‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 9 sur 80 · SON ENTRÉE ET SA CONDUITE EN LA MAISON DE GONDY · texte numérisé non relu

SON ENTRÉE ET SA CONDUITE EN LA MAISON DE GONDY

Ce fut environ l'an 1613 que le Révérend Père de Bérulle porta M. Vincent à accepter la charge de précepteur des enfants de messiré Emmanuel de Gondy, comte de Joigny, alors général des galères. de France, et de dame Françoise-Marguerite de Silly, son épouse, femme d'une excellente vertu , d'autant plus digne d'être estimée , que la piété était en ce temps-là plus rare parmi les personnes de la cour. Et ce choix ; gui fut fait de M. Vincent pour cet emploi, n'est pas une petite preuve du jugement avantageux que ce premier supérieur général de l'Oratoire faisait de sa vertu et des bonnes qualités de son esprit, le donnant à une famille des plus pieuses et des plus illustres du royaume , en lui confiant la conduite et l'éducation de trois jeunes seigneurs de grande espérance, dont l'alné est duc et pair de France , le second a été élevé à la dignité de cardinal de la sainte Eglise, et pour le troisième, qui promettait beaucoup pour les belles qualités de corps et d'esprit dont il était doué , Dieu le retira de ce monde à l'âge de dix ou onze ans, pour lui donner dans le ciel un partage plus avantageux que celui qu'il eût trouvé sur la terre.

M. Vincent a passé douze ans dans cette illustre maison, où il s'est toujours comporté avec une telle sagesse , modération et retenue , qu'il s'est acquis toqt ensemble, et l'estime et l'aflieçtiop de toutes les'per-

sonnes qui l'ont connu. Il ne se présentait jamais devant M. le général, ni devant madame, qu'ils ne le fissent appeler; il ne s'ingérait de luimême en quoi que ce fût , sinon en ce qui regardait la charge qu'on lui avait confiée ; et, hors le temps destiné au service de ces trois petits seigneurs , il demeurait dans cette grande maison , où il y avait un abord continuel de toutes sortes de personnes, comme dans une Chartreuse , et retiré en sa chambre comme dans une petite cellule , d'où il ne sortait point que lorsqu'on l'appelait , ou que la charité Tobligeait d'en sortir ; tenant cette maxime, que pour se produire au dehors avec assurance parmi tant de périlleuses occasions qui ne sont que trop fréquentes en cette grande ville, il faut se tenir volontiers dans la retraite et dans le silence, quand il n'y a aucune nécessité de sortir ni de parler*. Il est bien vrai que lorsqu'il était question de rendre quelque bon office au prochain pour le bien de son âme, fl quittait aussi volontiers sa retraite, qu'il s'y tenait quand il n'y avait aucune cause qui l'obligeât d'en sortir, et on le voyait alors parler et s'entremettre avec grande charité , et foire tout le bien qu'il pouvait aux uns et aux autres ; il apaisait les querelles et dissensions, et procurait l'union et la concorde entre les domestiques; il les allait visiter dans leurs chambres quand ils étaient malades, et après les avoir consolés , leur rendre jusqu'aux moindres services : aux approches des fêtes solennelles , il les assemblait tous pour les instruire et les disposer à la réception des sacrements ; il feisait couler de bons propos à table pour en bannir les paroles inutiles ; et lorsque monsieur ou madame le menaient aux champs avec messieurs leurs enfants, comme à Joigny, Montmirail, Yillepreux, et autres de leurs terres, tout son plaisir était d'employer les heures qui lui étaient libres , à instruire et catéchiser les pauvres, et à faire des exhortations et des prédications au peuple, ou administrer les sacrements, et particulièrement celui de pénitence, avec l'approbation des évèques des lieux , et l'agrément des curéîs.

Une manière d'agir si prudente et si vertueuse gagna bientôt le cœur et l'affiBction de tous ceux avec lesquels il vivait, et particulièrement de madame, qui fut tellement édifiée de la modestie, de la discrétion et de la charité de M. Vincent, que dés la première ou la seconde année qu'il fut en sa maison , elle se résolut de lui confier la conduite de son âme*, et, pour cet effet, elle eut recours au Révérend Père de Béruile, le priant d'obliger ce sage et vertueux prêtre de prendre soin de sa conscience , et de l'aider de ses bons avis ; ce qu'il fit par esinrit de défié renoe

■ Mémo lecnrè apparet, niai qui Ubenter latet. Nemo aecard loqnilor, niai qui libonter UccU Thom. à Kempii^ Uh^ u d$ ImiL, c. 20.

et de soumission aux sentiments de celui qu'il respectait conptne légère de son âme, quoiqu'il en ressentit beaficopp de confusion à cause de sa grande humilité.

Cette yertueuse dame, qui aimait pari!aitemçnt le bien et qui désirait ardemment de le procurer dans sa famille et Pfripi tous ^; N^^; ijt sensiblement consoléq de la grâce que Dieu |ui avait faite, d^ (i|f avoir donné un prêtre tel qu'elle le pouvait çoubaiter, et en qui ellfi reçoti-' naissait, outre les dispositions çt les qualiié$ propres pour rexéc^tipn de ses bons desseins, une con4uite très-sage, et uuq cbarit^ pari^it<î pour s'y pouvoir confier en toute assurance.

