconde lettre du même, eu date du mois d'avril 1654 : • Nous sommes infiniment obligés, dit-il, de remercier sans cesse la bonté divine, pour tant de bénédictions qu'il lui platt verser sur nos petits travaux; je vous en dirai seulement quelque chose, car il ne m'est pas possible de vous déclarer tout ce qui en est.

. « Les lies que j'ai fréquentées sont Vista, Canna, Egga et Skia; et dans le continent, le pays de Moodirt, d'Ârasog, de Moro, de Condvt et de Cleangary.

c L'fle de Vista appartient à deux seigneurs: l'un s'appelle le capitaine de Clanranald et Tautre Macdonald. Ce qui appartient au premier est tout converti, à la réserve de deux hommes seulement, qui ne renient aucune religion, pour avoir plus de liberté de pécher. Il y a près de mille ou douze cents âmes ramenées au bercail de l'Église. Dans l'autre bout de File, qui appartient à Macdonald, je n'y ai pas encore été, quoiqu'on m'y ait appelé. Il y a un ministre qui veut traiter de controverse avec moi par lettre; je lui ai répondu, et j'espère un bon succès de eette dispute. Lsi noblesse m'invite d'aller sur les lieux, et le seigneur en sera bien aise; j'y suis d'autant plus résolu, que je sais que le ministre l'appréhende davantage, et voudrait m'en détourna. Les deu¥ serviteurs qu'ils m'ont envoyés s'en sont retourna catholiques, par la grâce de Dieu, et fai reçu la confession générale qu'ils m'ont faite, après les avoir disposés.

c Les habitants de la petite tie de Canna sont la plupart convertis, et qudques-uns de celle d'Egga. Pour ce qui est de Ttle de Skia, elle est gouvernée par trois ou quatre seigneurs, une partie par Macdonald et sa mère, mke autre par Maclude , et la troisième par Macfimine. Or dans les daix premières parties il y a quantité de familles converties , mab en celle qui appartient à Macfimine je n'y ai encore rien fait;

f Quant à Moodrit, Arasog» Moro, Condirt et Cleangary, tout aont

convertis ou résolus de recevoir instruction, quand nous aurons loisir d'aller en chaque village : il y a six ou sept mille âmes dans tous ces lieux-là, qui sont bien éloignés, et difficiles à visiter à pied, et inaccessibles aux gens de cheval.

« Au commencement du printemps j'entrai dans une autre île nommée Barra, dans laquelle je trouvai le peuple si dévot et si désireux d'apprendre, que j'en fus ravi. C'était assez de bien apprendre à un enfant de chaque village le Pater, Y Ave et le Credo, et à deux ou trois jours de là, tout le village les savait, les grands aussi bien que les petits* J'ai reçu lès principaux à l'Église , et entre eux le jeune seigneur avec ses ft*ères et sœurs, avec espérance d'avoir le vieux seigneur au premier voyage. Parmi ces convertis il y a le fils d'un ministre, dont la dévotion donne une grande édification à tout le pays où il est connu. Je diffère d'ordinaire la communion pour quelque temps, après la confession générale, afin qu'ils soient mieux instruits, et encore mieux disposés par une seconde confession, et aussi pour exciter en eux un plus grand désir et une plus grande affection pour communier.

c Entre ceux qui ont reçu la sainte communion , il s'en trouva cinq que Dieu fit paraître n'être pas dans la disposition telle qu'ils devaient avoir, parce qu'ayant tiré la langue pour recevoir la sainte hostie» ils ne purent la retirer à eux, et il y en eut trois qui demeurèrent en cet état, jusqu'à ce qu'on eut repris la sainte hostie; lesquels néanmoins s'étant après derechef confessés avec une meilleure disposition, reçurent enfin ce pain de vie sans aucune difficulté. Les deux autres ne sont point encore revenus, et Dieu a voulu permettre ces effets extraordinaires pour donner aux autres chrétiens de ce pays une plus grande crainte lorsqu'ils s'approcheront de ce divin sacrement, afin qu'ils y apportent de meilleures dispositions. On a vu aussi plusieurs choses merveilleuses opérées par la vertu de l'eau bénite, ce qui a beaucoup servi pour donner de grands sentiments de piété à beaucoup de pauvres gens. Nous baptisons grand nombre d'enfants, et même d'adultes de trente, quarante, soixante et quatre-vingts ans et plus , étant assurés qu'ils n'ont jamais été baptisés ; entre lesquels il s'en trouve qui, étant troublés et vexés par des fantômes ou malins esprits, en sont entièrement délivrés après qu'ils ont reçu le baptême; en sorte qu'As ne le voient jamais plus. >

Ce vertueux et zélé missionnaire avait encore feit dessein de passer en une autre île nommée Pabba, ayant auparavant disposé le gouverneur pour lui en donner une entrée libre. Voici ce qu'il en écrivit à un sien confrère le 5 de mai 1657 :

