‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 106 sur 115 · SA CHASTETE · texte numérisé non relu

SA CHASTETE

SI. Vincent portant ainsi en son corps la mortiCcation de Jésus- Christ, la vie du môme Jcsus-Christ, selon la parole du saint Apô tre, s'est aussi manifestée en lui, par une pureté tout angilique, et une chasteté à l'épreuve do tout ce qui lui pouvait ôlre contraire, comme il a bien fait paraître en sa manière de converser, lorsqu'il y était obligé, avec des personnes de Tautre sexe et de tout âge, s'y étant toujours comporté de telle sorte qu*il n'a jamais donné la moindre occasion à la calomnie, mais plutôt un sujet d'édiGcation à un chacun.

Or comme il connaissait bien de quelle importance était cette vertu, et combien elle était nécessaire à ceux qui étaient obligés de s'employer au bien spirituel des autres, et de traiter souvent avec le prochain, tels que sont les missionnaires, aussi leur donnait-il divers avis salutaires sur ce sujet : il leur disait entre autres choses que « ce n'est pas assez aux missionnaires d'exceller en cette vertu, mais qu'ils doivent encore faire tout leur possible, et se comporter de telle sorte que personne n'ait sujet de concevoir à leur égard le moindre soupçon du vice contraire : parce que ce soupçon, quoique très-mal fondé, nuisant à leur réputation, serait plus préjudiciable à leurs saipts emplois que tous les autres crimes qu'on pourrait faussement leur imposer. Selon cela, ajoutait-il, ne nous contentons pas d'user des moyens ordinaires pour prévenir ce mal, mais employons-y les extraordinaires si besoin est, comme de s'abstenir parfois de faire des actions qui d'ailleurs seraient licites, et même bonnes et saintes, telles que sont d'aller visiter les pauvres malades, lorsque, au jugement de ceux qui nous conduisent, ces choses pourraient donner quelque lieu à ces soupçons. »

Un prêtre qui faisait les fonctions curiales dans une paroisse lui proposa un jour sur cette matière une question qui fait voir d'un côté la naïveté de ce bon priMro, et de l'autre Texactitude de M. Vincent : il lui demanda s'il clail à propos de toucher le pouls d'une fille ou d'une femme fort milado, pour voir si elle était proche de la mort, a&u de lui donner le dernier sacrement, ou pour dire les

prières de la r^cômmâtidation de ÏAme. A quoi U rdpoDdit * qu'il fallait bien se donner de garde d'user de celte pratique, et que le malin esprit se pouvait bien servir de ce prétexte pour tenter l^^ vivant et la mourante même; que le diable en cw paniiage fait flècli^H de tout bois pour attraper une ârae^ que la vigueur de resprit peut rester, quoique celle du corps soit affaiblie : qnll se souvint de l'exemple de ce saint qui étant malade ne voulut point que sa femme le toucbàt, après l'avoir quittée par un mutuel conRcntementy criai avec ce qui lui restait de yoïh qu'il y avait encore du feu sous cendre; qu'au reste s'il voulait connaître les symptômes d*une pr chaîne séparation de l'Âme d'avec le corps, qu*il priai quelque c]||| rurgien ou autre personne qui se trouverait là de lui rendre cet o| ficc, y avant moins de danger ; ou bien qu'il s'informât du mtklec f ce qu'il en pensait : mais, quoi qu'il arrivât, qu*il ne ae Itasard harnais de toucher ni fille ni femme sous quelque prétexte que fût* » Il était rigoureux en celtematière, quoique condescendant en^ i toute autre chose «

ïl écrivit un jour à uu Frère de sa Congrégation de s'abstenir fréquenter une personne de Tautre eexc^ quoiqu'à bonne iuteulioE » parccy dit-il, qu'en tek entretiens particuliers s'il n'y a pas mal il y a toujours sujet d*y en penser, et que d'ailleurs le moyen [conserver la pureté est d'éviter les ocemons qui la peuvent tlélrir. Un autre Frère, souffrant de» tentations contre la cliasleté u caud de la vue des objets qui se présentaient h lui allant et venant poi les affaires de la maison, eut eu pensée, pour se rédimer de ces | Des d'esprit, de sortir de la Congrégation de ia Mission, et de faire religieux solitaire; et en ayant écrit à M. Vincent, voici la fi ' ponse qu'il lui ût : * D'un côté, j'ai reçu consolation de votre lettr ' voyant votre candeur à découvrir ce qui se passe en vous ; ma ' d un autre, elle m*a donné la même peine que saint Bernard reçfl autrefois d'un sien religieux qui, sous prétexte d*une plus grand régularité, voulait quitter sa vocation pour passer k un autre ordr quoique ce saint abbé lui dît que c'était une tentai ion ^ et que !*€ prit malin ne demandait pas mieux que ce chan<^ement, sachanf bien que s'il le pouvait ôter du premier état il lui Btrait facile de i^^ tirer du second, et après de le précipiter dans le dcsordrti de la viiéH comme il arriva. Ce que je vous puis dire, mon cher 1 rère^ est que gi vous n'êtes pas continent en la Mission, vous ne le serez point < lieu du monde, et de cela je vous en aiitsure. Prenez garde qu*il a'J 'ait quelque légLTc té dans le désir que vous avez de changer; et [ce cas, le remède^ après la prière, qui est néccî^satre en tous nosbfl