Mais pour connaître encore ^ieux T^sprit avec |eq||(tl |||, YH^eent agissait, et de quelle façon il se comportait, pendant le teipp( qu'il a demeuré en cette grande et illustre plaisons il fgut l'app^eqilfe ^^ l^h même. Voici comme il en a parlé en dem occasions: la prço|iièrç fois en tierce personne d^ns un^ conférence avec plusieurs eçicl^sigstiqu^ assemblés à Saint- Lazarç, où Ton traitait 0e riqipqrti^nce qu'il v | de bien s'apquitter de Toffiqe d'aumônier daps la maison des grands ^ n^\L entrç autres choses : i Qu'il savait une personne qu| avait beayqoup prçifité pour li|i et pour les autres dans la maisoq d'un seigneur ep, cettçcdpdj(ion, ayant toujours regardé et liqnoré Jésus-Christ en la per^pnne de ce seigr^eur^ et la sainte Vierge ep la personne de; la d§me. Quçi cQt|e consir dération l'ayant toujours retep^ d£(ps ype pipde§tij$. e.t circonspection en toutes ses actions et ses paroles , li^j ^vait ^cqifis Tafi^ptiqn ^e ce seigi^çHr' et de cette dame et de tous les dom§stiqpe§,^( ^Q^Hè IPQ^64 ^S C^ireUfl qotable fruit daqs cette famille. >

La seconde fois il en parl^ QUîçrtemÇïlt à ^^ iWS ^YPfiât cls Paris ^ ^rps-sagçi et très-pieux ; au spjfit de fiç qm l'^y^nt (ii§Bft§^ i'&^W 4^5 la maison 4e Rptz pour en ?iyoir l'Iptçp^fuice, qç jepe lipm^fle l§ ppîj de lui dirp cpipipent jl pourrait g^F<ler re§pr|t de dé^Ptiop, ?i} BH'l|ei| des distractions qui sont inévitables parmi la multiplicité des affaires ^PRt il lui faljait prçudrç Iç sQip; àquo» il r4eq»4it : j qu'aïa^t ïp iflême im^Wé. d^ns cette famillcj, piép lui qyait fejj. |^ çr^fi» flç î'^ comporter fip tellq sorte, qp'il avait rçgardé et honoré çnli| personne|a M. de Qpn(}y, général dps, g^lèfes, «elle flg |o.trft:5QigW,wr# m H ^jçrsopnp d« ]\Ia43PP pelle d^ fîptr^ DapaiB , ^l eq pel|ç 4p§ PpQJdri f| serviteurs, aftmss|iqu^ q^ s^^tr^ ^m W a^4»i«lt W^ ««tlS WOn, fe§ diççiplej et h% \mm W «feord jieat W^r^ ^pi§P8W- ?

Voilà coiï)in^.ff(. M- Yipc^nt ^et tenait cqqtiiîu^lçqicipt ^i à j[^ij§-. Christ, le regardant et honorant en ses créatures comme en ses vives iipages , et réglant toute§ §e$ actic^a eîtérigHFSHt î9tiri8«Fe§ Btf Q|tt« vue; tenant ainsi toujours ouvert devani tes yêuï (je 90U Iwe, ce mys?

tique livre , ei) la lectty*e et méditation coûtinuelle duguel il ,apprenait la 'science de toutes les vertus *.

Or, quoiqu'il eût ^in très-grand respect pour M. le ^[énéral des galères , cefa n'empêchait paç quMÏ ne lui rendtt tous les offices de charité, et que^ lorsqu'il le jugeait n^cess.aire pour le bien de son âme ^ il n'usât envers lui de la même liberté qu'envers les autres, toujours néanmoins avec une très- grande circonspection ; car le zèle qu'il avait pour le bien et pot{r la vertu j et qui lui donnait une telle horreur du mal et du péché, qu'il n'en pouvait souffrir Içs mo|ndr^ approches , non plus 9|ix autres qu'ei\ iui-m^me ^ était toujours açcomj)dgné de prudence , et s'il avait de la force, il avait aussi de la discrétio;li : en voici un exemple (ligne de remarque que nou$ apprendrons de lui-même, qui Çjitvoir de quelle feçon il se comporta un jour envers ce bQn seigneur pour le détourner d'un duel auquel son courage çt son honneur l'avaient engagé, selon le d^mnable usage de ce temps-là, que notre grand monarque a heureusement aboli, ayant, comme un Hercule chrétien, dès son plus jeune âge étouffé ce monstre, et ^'un seul revers tranché toutes les têtes de cette hydre : < J'ai connu (dit-il un jour, parlant de lui-même en tierce personne, dans une conférence tenue à Saint-Lazare avec plusieurs ecclésiasti(^ues) un aumônier qui , sachant que son mattre avait dessein de s'aller battre en duel , après avoir célébré la sainte Messe, le monde. s'étaut retiré, il s'alla jeter aux pieds de ce seigneur, lequel était resté seul à genoux dans la chapelle , et là il lui dit : Monsieur, permettezmoi , s'il vous plaît , qu'en toute humilité je vous dise un mot : Je §ais de bonçe par( que vous avez dessein de vous alîçr battre en duel ; maj; je vous dis de la part de mon Sauveur, que je vous ai montré maintenant , et que vous venez d'adorer, ^ue si vous ^e quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur ypus et sur toute votre ppstérité. i CeM dit, l'aumônier se retira : et en cela vous remarc^uerez, s'il vous plaît, le temps opportun qu'il prit , et les termes dont il usa^ qui sont I^s deux circonstances qu'il faut particulièrement oJ)server en telles occasions. .

ÇHAPITp Vin. ^

I2|f£ COHf £SSION .G£ltiBA|iE ^u'iL FIT FAIUlE A U|| 94YSAN , n^NK^ LfKU A SA PEEUIÈ&S IflSSlOI^, ET LE $qGG£& BE CETTE VISSiePf LÇI m FIT ENTR£P|IENI>EE ^'aUTEBS.

Madame ta générale des galères ressentait une joie et une consolation indicible d'avoir en sa maison M. Vincent, qu'elle regardait comme un

* J^svs Cfarifitas «st Godei aperlas, in quo legen^o , et mediUndo , univerf* TirMiiam 4isci]pUaa dinUar. l^urtnt. JuiHn. Hh* 49 kumilit^ e. 21.