<i Je me dispose à partir le 10 de ce mois pour aller à Pabba^ Je ne

TOUS ai point encore déclaré ce dessein , de peur que la peine et le danger qu'il y a ne vous donnât quelque appréhension, car ce lieu est en effet terrfble et étrange : mais l'espérance que nous avons de rappeler plusieurs brebis ésrarées au bercail de Notre-Seigneur, et nous confiant à sa bonté; et d'ailleurs y ayant lieu d'espérer que les habitants de cette lie n'étant infectés d'aucune opinion hérétique, et venant à être instruits des vérités de notre sainte religion , pourront avec la grâce de Dieu s'y maintenir et persévérer ; cela fait que, méprisant les dangers , et la mort même, nous partirons, avec l'aide de Dieu, à la volonté duquel je me remets. C'est pourquoi je vous prie de ne plus différer de venir. Gardez-vous bien pourtant de communiquer ce dessein à aucun qu'à M.Noeil; car nous désirons pour plusieurs raisons qu'il soit tenu secret et caché. >

Mais ce bon missionnaire ne put pas exécuter ce qu'il avait projeté et fait savoir à son confrère par cette lettre; car il tomba peu de temps après dans une maladie , dont il mourut le dix-septième du même mois de mai , au grand regret de tous ces peuplejs, pour le salut desquels il avait tant travaillé.

Après avoir parlé des missions faites au:i^ Iles Hébrides, il feiut i^re quelque chose de celles qui se faisaient en même temps dans l'Éoosse, où M. Lunsden , missionnaire , travaillait avec beaucoup de zèle ; voici ce qu'il en manda à M. Vincent en l'année J654 :

c Quant à la mission que nous foisons ici dans le plat pays, Dieuy donne une très-grande bénédiction ; et je puis dire que tous les habitants, tant riches que pauvres, n'ont jamais été , depuis le temps qu'ils sont tonnés dans l'hérésie, si bien disposés à recoonaltre la vérité, pour se conver' tir à notre sainte foi. Nous en recevons tous les jours plusieurs qui viennent abjurer leurs erreurs , et quelques-uns même de très-grande qualité , et avec cela nous travaillons à confirmer les catholiques par la parole de Dieu, et par l'administration des sacrements. Le jour de Pâ* que», j'étais dans la maison d'un seigneur, oiï il y eut idus de eiiupiante personnes qui commimièrent, parmi lesquels il y en avait vingt nouveUament convertis. Le bon succès de nos missions donne une grande jalousie aux ministres , qui manquent plutôt de puissance que de volonté de pous «ajcri&er à leur passion; mais nous nous confions en la bonté de Pieu , qui §era toi]|îoiv*s , s'il lui fdiaît , notre protecteur. »

Et par une autre lettre du mois d'octobre de l'année 1657, parlant sur te miNe sujet: ( Les peuples de ces quartiers septentrionaux, dit-il, sont beaucoup ne^ieux disposés à recevoir la vraie M qu'ils n'étaient pas ddevant, ete- La giràcei de Dieu n'a pas travaillé en vain cet été dernier; c'est par elle que j*ai eu le bonheur de ramener àFEgKse quelques persom^s 4e gna^de eondiUpn , qpi ont ab^é leur béréiie ; et tout e»sem*

bte j'» confirmé de plus en plus Ips aatbftllq^ par les j|Q$tru(stiopf qud Je leur fais et par les sacrements que je leur administre. J'ai même eatrepris le voyage des îles Orcades , et parcouru les contrées de Moravie, Rossie, Suther, Candie et Cathanésie ^ où il n'y a eu aucun prêtre depuis plusieurs années, et il n'y reste presque plus aucun catholique. Mais comme je commençais à travaille]*, et que j'avais rcQU à la foi un honnête homme du côté de Gatbanésie , lequel m'invitait d'aller demeurer quelque temps en cette province où il espérait la conversion de plusieurs , j^ai été obligé de tout quitter et de m'en revenir promptement i l'ennemi de notre salut ayant suscité une nouvelle persécution contre les catholiques , par l'instigation des ministres qui ont obtenu un mandement du protecteur Gromwel, adressant à tous les juges et magistrats du royaume d'Ecosse, qui porte : que sur ce qui lui a été représenté, que plusieurs, principalement dans les provinces septentrionales , passent au papisme : et ét^nt à propos d'en arrêter le cours , et d'obvier à ce changement , il leur commande d'en faire une diligente perquisition, et particulièremeai contre tous les prêtres , qu'il leur ordonne de faire mettre en prison, et ensuite punir selon les lois du royaume. Or, comme le ministre de Bredonique est fort animé contre moi en particulier, et cherche à me faire prendre , cela m'a obligé de me retirer des lieux où je n'étais pas en assurance, et de chercher quelque abri jusqu'à ce que l'on voie quel sera l'événement de cette persécution. Je ne puis pas vous écrire plus en particulier l'état de nos affaires, de peur que nos lettres ne viennent à tom: ber entre les mains de nos ennemis. »

