CHAPITRE V
SON KBTODR EH FRANCE ET SON t>RBinEi éélOUà *. ^AÎSs.
M. Tincent étant arrivé à Rome, y demeura jusque vers la fin de Taiinée 1608 , par l'assistance qu'il reçut de M. le Vice-Légat, qui lui donnait sa table et de quoi s'entretenir. Il témoigna lui-même, dans une lettre qu'il écrivit , trente ans après , à un prêtre de sa Compagnie qui était à Rome , t qu'il fut si consolé (ce sont ses propres termes) de se voir en cette ville maîtresse de la chrétienté, où est le chef de FÉglise militante , où sont les corps de saint Pierre et de saint Paul , et de tant d'autres martyrs , et de saints personnages qui ont autrefois versé leur sang et employé leur vie pour JESUS-CHRIST, qu'il s'estimait heureux de marcher sur la terre où tant de grands saints avaient marché ; que cette consolation l'avait attendri ju«qu'aux lannes. • Et néanmoins , parmi ses sentiments de consolation spirituelle , l'affection qu'il avait toujours eue pour l'étude ne s'étant point diminuée par les peines et les traverses qui lui étaient arrivées , lorsqu'il se vit un peu en repos dans cette grande ville, il employa tout le temps qu'il avait libre pour rafraîchir et renouveler eh son esprit les idées de ce qu'il avait appris en runiversité de Toulouse. Pendant son séjour à Rome, M. le Vice-Légat le fit connaître au cardinal d'Ôssat , lequel lui ayant diverses fois parié et voyant la trempe de son esprit , en fut tellement satisfeit, et en conçut un jugement si avantageux , qu'ayant à inlbrmer le roi Henri iV d'une affaire très-importante, qui ne pouvait être hasardée par une lettre , d'autant qu'elle devait être transcrite , et qu'il follait l'exposer verbalement à Sa Majesté, ce grand cardinal ne trouva point^de personne plus propre ni plus capable pour un tel emploi que M. Vincent» à ia discrétion et fidélité duquel il confia ce secret ^ pour être porté avec assurance au roL
Et c'est dans cette occasion que M. Vincent fit derechef connaître la solidité de sa vertu, et la droiture de son esprit^ qui ne regardait que Dieu , et qui n'avait point d'autre prétention que de lui plaire et lui rendre un fidèle et agréable service : car étant arrivé à Paris , et ayant eu une si favorable entrée auprès d'un grand roi , qui savait très-bien faire le discernement des esprits et de qui par conséquent étant connu > il pouvait espérer un avancement très-considérable , selcm le siècle \ il ne voulut point néanmoins se prévaloir de cette occasion, que d'autres eus-
sont recherchée cl ménagée ;àte(5 toui téi èdihs et loiilci IM àûmm possibles ; maîé craignant que la faveur du roi de la terre de servit d'dbstàcle âdx grâces du roi du Ciel , au service duquel H é'était AttaeHé pat* des liens indiséolublés , il jDgeâ qu'il ne devait point s'engager pluê avatit à la cour ; mais è'étant acquitté de sa cotnmiièioti , et coiiservant dans son c(feur une sincête affection d'obéissance el de fidélité cnvert son prince, il se retifa eii sOn particulier, dans le dessein de mcher une Vie miment etcclésîâstiqiié , el de s'acquitter parftitetoent de toutes leè oblîgaitOûs dfe son caractère.
Le logfement qu'il avait pris d'abord dans te ftrtibourg Sahit-Gferttain, lorsqu'il arriva à Paris , lui procura la counâfesancé de quelques-unà des principaux officiers de la défonte reine Mairguèlrite qui demedràit àu même endroit , l'un desquels était M. Dtafresne , secrétaire de Sa Màîéslé , avec lequel il contracta , dès lors , une très^étroite amitié , à cause de la vertu et des bonnes qualités qu'il voyait en lui , pour lesquelles , après la mort de cette princesse , il l'attira dans la maison de Gondy, où il fut secrétaire , et puis intendant du seigneur Emmanuel de Gondy , comte de Joigny et général des galères de France; G'^t lui qui a rendu ce téinoignage, c que dès ce tebips-là M. Vincent paraissait fort hrnnbte , cbaritabTe et prudent , faisant bien à chacun , et n'étant à chargée à personne, circonspect en ses paroles , écoutant paisiblement les autres, sàhs jâifaâis Tes interrompre ; et que dès lot*s il allait soigneusemrent vt-sîteh sérvfr el eihoHer les pauvres tnaîades de la Charité. »
tébdant ce premier séjour, ique M. Vincent lit à Paris , il lui arriva un étrange accident, que Dieu permit pour éprouver sa vertu, et qui n'a été su que depuis sa mort^ par le tnbyen de M. de SaintMartin , ctianoînc d'Acqs , qui en a rendu Un fidèle et assuté ténroignage. Ce fut en Fannlie l'609 , qu'étant encore \6té au faubourg Saint-Germain, dans une même chambre, avec le juge de Â'or^, qui est nn village MHué aux Landes et du ressort de Bordeaux , il fut accusé à hux de lui avoir dérobé quatre cents écus. Voici comment la chose arriva :
Ce ju&e siétaht un joui- Tevé de grahd matin, s'en alla en ville pbur quelques àifaires , et Oublia de fariner Une attttôrre Où il avait mis ^on argent ; illaissa M. Vincent au lit , tm peu indisposé , attendant une ihé- ^ decine qu'on lui devait apporter. Le garçon de l'apothicaire étant vttiu avec sa médecine , trouva cet argent , en cherchant un verre dans cette armoire qu'il vit ouverte ; et ^ahs dire tnot , il le ûïit dans i^a poche et l'emporta : vérifiant le proverbe qui dit : rocùasîoh fàitletarron.
Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver phis sa bourse ; il la demanda à M. Vincent , qui ne savait que lui en diro , sinon qu'il ne Tavait ni ï)ri8e ni vu. prendre; l'autre crie, tempête, et veut qu'il iui
réponde de sa perte ; il l'oblige de se séparer de sa compagnie , il le diffame partout , comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes ^ à toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put dé-
i^ouvrir qu'il avait quelques habitudes ; et coDune il sut qu'en ce temps M. Vincent voyait quelquefois le R. P. de BéruUe, alors supérieur général de la congrégation des prêtres de l'Oratoire , et depuis cardinal de la sainte Église romaine, il alla le trouver un jour qu'il était avec lui «n la compagnie de quelques autres personnes d'honneur et de piété , et «n leur présence » il l'accusa de ce larcin , et même lui en fit signifier un monitoire ; mais cet homme de Dieu , sans se troubler ni témoigner aucun ressentiment d'un affront si sensible , et sans se mettre beaucoup <en peine de se justifier, se contenta de lui dire doucement , que Dieu savait la vérité ; et conservant son égalité d'esprit , parmi l'opprobre «d'une si honteuse calomnie, il édifia grandement la compagnie , par sa retenue et par son humilité.
Mais qu'arriva-t-il enfin d'une si fâcheuse rencontre ? Dieu permit que lé {[arçon qui avait foit le vol ftit, quelques années après , arrêté prisonnier à Bordeaux pour quelque autre sujet. Il était de ces quartiers-là, et de la connaissance même de ce juge de Sore ; et , pressé du remords de sa conscience , il le fit prier de le venir trouver en prison , où étant , 41 lui avoua que c'était lui qui avait dérobé son argent , et lui promit de lai en feire restitution , appréhendant que Dieu ne le voulût punir pour «e misérable larcin. Mais si, d'un côté , ce juge fut joyeux de voir sa perte recouvrée lorsqu'il ne s'y attendait plus , il fut aussi, d'un autre, «aisi d'un si grand regret d'avoir calomnié un ecclésiastique si vertueux, tel cpi'était M. Vincent, qu'il lui écrivit exprès une lettre pour lui en demander pardon ; mais il le suppliait de lui donner ce pardon par écrit, Jui disant que s'il le lui refusait, il viendrait en personne à Paris , se Jeter à ses pieds, et lui demander pardon, la corde au cou.
On a trouvé la confirmation de ce fait dans le Recueil d'une conférence faite à Saint-Lazare, dont le fiujet était de bien faire les corrections et de les bien recevoir, où M. Vincent, entre les bons avis qu'il idonna à l'assemblée, toucha cet exemple, non comme d'une chose qui * îiui fût arrivée, mais comme parlant d'une tierce personne. Voici les ^ [Paroles qu'il dit à ce sujet, et qui sont très-dignes de remarque :
^i Que si le défaut , dit-il , dont on nous avertit , n'est pas en nous , ""estimoh;^ que nous en avons beaucoup d'autres , pour lesquels nous de- i vous aime^'' I^ confusion et la recevoir sans nous justifier, et encore moins sans no^^s indigner ni emporter contre celui qui nous accuse. » Ensuite de quoi* H ajouta :
« J'ui connu mvie personne qui, accusée par son compagnon de lai
avoir pris quelque argent , lui dit doucement qu'il ne l'avait pas pris ; mais voyant que Tautre persévérait à Taccuser , il se tourne de Fautre côté » s'élève à Dieu , et lui dit : Que ferai-je , mon Dieu, vous savez la vérité ! Et alors, se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations y qui allèrent fort avant, jusqu'à tirer monitoire du larcin , et le lui faire signifier. Or, il arriva, et Dieu le permit , qu'au bout de six mois , celui qui avait perdu l'argent, étant à plus de six- vingts lieues dici , trouva le larron qui l'avait pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s'abandonnent à elle! Alors cet homme, reconnaissant le tort qu'il avait eu de 's'en prendre avec tant de chaleur et de calonmie contre son ami innocent, lui écrivit une lettre pour lui en demander pardon, lui disant qu'il en avait un si grand déplaisir, qu'il était prêt, pour expier sa faute, de venir au lieu où il était pour en recevoir l'absolution à genoux. Estimons donc. Messieurs et mes Frères, que nous sommes capables de tout le mal qui se fait, et laissons à Dieu le soin de manifester le secret des consciences , etc. »