second ange tutélaire, qui attirait tous les jours de nouvelles grâces sur sa famille par son zèle et par sa prudente conduite : comme elle aspirait incessamment à la perfection , aussi était-ce tout le désir de son sage directeur, de lui aider et de lui fournir tous les moyens qu'il pouvait pour Vj feire avancer : et ainsi poussés d'un même esprit, ils s'adon^ naient tous deux à diverses bonnes œuvres. Cette vertueuse dame disait de grandes aumônes pour soulager les pauvres, particulièrement ceux de ses terres; elle allait visiter les malades, et les servait de ses mains : elle avait un soin particulier de tenir la main à ce que ses oflBiciers rendissent bonne et prompte justice, et pour cela elle veillait à remplir les charges de personnes de probité : et non contente de cela , elle s'employait elle-même pour terminer à l'amiable les procès et les différends qui naissaient parmi ses sujets, et pour apaiser les querelles, et surtout elle se rendait la protectrice des veuves et des orphelins, et empêchait qu'on ne leur fît aucune oppression on injustice : et enfin elle contribuait autant qu'il était en elle, pour procurer que Dieu fût honoré et servi en tous lieux où elle avait quelque pouvoir ; en quoi elle était autorisée et portée par la piété de son mari , et aidée par la présence et par les avis de M. Vincent , qui de son côté ne manquait pas d'exercer sa charité et son zèle en ces occasions , visitant et consolant les malades , instruisant et exhortant les peuples, par ses discours publies et particuliers , et s*empIoyant en toutes les manières possibles à gagner les âmes à Dieu.

Or il arriva, environ l'année 1616, qu'étant allé en Picardie avec Madame, qui y possédait plusieurs terres, et faisant quelque séjour au château de FoUeville , au diocèse d'Amiens , comme il s'occupait à ces œuvres de miséricorde, on le vint un jour prier d'aller au village de Cannes , distant environ de deux lieues de ce château, pour confesser un paysan qui était dangereusement malade , et qui avait témoigné désirer cette consolation : or, quoique ce bon homme eût tqujpurs vécu en réputation d'un homme de bien, néanmoins M. Vincent l'étant allé voir, eut la pensée de le porter à faire une confession générale, pour mettre son salut en plus grande sûreté $ et il parut par l'effet qui s'ensuivit, que cette pensée venait de Dieu , qui voulait foire miséricorde à cette pauvre âme, et se servir de son fidèle ministre pour la retirer du penchant du précipice où elle allait tomber; car quelque bonne vie que cet homme eût menée en apparence, il se trouva qu'il avait la conscience chargée de plusieurs péchés mortels qu'il avait toujours retenus par honte , et dont il ne s'était jamais accusé en confession , comme luimême le déclara et publia hautement depuis , même en la présence de Madame, qui lui fit la charité de le venir visiter. « Ah! Madame! lut

dit-il , j'étais damné si je n*eusse feit une confession générale , à canse de plusieurs gros péchés dont Je n'avais osé me confesser. » Ces paroles témoignaient assez la vive contrition dont ce pauvre malade était touché , et dans les sentiments de laquelle il finit sa vie au bout de trois jours , âgé de soixante ans , ayant , après Dieu , Tobligation de son salut à M. Vincent, lequel faisant depuis le récit de ce qui s'était passé en cette occasion à Messieurs de sa Compagnie à Paris, ajouta : « Que la honte empêche plusieurs de ces bonnes gens des champs de se confesser de tous leurs péchés à leurs curés , ce qui les tient dans un état de damnation; et sur ce sujet on demanda, il y a quelque temps, à l'un des plus grands hommes de ce temps, si ces gens-là pouvaient se sauver avec cette honte qyi leur ôte le courage de se confesser de certains péchés : à quoi il répondit : qu'il ne fallait pas douter que mourant en cet état, ils ne fussent damnés. Hélas ! mon Dieu! dîs-je alors en moi-même, combien s'en perd-il donc? et combien est important l'usage des confessions générales , qui remédie à ce malheur, étant accompagné d'une vraie contrition , comme il est pour l'ordinaire. Cet homme disait tout haut qu'il eût été damné, parce qu'il était vraiment touché de l'esprit de pénitence; car quand une âme en est remplie, elle conçoit une telle horreur du péché , que non-seulement elle s'en confesse au prêtre, mais elle serait disposée de s'en accuser publiquement, s'il était nécessaire pour son salut. J'ai vu des personnes , lesquelles , après leur confession générale, voulaient déclarer leurs péchés publiquement devant tout le inonde, et j'avais peine à les retenir ; et quoique je leur défendisse de le foire : Non, Monsieur, me disaient-elles, je les dirai à tous; je suis un malheureux, je mérite la mort. Voyez , s'il vous plaît en cela, l'impression de la grâce, et la force de la douleur; j'en ai vu plusieurs dans ce grand désir, et il s'en voit souvent. Oui, quand Dieu entre ainsi dans un cœur, il lui feit concevoir tant d'horreur des offenses qu'il a commises, qu'il voudrait les découvrir à tout le monde. Et en effet il y en a qui, touchés de cet esprit de componction, ne font aucune difficulté de dire tout haut : Je suis un méchant homme , parce qu'en telle et telle rencontre j'ai fait ceci et cela; j'en demande pardon à Dieu, M. le Curé , et à toute la paroisse. Et nous voyons que les plus grands saints l'ont pratiqué. Saint Augustin , dans ses Confessions, a manifesté ses péchés à tout le monde, à l'imitation de saint Paul, qui a déclaré hautement et publié dans ses Épltres, qu'il avait été un blasiAémateur et un persécuteur de l'Église , afin de manifester d'autant plus les miséricordes de Dieu envers lui. Voilà l'eflfet de la grâce qui remplit un cœur ; elle jette dehors tout ce qui lui est contraire. » Ce flJt cette grâce qui fit celte salutaire opérution dans le cœur de ce

paysan , gue de lui faire avouer publiquement > et même en présence de madame la générale, dont il était tassai, ses eonfessions sacrilèges « et les énormes péchés de sa vie passée ; ce qui fit que cette vertueuse dame, touchée d'élonnement, s*écria , adressant la parole à M. Vincent: «Ah ! Monsieur! qu'est-ce que cela? qu'est-ce que nous venons d'entendre? it en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Àh! si cet homme , qui passait pour homme de bien , était en état de damnation , que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah ! M. Vincent , que d'àmes se perdent ! quel remède à cela t »