floing, serait de considérer qu'il n'y a condition sor la terre en laquelle il n'arrive des dégoûts, et parfois des désirs de passer en d'antres : et après cette considération estimez que, Dieu vous ayant appelé en la Compagnie où vous êtes, il y a vraisemblablement attaché la grâce de votre salut, laquelle il vous refuserait ailleurs, où il ne vous appelle pas. I^ second remède contre les tentations de la cbair est de fuir la communication et la vue des personnes qui les excitent, et de les communiquer aussitôt à votre directeur, lequel vous donnera d'autres remèdes. Celui que je vous conseille encore est de vous confier fort en Notre-Seigneur et en Fassistance de l'Immaculée Vierge sa Mère, à qui je vous recommanderai souvent, etc. •

Une personne de piété ayant écrit une lettre trop tendre et trop affectueuse a une autre personne qui était sous la direction de M. Vincent, celle-ci l'envoya à ce sage directeur, qui après l'avoir Yoe, lui manda : « Je veux cioire que cette personne qui vous a écrit si tendrement n'y pense pas de mal ; mais si faut-il avouer que sa lettre est capable de donner quelque atteinte à un cœur qui y aurait quelque disposition, et serait moins foit que le vôtre. Plaise à Noire- Seigneur nous garder de la fréquentation d'une personne qui peut donner quelque petite altération a notra esprit. «

Selon cela M. Vincent a donné pour règle à ses enfants de s'abstenir entièrement de parler et d'écrire aux femmes et filles en termes trop affectifs, quoique ce fût en matière de dévotion : et lui-même était extrêmement réseivé sur ce point; il parlait et écrivait bonnement et respectueusement à tout le monde, mais jamais trop amia* blement ni mollement aux personnes de l'antre sexe ; et, qui plus est, il évitait d'user de termes, quoique honnêtes, qui fussent capables de donner la moindre mauvaise pensée à qui que ce fût qu'il parlât : le mot chasteté même était trop expressif pour lui, il le prononçait rarement pour ne faire pensef à son contraire; il se servait de celui de pureté, qui est plus étendu ; <^t s'il était obligé de parler de quelque femme ou fille débauchée, pour remédier à son désordre, c'était pour l'ordinaire sous un autre nom que celui de fille ou de femme , comme de pauvre créature ; et il faisait entendre sa faute par des termes fort généraux , tels que sont sa faiblesse, son malheur. En un mot, il ne se peut dire quel était l'éloignement qu'il avait de toutes les choses qui portaient quelque ombre ou quelque image de déshonnètelé.

La pudeur de son cœur rejaillissait sur tout son visage, et réglait si parfaitement sa langue, que ses paroles, procédant d'une source Irès-pure, faisaient évidemment connaître que la chasteté lui était extrêmement précieuse. C*est pourquoi, selon la règle qu'il adonnée

à 868 enfants, il apportait toutes les pr^ntions imaginables pour la conserver. Nous avons déjà vu combien il matait son corps par Texcès du travail et par sa péiiilcnce continuelle ; quelles étaient ses bumiliationsy et combien grande ^a tempérance au boire et au manger. Il trempait si fort son vin, qu'une personne de piété et trèsdigne de foi, qui Ta remarqué, s'est étonnée souvent qu un vieillard comme lui se soit passé d'en boire si peu, même en Tàge do quatrevingts ans et plus.

Il tenait tous ses sens dans une grande retenue, particuliërenicnt la Tue, ne regardant ni légèrement, ni curieusement, ni bors de propos, ni d'un regard fixe les personnes de l'autre sexe ; il ne leur parlait point seul à seule, mais à la vue d'autres personnes, ou la porte ouverte.

Il n'allait jamais voir les dames de son assemblée en leurs maisons sans nécessité, non pas même mademoiselle Le Gras, supérieure des Filles de la Charité qu*il a instituées. Voici ce qu'il lui écrivit un jour sur ce sujet pendant qu*elle demeurait au village de la Chapelle, à un quart de lieue de Paris : « Je dois aller tantôt à la Chapelle ; s'il |BSt besoin que j*aille chez vous, vous me le manderez, s'il vous plait; je suis bien aise de n'y aller point autrement, selon la résolution que nous en avons prise dès le commencement. » Et par une autre lettre écrite en un temps où cette demoiselle était malade : « Si vous désirez que j'aie le bien de vous voir en votre maladie, mandez-le-moi : je me suis impose la loi de ne vous aller voir sans être mandé pour chose nécessaire ou fort utile. »