Ce n'était pas sans grande raison que ce vertueux missionnaire usait d'une telle précaution pour se garantir de tomber entre les mains des hérétiques , non tant pour la crainte de la prison ni de la mort même, que de peur de priver les catholiques de ce pauvre royaume du secours et de l'assistance qu'il leur rendait; car dès Tannée 1655 , à l'occasion d'un semblable mandement de Cromwel , et par la sollicitation des ministres, le magistrat anglais qui faisait l'office de préteur, faisant recherche des prêtres catholiques , en avait trouvé trois dans le château du marquis de Huntley, entre lesquels était son confrère, M. le Blanc, qui avait été mené prisonnier en la ville d'Abredin dès le mois de février de ladite année.

M. Vincent ayant reçu cette nouvelle, prit sujet d'en parler à sa communauté , pour l'exhorter à la constance dans les traverses et persécutions oti les prêtres missionnaires se peuvent rencontrer. Voici en quels termes :

< Nous recomrpanderons à Dieu notre bon M^ le Blanc , qui travaillait dans les montagnes d'JEcosse , lequel a été fait prisonner par les Anglais

hérétiques avec un Père Jésuite. On les a menés en la ville d'Abredin , d'où est M. Lunsden , qui ne manquera pas de le voir et de l'assister. 11 y a beaucoup de catholiques en ce pays-là qui visitent et soulagent les prêtres souffrants. Tant y a que voilà ce bon missionnaire dans la voie du martyre : je ne sais si nous devons nous en réjouir ou nous en affliger ; car, d'un c6té, Dieu est honoré de Tétat où il est détenu , puisque c'est pour son amour ; et la compagnie serait bienheureuse si Dieu la trouvait digne de lui donner un martyr, et lui-même bienheureux de souffrir pour son nom, et de s'offrir comme il fait à tout ce qu'il plaira ordonner de sa personne et de sa vie. Quels actes de vertu ne pratique-t-il pas à présent, de loi, d'espérance, d'amour de Dieu , de résignation et d'oblation , par lesquels il se dispose de plus en plus à mériter une telle couronne! Tout cela nous excite en Dieu à beaucoup de joie et de reconnaissance; mais, d'une autre part, c'est notre confrère qui souffre, ne devons-nous donc pas souffrir avec lui ? Pour moi , j'avoue que, selon la nature , j'en suis très-affligé , et la douleur m'en est très-sensible ; mais, selon l'esprit, j'estime que nous devons en bénir Dieu, comme d'une grâce toute particulière. Voilà comme Dieu &it , après que quelqu'un lui a rendu de notables services : U le charge de croix , d'afflictions et d'opprobres. Oh! Messieurs et mes Frères, il faut qu'il y ait quelque chose de grand que l'entendement ne peut comprendre , dans les croix et dans les souffrances , puisque d'ordinaire Dieu fait succéder au service qu'on lui rend les afflictions , les persécutions , les prisons et le martyre , afin d'élever à un haut degré de perfection et de gloire ceux qui se donnent parfoitement à son service. Quiconque veut être disciple de Jésus-Christ doit s'attendre à cela ; mais il doit aussi espérer qu'en cas que les occasions s'en présentent , Dieu lui donnera la force de supporter les afflictions et surmonter les tourments.

c M. le Vacher me mandait un jour de Tunis, qu'un prêtre de Galabre, où les esprits sont rudes et grossiers , conçut un grand désir de souflrir le martyre pour son nom , comme autrefois le grand saint François-de- Paule, àqui Dieu donna même mouvement, lequel pourtant il n'exécuta pas , parce que Dieu le destinait à autre chose ; mais ce bon prêtre fut tellement pressé de ce saint désir, qu'il passa les mers pour en venir chercher l'occasion en Barbarie, où enfin il la trouva et mourut constamment pour la confession du nom de Jésus-Christ. Oh ! que s'il plaisait à Dieu de nous inspirer ce même désir, de mourir pour Jésus-Christ en quelque façon que ce soit , que nous attirerions de bénédictions sur nous ! Vous savez qu'il y a plusieurs sortes de martyres : car outre celui dont nous venons de parler, c'en est un autre de mortifier incessamment nos passions /et encore un autre de persévérer en notre vocation dans