« C'était au mois de janvier i617 que ceci arriva; et le jour de la Conversion de saint Paul , qui est le 25 , cette dame me pria, dit M. Vincent, de foire une prédication en Téglise de Folleville, pour exhorter les habitants à la confession générale; ee que je fis. Je leur en représentai l'importance et l'utilité , et puis Je leur enseignai la manière de la bien faire : et Dieu eut tant d'égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et rénormfté de mes péchés eût empêché le fruit de cette action ) , qu^iî donna la bénédiction à mon discours ; et toutes ces bonnes gens furent si touchés de Dieu, qu'ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre; mais la presse fut si grande,' que ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m'aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d'Amiens devenir au secours ; en écrivit au Révérend Père recteur qui y vint lui-même , et n'ayant pas eu le loisir à'y arrêter que fort peu de temps, il envoya pour y travailler en sa place le Révérend Père Fourché de sa même Compagnie, lequel nous aida à confesser, prêcher et catéchiser, et trouva par la miséricorde de Dieu de quoi s'occuper. Notts fûmes ensuite aux autres villages, qui appartenaient à Madame en eKs quartiers-là, et nous fîmes comme au premier : il y eut çrand concours et Dieu donna partout la bénédiction. Et voilà le premier sermon ùJb la Mission, et le succès que Dieu lui donna le jour de la Conversion de saint Paul : ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour. «

Cette mission du lieu de Folleville ayant été la première que M. Viaeenl a feite , il Ta toujours considérée comme la semence des autres qu'il a faites jusqu'à sa mort; et tous les ans en ce même jour^ 25 janvier, il rendait grâces à Dieu avec de grands sentiments , et recommandait aux siens de faire de même, en reconnaissance d&& suites remplies de bénéllictions , qu'il avait plu à son infinie bonté de donner à cette première prédication ; et de ce qu'il avait voulu que le jour de la Conversion de Sàhit Paul fût cdui de'ia coneeption de la Ccmgrégation de la Mission, quoique pour lors, ni plus de huit ans après , il ne pensât en aucune fa-

Digiti

çoD que ce petit grain de sénevé dût croître et multiplier ; et encpre moins qu'il dût servir dé fondenient à rétablissement d'une nouvelle Compagnie en l'Église , comme il est arrivé depuis. £t c'est la raison pour laquelle les Missionnaires de sa Congrégation célèbrent, avec une dévotion particttiièrey le jour de la Conversion de ce saint Apôtre, en mémoire Ah ce que ce nouveau Paul, leur père et instituteur, com* mença heureusement en ce jour-là sa première mission , qui a été suivie de tant d'autres ^ qui ont causé la conversion d'un si grand nombre d'âmes, et contribué si avantageusement à Taccroissement du royaume de Jésus-dhrist.

Madame la générale.ayant reconnu » par ce premier essai qui réussit avec tant de bénédiction, la nécessité des confessions générales, particulièrement parmi le peuple de la campagne, et Tutilité des missions pour les f porter et disposer » conçut dès lors le dessein de donner un fmds de seize mille livres à quelque communauté qui se voudrait charf[er de fisiire des missions de cinq en cinq ans par toutes ses terres, et pom* le mettre en exécution elle employa M. Vincent, qui en fit la pro- |)osition de sa part au Révérend Père Charlet, provincial des Jésuites , lequel lui fit réponse qu'il en écrirait à Rome ; ce qu'ayant fait, on lui manda qu'il ne la devait point accepter. £lle fit ofiFrir la même fondation aux Révérends Pères dé l'Oratoire , qui ne s'en voulurent pas aussi eharger j enfin, ne sachant à qui s'adresser, elle fit son testament, qu'elle fanourelait tons les ans , par lequel elle donnait seize mille livres pour fonder eette mission, au lieu et en la manière que M. Vincent le jugerait li^pr^KM;. et gour user des termes qu'il employait ordinairement, à la dùposition de ce misérable.

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CÎtAPITRË IX.

U. VINCailT SB HETIRE secrètement de la maison de GONDY, £T y

Retourne quelque temps après.

iP^ sâeisès pldfis de bénédiction que Dieu donnait à ces emplois chaj4tèblès de M. Yincent, auëmentaicfnt de plus ea plus Topinim qu'ota •tâit de sa vërtù ; U était recfardé de ceux qui le connaissaient , comme En HMteid rèmpM de rèspMt de Dieu ; et pour cela M. le général des ^èr^ et nàdame coDieevàieat une estime toujours plus grande de sa iRâ^ohiie, dont Q ne se potivàit qu'ils ne lui fissent paraître quelques marques, dans les occasions ; ce qui était un supplice à son humilité, qui nêdimîialt qu'à s'abaisser et se tenir dans l'avilissement; de sorte que, n6>oyant point d'autre remède , il se résolut , à l'exemple de plusîesrs grands saints, de s'enfoir pour éviter ce dangereux écueil de la vaine

gtoire« qui â souvent causé un triste naufrage aux âmes les plus tertueuses, lorsqu'elles araient le vent en poupe, et qu'elles se promettaient de faire une plus heureuse navigation.

« Moïse» comme remarque saint Âmbroise, s'enfuit de la cour du roi Pharaon, de peur que le bon traitement qu'il y receyait ne souillftt son ftme, et que la puissance et Tantorité qui lui avait été donnée ne fût un lien qui ne le retint attaché : il s'enfbit, non par défaut de résolution ou de courage 9 mais pour trouver le sentier assuré de Tinnocence, pour se mettre dans le chemin de la vertu, et s'affermir dans la piété \ >

Quoique la maison de M. le général fût une des mieux réglées de la cour, et que M. Vincent n'y vit aucune chose qui fût contraire à la vraie piété , l'honneur néanmoins et tous les téinoignages d'afTection qu'il y recevait, et l'estime qu'on faisait de sa vertu, lui donnaient beaucoup de peine ; il craignait que le grand crédit qu'il avait acquis «ur les esprits dans cette illustre famille , ne fût un piège qui le retint , et qui l'empèdiât de s'avancer dans la perfection de son état; ce fut pourquoi, ifermant les yeux à tous les sentiments de la nature , et à tous les intérêts du siècle, il se résolut de s'en retirer pour se donner plus parfaitement à Dieu.

Il y avait encore une autre raison qui le portait à cette retraite ; c'est que madame la générale ayant reçu de grandes et notables assistances de lui pour le soulagement de son esprit, qui était fort travaillé de scrupules et peines intérieures , dans lesquelles Dieu l'exerçait, pour joindre la couronne de la patience à celle de la charité , avait conçu un tel surcroît d'estime et de confiance envers M. Vincent, que cela fit naître en elle one^crainte de le perdre, et de n'en trouver jamais un seoAlable, qui eût lumière et gràee comme lui, pour tenir en paix sa conscience, adoucir les peines de son esprit, et la conduire dans les voies assurées de la vraie et solide vertu ; et cette crainte vint tellement à s'augmenter, qu'elle ne pouvait souffrir que difficilement son absence; et quand la nécessité des affaires l'obligeait à quelque voyage, elle en était en inqiûétude , appréhendant que la chaleur ou quelque autre accident ne lui causât quelque maladie ou incommodité. Gela était à la vérité une imperfection en cette dame, quoique d'ailleurs fort vei(tueuse; et dès que M. Vincent s'en aperçut, il tâcha d'y remédier ; et pour cet effet il l'obligea même de se confesser quelquefois à un Père Bécollet, qui était très^xpert en la conduite des ftmes, duquel il jugeait

* Fagit Moites à facie régis Pharaonis, ne cnm anla regia inquinarei , ne irreiirei potentia faga lUa erii trames innocenti», Tirlntis Tia , pietatis assnmptio. Àmb. Ub, de fuga

qu'elle demeurerait satisfaite ; et lui ayant fait avouer qu'en effet iira- Tait fort consolée , il se servit de cette expérience pour la convaincre que Dieu la conduirait heureusement aussi bien par un auire que par loi, SI elle mettait son unique confiance en son infinie bonté.

Mais tout cela n'eut pas assez de force pour lui ôter l'impression de la nécessité qu'elle croyait avoir, qu'un homme comm&lui» véritablement c&aritable et prudent, demeurât auprès d'elle pour y avoir recours dans ses besoins, particulièrement lorsqu'elle se trouvait aux champs ; où ayant plusieurs terres, elle était obligée d'aller souvent , et d'y passer une partie de l'année, et où elle ne pouvait se résoudre de découvrir ses difficultés à un prêtre de village. M. Vincent donc , la voyant dans une telle position, et ne pouvant souffrir qu'aucune personne eut la moindre attache à sa conduite particulière; et d'ailleurs ayant nne^ande peine de voir l'estime qu'on faisait dan misérable tel qu'il se croyait et disait , et craignant que cet excès de confiance ne fût un empêchement au vrai bien de cette âme , qui d'ailleurs était très vertueuse , et qui cherchait bien purement Dieu ; et qu'au lieu de lui aider, il ne servit d'obstacle à son avancement dans le chemin de la perfection, il prit résolution de- se retirer ; et comme il n'était entré m cette maison que par la persuasion du Révérend Père de BéruUe, il le fut trouver, et le pria d'agréer qu'il en sortît; sans lui en dire aucune autre raison, sinon qu'il se sentait intérieurement pressé de Dieu d'aller en quelque province éloignée, s'employer à l'instruction et auservicedes pauvres gens de la campagne ; ce que le Révérend Père de Bérulle n'improuva pas, recminaissant en M. Yincait un esprit qui allait si droite^ ment à Dieu, et qui était si fortement éclairé de sa grâce, qu'il ne jugeait pas lui pouvoir conseiller rien de meilleur, que ce que lui-même lui proposait.

Il UiTiii donc de la maison de Gondy au mois de juillet de l'année 1617, prenant pour prétexte un petit voyage qu'il avait à faire; et quoiqu'il vit bien qu'on ferait divers jugements à son désavantage de s'être rétiré de la sorte , et même qu'on le taxerait d'ingratitude après tant d'honneurs et de bons traitements qu'il avait reçus en cette maison; ce qui sans doute lui était très-sensible, ayant un cœur tout à iait porté à la reconnaissance; il passa néanmoins par-d<»sus toutes ces considérations, et renonçant à ses propres intérêts, s'exposa volontiers à tous ces inconvénients , pour être fidèle à Dieu , et pour procurer (quoique par un moyen qui paraissait fort extraordinaire) le plus grand bien spirituel de cette vertueuse âme, qui s'était confiée à sa conduite, lui montrant par son propre désintéressement , qu'il ne fallait s'attacher qu'à Dieu seul.

Le RéTérend Père de BéitiUe voyaot M. Vincent résoiu à cette «•rtîe» sans «ttcuQ desseîQ particulier du lieu oà il «e devaitreUrer, lui proposa d'allé travailler en quelque lieu de la Bi^es^e» où il y avait une graude disette d'ouvriers évangéliques, et lui désigoa particuliireaieDt h pa* roisse de GhàtilIon-lès-Dombes , où son zèle pourrait faire une abondante moisson. M. Vincent suivant cet avis, «'en alla en ce lieu de Chk" tillouy et y étant arrivé, une des premières cboses qu'U fit, ot fui de porter cinq ou six eccléstastifues qu'il y trouva, à se mettre ensemble en quelque sorte de communauté, pour se d<mner par ce moyen pUu parfaitement ai| service de Dieu et de«o& Églisis; ce qu'lk fireat à sapersuasion , et ont continué de faire longtemps après^ avae ime très-grande édificaticm de toute la paroisse ; il s'appUqoa ensuite à travailler avee son zèle ordinaire i ilastrw^tioa du peuple et à la ooovenioii dos féeheurs , par des catéchismes et exiiortatioas publiques et pArtieuUàres» qu'il fit avec un très^rand fruit { A a'oublia fias ies malades U les pau^ ?re8 , ies v^isitant et leur procurant toutes sortes de consolatioiis el d*atmtance, et s'employa (oomoie nous dîixNisot-tpràs) même «avoa tf^màt Mnédiction , à la réduction de quelques héréUqoes.