raMom^issemmt de m$ oMigatkms et de ms exoreiees. Saint Jen- Baptiste , pour avoir eu le courage de reprendre un roi d'un péché d'inceste et d*adultère qu'il commettait et avoir été mis à mort pour ce sujet, est honoré comme un martyr, quoiqu'il ne soit pas mort pour la foi , mais bien pour la défense de la vertu » contre laquelle cet incestueux avait péché. C'est donc une espèce de martyre que de se consumer pour la vertu. Un missionnaire qui est bien mortifié et bien obéissant, qui s'acquitte parhitement de ses fonctions et qui vit selon les règles de son état, i^ait voir par ce sacrifice de son corps et de son àme que Dieu mérite d'être uniquementservi, et qu'il doit être incomparablement pré« foré à tous les avantages et plaisirs de la terre : foire de la sorte, c'est publier les vérités et les maximes de l'Évangile de Jésus-Christ, non par paroles, mais par la conformité de vie à celle de Jésus-Christ, et rendre témoignage de sa vérité et de sa sainteté aux fidèles et aux infidèles, et par conséquent vivre et mourir de la sorte , c'est être martyr.

c Mais revenons à notre bon M. le Blanc, et considérons comment Dieu le traite après avoir fait quantité de bonnes choses en sa mission. £n voici une merveilleuse à laquelle quelques-uns voulaient donner le nom de miracle : c'est qu'une certaine intempérie de Tair étant arrivée, il y a quelque temps, qui rendait la pèche fort stérile, et réduisait le peuple dans une très^grande nécessité , il fut sollicité de faire quelques prières et de jeter de l'eau bénite sur la mer, parce qu'on s'imaginait que cette malignité de l'air était causée par quelques maléfices. Il le fit donc , et Dieu voulut qu'aussitôt la sérénité revint et que la pèche ftA abondante ; c'est lui-même qui me l'a ainsi écrit. D'autres m'ont aussi mandé les grands travaux qu'il souffrait dans ces montagnes, pour afltermir les catholiques et convertir les hérétiques, les dangers continuels oà il s'exposait, et la disette qu'il y souffrait, ne mangeant que du pain d'avoine. Si donc il n'appartient qu'à un ouvrier qui aime bien Dieu de faire et de souffrir ces choses pour son service , et qu'après cela Dieu permette qu'il lui arrive d'autres croix encore plus grandes, et qu'on en fasse un prisonnier de Jésus-Christ , et même un martyr, ne devonsnous pas adorer cette conduite de Dieu, et, en nous y soumettant amoureusement, nous offrû* à lui, afin qu'il accomplisse en nous sa très-sainte Tolonté? Or sus, nous demanderons donc cette grâce à Dieu, nous le remercierons de la dernière épreuve qu'il veut tirer de la fidélité de ce sien serviteur , et nous le prierons que , s'il n'a pas agréable de nous le laisser encore, au moins il le fortifiie dans les mauvais traitements qu'il souffre ou qu'il pourra souffrir ei-après. >

Quoique, selon toutes les apparences, ce vertueqx prisonitier fût en grand danger de sa vie, étant «ntre les mains de 9W plQS oiids tim'

îàiSf qui ne désfraierit rien tant qae sa mort , H plut néatimoîM à Dieu de lui feire reconvrer sa Hberté après cinq on six mois de prisoti , ne ft'ëtant point trouvé de preuves suffisantes poilt* le convaincre , selon qne les lois portées en ce temps-là contre les catlioliques le requéraient, d'avoir célébré la Messe ou fait quelques autres fonctions de son ministère. II est vrai qu'il se trouva un homme qui déposa contrie lui , mais d'une manière chancelante et douteuse» et, ayant été confroùtë, il se dédit de ce qu*il avait déposé, et s'expliqua autrement qu'il n'avait fait, ne voulant , comme iï disait , être la cause de la pefte de cet homme. Cette liberté néanmoins ne fut rendue à M. le Blanc que sôus une étrange condition, qui était que, s'il venait à prêcher, instruire ou baptiser quelqu'un, ou administrer quelques autres Sacrements , il serait pendu sans autre forme de procès.

M. Vincent ayant reçu la nouvelle de cette délivrance , il en fit part à sa communauté en ces termes : c Nous remercierons Dieu A^Sivoir ainsi délivré Tinnocent, et de ce que parmi nous il s'est trouvé une personne qui a souffert tout cela pour l'amour de son Sauveur. Ce bon prêtre n'a pas laissé , pour la crainte de la mort , de s'en retourner aux montagnes d'Ecosse , et d'y travailler comme auparavant. Oh ! quel sujet n'avons-nou^ point de rendre grâces à Notre-Séigneur d'avoir donné à cette compagnie l'esprit du martyre ! Celte lumière , dîs-je, et cette grâce qui I«ri fait voir quelque chose de grand , de lumineux, d'éclatant et de divin â mourir pour le prochain , à l'imitation de Notre- Seigneur. Nous en remercierons Dieu, et nous le prierons qu'il donne à chacun de nous cette même grâce de souffrir et de donner sa vie pour te salut des âmes. »

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