On ne savait encore rien de tout ceci en la maison de 11. Je4éaiâ*al des galères ; car M. Vincent n'avait communiqué son dessein^ i Paris» tqu'à une ou deux personnes de confiance : df sorte que queif^ temps après qu'il fut arrivé à Chàtillon, il cmt être obli|fé d'en deoner avis à M. te général, qui était pour lors m Provence; et pour ort ^M, il tai ^ivît ime lettre , par laquelle U le aupptiait d'o^^r isa retraite, fm^ ifoUl n'avait pas , dis^-H , 4»sez de grtee et de capasité pour l'iiistraa^ tion de messieurs ses enfants. Il aloulatqu^I n'avait pasëit à Madaaaoai i persoime de la maison, le desaain qu'il bw^ de n'y pas i^t^umer^ Cette nouvelle si imprévue affligea grandement ce bon seignew* i^i«Sà lit aussitôt part à madame sa femme , à laqudle il dédana k peine fu'il en avait reçue par une lettre -qu'il lui écrivit, dont void ks pmpras termes :

« Je suis au désespoir d'une lettre que «n'a écrite M. Yânoonl;, ot^fte je vous envoie pour voir s'il n'y aurait point eneope quelque remède «a malheur que ce nous serait 4e te jper^e; je «uis esÉrèmemant étonné de ce qu'il ne vous a ri» dit de sa résolution, et que wous 3ilen ayee |)oint eu d'avis ; je vous prie de faû^e-en sorte pm* tous moyens que aoas ne le perdions point ; car quand le sujet qu'il prend «erait véntaUe^ a ne me serait de nulle considération, n'eneynnt point de plus fonte ^ue celle de mon salut et de mes enfants; à quoi je «ais qu'il îjomitb un^oir beaucoup aider, et aux résolutions ipieie soubaitcipius^e jaoMSfOttvoir prendre , et dont je vous ai bien souvent parlée ^m Im «ai^Mlil;

encore feît de réponse, et .f attendrai de vos nouvofias auparavant. Jagez si l'entremise de ma sœur de Ragny qui n'est pas loin de Inî sera à propos ; mais je crois qu*il n'y aura rien de plus puissant que M. de Bérulie. Dites-lui, que quand bien même M. Vincent n'aurait pas la méthode d'enseigner la jeunesse, qu'il peut avoir un homme sous hiî ; mais qu'en toutes façons je désire passionnément qu'il revienne en ma maison , où il vivra comme il voudra , et moi un .four eh homme de bien^ si cet homme-là est avec moi. »

Cette lettre ^t du mois de septembre 1617, et ce fot le jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix que Madame la reçut, et qu'die apprit le lieu et la résolution où était M. Vincent ; ce qui lui fàt vraiment une croix bien affligeante, et un glaive de douleur qui lui pénétra si avant dans TAme , que depuis qu'elle eut appris cette nouvelle elto né cessait de pleurer, et ne pouvait ni manger ni dormir. Toici ce qu'elle fit connaître de ses sentiments à une personne de confiance, en M déchargeant un jour son cœur sur ce sujet.

c Je ne l'aurais jamais pensé, dit-elle ; M. Vincent s'était montré trop charitable envers mon âme pour m'abandonner de la sorte : mais Dieu soit loué , je ne l'accuse de rien ; tant s'en faut , je croîs qu'il n'a rien fait que par une spéciale provid^nre de Dieu , et touché de son saint amour : mais de vérité son éloignement est bien étrange ; je confesse de n'y voir goutte ; il sait le besoin que j'ai de sa conduite, et les affaires que j'ai à hii communiquer; les peines d'esprit et de corps que j'ai souffertes manque d'afssistance ; le bien que je désire taire en mes villages, qu'il m'est impossible d'^treprendre sans son conseil. Bref, je vois mon âme en un très-pitdyabfe état. Vous voyer avec quel ressentiment M. le général m'a écrit ; que mes enfants dépérissent tous les jours ; que le bien qu'il fiisait en ma maison et à sept on huit mille âmes qui sont en mes terres , ne se fera plus. Quoi ! ces âmes ne sontelles pas aussi biai rachetées éa sang présieux de Notre-Seigneur, que eelles de Bresse? Ne lui sost-^iles pas ausîi chère»? De vrai , je ne sais comme M. Vincent Tentend ; mais cela me semble assez considérable, pour faire mon possible de le ravoir : il ne diereUe que la phK grande gloire de Dieu , et je ne le délire pas centre sa sainte volonté ; mais je le supplie de tout mon cmir de me le redonner : j'en prie la sainte Mère , et je les en prierais encore ftus f(H*temenl, si mon intérêt partieuiier n'éûît pas mêlé avec edm de M. le général , de mes enfants , de ma famiUe , et de mes sujd^s. >

Veilàqu^s étaient les «entisietf^ de eette vertueuse dame , laquelle v0HlaAt employer les moyens tes plus «flieaees pour parvenir à ce qu'elle prétendiiît , prit beaucoup Dieu et le fit prier à cette même fin par

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toutes les bonnes âmes qu'die oranaissait. Elle recommandait aussi cette aibire aux prières des principales communautés religieuses de Paris : elle alla trouver plusieurs fois tout éplorée le Révérend Père de BéruUe ; elle lui ouvrit son cœur, et lui déclara la grande peine et afjRtction où elle se trouvait : ses larmes et ses raisons pressantes firent assez connaître à ce grand serviteur de Dieu le besoin qu'elle avait de la présence et du conseil de M. Vincent; de sorte que, répondant à la demande qu'elle lui avait £aiite, il lui dit quelle pouvait, en sûreté de conscience , &ire tout son possible pour obliger M. Vincent de revenir ea sa maison; car il voyait qu'au milieu de ses plus fortes angoisses, elle conservait toujours dans son cœur- une résignation absolue au bon plaisir de Dieu , ne voulant pour quoi que ce fût aller en aucune façon contre ces ordres; et pour la consoler davantage, il lui fit espérer de s'employer lui-même envers M. Vincent, pour lui persuader de revenir : ce qui soulagea beaucoup son esprit et lui fit dire ensuite que M. de BéruUe était Thomme du monde le plus consolant. Elle ne pouvait pourtant ôter de son esprit la crainte de perdre M. Vincent ; car, disait-elle , il n'est pas homme à avoir lait le coup à demi, il a prévu tout ce que je pourrais dire ou faire, et s'est résolu avant que de partir. Cela néanmoins n'empêcha pas qu'elle n'employât tous les moyens dont elle put s'aviser, pour convier et obliger M. Vincent à revenir : elle lui écrivit sur ce sujet plusieurs lettres qu'elle faisait voir au Révérend Père de Bérulle ; elle lui envoya celle de M. le général et le pria de bien peser le grand désir qu'il témoignait avoir de son retour, en telle condition qu'il lui plairait ; et se plaignant à lui en Tune de ses lettres, elle dit ces paroles qui font encore particulièrement connaître les dispositions de son esprit à son égard.

c Je n'avais pas tort, lui dit-elle, de craindre de perdre votre assistance comme je vous ai témoigné tant de fois, puisqu'en effet je l'ai perdue : l'angoisse oii j'en suis m'est insupportable sans une grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n'était que pour un temps , je n'aurais pas tant de peine; mais quand je regarde toutes les occasions où j'aurai besoin d'être assistée , par direction et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir assistance d'ailleurs, parce que vous savez bien que je n'ai pas la liberté pour les besoins de mon àme avec beaucoup de gens. M. de Bérulle m'a promis de vous écrire , et j'invoque Dieu et la sainte Vie;rge de vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famillo , et de beaucoup d'autres, vers qui vous pourrez exercer votre charité. Je vous supplie encore une fois/

pratiquez-la envers nous» pour ramaor que vous portez à Nôtre-Seigneur, à la bonté duquel je me remets en cette oeeasimi, bien qu'avec grande crainte de ne pouvoir pas persévérer. Si après cela vous me refusez , je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera j et de tout le bien que je manquerai à £aiire , £siute d'être aidée. Vous me mettrez en hasard d'être en des lieux bien souvent privée des sacrements , pour les grandes peines qui m'y arrivent, et le peu de gens qui sont capables de m'y assister. Vous voyez que M. le général a le même désir que moi, que Dieu seul lui donne par sa miséricorde. Ne résistez pas au bien que vons pourrez faire, aidant à son salut, puisqu'il est pour aider à celui de beaucoup d'autres. Je sais que ma vie ne servant qu'à offenser Dieu, il n'est pas dangereux de la mettre en hasard ; mais mon âme doit être assistée à la mort. Souv^ez-vous de l'appréhension où vous m'avez vue en ma dernière maladie en un village : je suis pour arriver en un pire état ; et la seule peur de cela me ferait tant de mal , que je ne sais si sans grande disposition précédente, elle ne me ferait pas mourir. »

Avant que passer outre en ce récit, il faut faire. un peu de réflexion sur la conduite admirable de Dieu envers les âmes qu'il veut élever à quelque excellent degré de vertu, en ce qu'il dispose tellement les diverses rencontres et accidents de leur vie , que tout contribue à leur avancement dans le chemin de la perfection ; et ce qui fait paraître da- Tagtage la sagesse et la puissance de Dieu, est que souvent il se sert des moyens. qui semblent enti^ement opposés à refletqu'il en veut faire réussir. C'était Dieu, sans doute, qui avait donné M. Vincent à madame la générale , pour lui servir d'un fidèle guide dans le pèlerinage de cette vie ; le grand progrès qu'elle faisait dans le chemin de la vertu , et cette ardente charité qui allait tous les jours s'allumant de plus en plus dans son cceur, et produisant au dehors de si merveilleux effets, était une marque bien certaine de la bénédiction que Dieu donnait à la conduite de son sage directeur; lequel de son côté trouvait tous les jours^de nouvelles occasions de signaler son zèle , et d'accroître le royaume de Jésus-Christ. Cependant , Dieu qui avait associé ces deux grandes àmeis pour lui rendre de si grands services , et se sanctifier de plus en plus dans leurs exercices de piété et de charité , est celui-là même qui les sépare et les éloigne Fune de l'autre, et qui se sert néanmoins de cette séparation ,. qui semblait si contraire à la continuation de tous les biens qu'ils- avaient icommencés, et même si préjudiciable à cette vertueuse dame; il s'en sert, dis-je , pour les disposer à recevoir de plus grandes grâces, et à pratiquer de plus excellentes vertus, et pour les rendre plus dignes instruments de sa toute-puissante

~ 2» -^ œiiérîcarde, afin de eo<>p#er d'uB« maniàre plus fruatueusa et plus rappite cte béaél jetions, au salut d'un très«graiid nombre d'àm^s, conune il se ?erra en la suite de ee livre.

Dien Youiait que sa fidèle servante fit en eette rencontre plusieurs actes d'une héroïque résignation , qu'elle lui offirit en sacrifiée son Isaac, son appui , son eonseil , sa consolation, enfin le secours qui lui semblait le plus née^saire, non^seulement pour sa perfection, mais aussi pour son salut ; et réciproquement il voulait que M. Vincent eût occasion de tMre plusieurs actes béroïques» d'un pr&it d^tacbement des personnes mtoes qui devaient lui être les plus chères selon Dieu, et auscquelles Dieu mèm^ l'avait engagé , et comme attacbé avec des liens d'une trèspure et sincère charité. U avait sans doute été obligé de toe un grand eflport sur lui*mème, lorsqu'il prit résolution de s'en séparm*, et qu'il exécuta cette résolution sans leur en rien dire ; mais il fut encore obligé d'en faire une autre non moindre , quand il ^t reçu cette lettre, pour ne se pas rendre aux raisons » aux remontrances , aux prières et aux instances très-pressantes qu'elle contenait. La peine et la détresse où il voyait cette itme, qui lui était si chère selon Dieu, le grand besoin qu'^e avait.de son assistance, les termes qu'elle employait pour le supplier de ne la lui pas refiiser, le ressouvenir de tous les témoignages d'estime , de respeot , de bienveillance qu'il en avait reçus , eussent été ca«pables de surprendre un esprit moms éclairé , et d'ébranler un cœur moina uni à Dieu que celui de Vincent de Paul ; mais comme il s'élit dwné parftitement à Ifotr^Seign^ur , et qu'il ne voulait agir que dans i^ne totale dépendance de sa volonté , ayant lu cette lettre , la première cfaof^ qu'il fit, co fot d'éHiT^ son esprit h Dieu , renouveler à sa divine m^esté les proti^tions d'une fidélité inviolable , lui faire un sacrifice ^ tous les sentiments et respects humains , demander sa lumière et sa grju^ pour connaîtra «t pour suivre o^ qui lui était le plus agréable^ et après avoir tout considéré, en sa présence, ne reconnaissant pas que DiW demandât de lui qu'il chaugeîit de résolution , ni qu'il retourn&t au liau d'où il était sorti, il écrivit une réponse à madame la générale, d«As laquelle il lui représ^ta tout ee qu'il jugea de plus propre pour soulager sa peine , et la porter de pli^ en plus à se conformer aux ordres de la divine volonté.

Mais comme on avait assuré cette vertueuse dame qu'elle pouvait en bonne conscience ^nployer tous les moyens qui lui seraient possibles ' pour le retour de M* Viai^ent, cette lettre n'empêcha pas ^'elle ne fit jouer tous les ressorts dont elle put s'aviser pour fléchir son esprit : elle obtint que piu^ieurs personnes de toutes sortes de conditions lui écrt* vissent, pour Tobliger de revenir ; il se trouve des lettres d$ mcssicura

les enfiutite, ieM. toetrdfiialde RetisoB b«Mhfrère, pour lors é?èqiie de Farle y et d'antres de ses phis proehes parents , des prineipauz oiBeiers de sa maison , de pimienrs doeteors et religieQX » et d'an grand nom* bre ée personnes de eondttîon et de piété, qni priaient ft pressaient M. Vincent de retourner : le Réyérend Père de Bérulle lui en éori?it aussi , eMUM il avait Mt êvpiMT à aMidame la générale ; mais ee fut d*ua style digne dt sa grande prudence et do son éminente piété : ear il se contenta de lui exposer la piÂie entrtaie où se trouvait cette vertueuse dame , le mal dont ^le était aaenacée , et le grand désir que M. le général avait de son retour , sans rien lui dire davantage de ce qu'il avait à fiiire sur ce sujet ; laissant à sa discrétion et à sa charité de consMérer si la voi^ lon^ M Dieu loi était suffisamment manitotée , et de prendre la réso^ hitton qati fngerait lui étt% la plus conforme : tant il l'estimait capable de ffiscerner lut^mème les desseins de Dieu sur sa propre personne , et de les suivre sans autre conseil ni persuasion.

Znin 9 comme toutes ces semonces si pressantes n'ébranlaient point encore l'esprit de M. Vincent , '<m lui envoya exprès , au mois d'octobre de la même année 1617, Tun de ses plus intimes amis : ce fut M. Dufresne , secrétaire de M. le général » qui le vint trouver à ChâtiUon , et employa de si Itortes raisons , qu'enfin il le mit en doute si Dieu se voulait servir plus longtemps de lui en ce pays^là ; et lui ayant représenté qu'il ne devait pas de lui-même se déterminer et résondre en une affisire d^^te importance ; mais que pour mieux connattre ce que Dieu vour Ut full il , H Wlait «tt*! l'imiUt ion du gril nd Apôtre saint Paul , U allâ^ vers AaaMK, e*esi«4-4tre qu'il prtt conseil de quelque personne sage et veriwMi; peur c«t efet il lui persuada de venir avec lui jusqu'à Lyw, eè étant il s'adressa au Eévérend P^e Bence, supérieur de TOratBtoe, toqnd, tont Mm oonsidéré , lui coaseUla de retourner à Paris, •t W dit ^«tt ce Ueu4i il pourrait, avec las bons avis de ceux qui le t depuis longtemps , disceriMir avec plus de kunière et d'ast fueUe état la votante de Dieu .

àyani dsoe requ ce owml , il en écrivit à M. le g«aéral qui était à Marseille , et lui manda qu'il espérait dans deux mois faire un voyage à lAvii,^ l'on verraH; ee que Dieu ordeiuieratt de lui ; U écrivit aussi la méaMebosei Paris parla vose 4e M. Dufinesne , s9U3e'engager à aucune ihase ; «t^pickpieteave ai^rès,étai«t à CbatiUon , il reçut de M. legéiiéari la n^[ionse «mante , 4u 4 g octobre 4e la mé^

« J'ai raeu éapoîs ésw îeurs «elle ég^Q vous w'avaz écrite de Lyon , oÉie wék la wimMkm que mè» avez prise de Csjrc un petit voyage à ismaar le Jki Ae4H&fei9hAS ,de9tie vm m^is extrimeiu^t , espérant ^ ^ws y iroi^ m ce tompirlè , et que vous a^corder^ à m^ prières et

aux conseils de tous vos bons amis , le bien que je désire de vous ; je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que j*écris à ma femme ; je vous prie seulement de considérer qu'il semble que Dieu veut que par votre moyen le père et les enfants soîimt gens de bien , etc. »

M. Vincent partit de Chàtillon , laissant à ceux qu'il quittait un trèsgrand regret de se voir sitôt privés de toutes les assistances qu'ils recevaient de sa charité , et arriva à Paris le 23 décembre , où après avoir conféré avec le Révérend Père de Bérulle » et, quelques autres personnes fort éclairées , enfin par leur avis il rentra chez M. le général des galères la veille de Noël , au grand contentement de toute la famille , et particulièrement de Madame , qui le reçut comme un ange du Ciel , que Dieu lui renvoyait pour la conduire dans les voies assurées de son salut et de sa perfection. Et afin qu'elle ne fïtt plus inquiétée par la crainte qu'il ne la quittât une seconde fois , elle lui fit promettre qu'il l'assisterait jusqu'à la mort, comme il a fait» Dieu Payant ainsi voulu , pour donner commencement à la Congrégation de la Mission , par le moyen de cette sainte Dame, comme il sera dit dans la suite de ce livre.

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