Il était pourtant obligé de parler quelquefois à cette vertueuse demoiselle et à ses filles en particulier, et de conférer de leur conscience, comme lorsqu'elles faisaient leurs retraites annuelles, et en d'autres occasions, en étant l'iustilutjBur et le père ; mais il Ten fallait prier et presser plusieurs fois auparavant, et il n'y allait que le moins et le plus tard qu'il pouvait. Il faisait entrer son compagnon dans la même chambre où il entrait, et ne voulait point qu'il en sortit avant lui, le faisant seulement retirer un peu à l'écart. 11 voulait toujours des témoins quand il parlait à qui que ce fût de ce sexe, afin de se rendre par ce moyen impossible Toccasion du péché, et de mettre sa vertu hors des atteintes de la médisance en ce point, auquel les esprits faibles et malins soupçonnent facilement, et en quoi la calomnie ternit davantage la répulalion des plus gtns de bien : c'est pourquoi Kotrc-Sei^neur n a pas permis que, lorsqu'on lui a faussement reproché d'autres crin:e?, on ait osé loucher ix sa virginale pureté, qui était plus brillante que la lumière du soleil. ^ M, Vincent s'entremit un jour pour mettre la paix dans une fa-

mille de Paris, où le mari et la femme étaient en divoree ; la femme, encore jeune et bien faite, étant bore la maison du mari, exposée au danger. Comme M. Vincent parlait ù elle au parloir de Saint-Lazare, le Frère qui était auprès de lui, pour ne pas entendre ce qu'ils disaient, sortit et tira la porte sur soi ; ce que M. Vincent ayant aperçu, il rappela aussitôt, et lui dit de laisser la porte ouverte, ce qu'il fit. Il en usait toujours de même lorsqu'il était obligé de parler à des personnes de ce sexe.

11 alla un jour en ville pour parler à une dame de médiocre condition, séparée aussi de biens et d'habitation d'ayvc son mari, pour quelque affaire qui requérait un long discours ; mais l'ayant trouvée encore au lit, il lui parla de cette alTaire à la vue de plusieurs personnes si brièvement et en si peu de mots, que son compagnon qui était présent, et qui avait connaissance particulière de l'affaire, en fut tout étonné, et même édifié, voyant bien qu'il avait ainsi trancbé court à cause qu'elle était au lit, quoiqu'il fût pour lors âgé de plus de soixante*dix ans.

L'affection toute singulière qu'il avait pour cette yertu, l'a porté en tout temps à retirer quantité de filles et de femmes des occasions du vice contraire. Premièrement, dans les missions, les séparant et les éloignant des personnes qui les incitaient au mal.

Secondement, dans les provinces désolées par les guerres, faisant assister d'babits et de nourriture celles que la nécessité mettait eu péril de s'abandonner, particulièrement eu Lorraine ; d'où même il fit venir à Paris plusieurs troupes de filles bien faites qui étaient les plus exposées à la cajolerie des gens de guerre ; et, par Teutremise des Dames de la Charité, il les fit mettre en condition, et autant qu'il se pouvait chez des personnes de connaissance et de piété.

Troisièmement, par le moyen de mademoiselle Poulaillon, qui, non-seulement était du nombre des Dames de la Charité de Paris, mais qui était en outre sous la direction particulière do H. Vincent, et laquelle, par ses avis, sa conduite et son assistance, a retiré un grand nombre d'honnêtes filles du péril de se perdre, ce qui est connu de tout Paris. Celte vertueuse demoiselle vint voir un jour M. Vincent, accompagnée d'une de ces filles Agée de quatorze ou quinze ans. qui était iorl belle, à qui M. Vincent dit « qu'elle était beaucoup obligée à Dieu de l'avoir mise dans une maison de piété et entre les mains d'une personne si charitable, qui prenait soin de son honneur et de son salut ; qu'elle en devait être fort reconnaissante, et beaucoup esliroiT le bcnhcur qu'elle avait d'être ainsi à couvert ; qu'elle usât bien de cette {^làce, et que Kotre- Seigneur lui en ferait

d'autres, parce qn'il aime les vierges, et qn'il veut en être toujours accompagné partout où il ^a ; de quoi elle se devait réjouir. »

Quatrièmement, par le moyen de mademoiselle Le Gras, sa fille spirituellei ayant fait en tout temps recevoir chez elle plusieurs filles et femmes sollicitées au mal, ou en danger d'y tomber, afin de les en tirer, de leur donner quelques avis, et leur faire faire la retraite spirituelle en attendant qu'on les pût mettre en un lieu de sûreté.

Nous avons vu ailleurs ce qu'il a fait en faveur des filles de Sainte- Madeleine. Un bourgeois de Paris a rendu encore ce témoignage que M. Vincent lui avait dit, peu avant sa mort, qu'il eût bien désiré qu'il y eût un hôpital à Paris pour y renfermer les femmes et les filles abandonnées, surtout celles qui s'emploient à débaucher les autres. Us en parlèrent ensemble diverses fois ; et quoique M. Vincent vit de grandes difficultés en l'exécution de ce dessein, il avait néanmoins donné quelque commencement au projet de cette sainte œuvre avec quelques autres personnes de piété ; et il y a apparence que s'il eût encore vécu quelque temps, son zèle pour la chasteté en serait venu à bout, comme il a fait de tant d'autres œuvres où il a mis la main. Depuis sa mort, les mêmes personnes qui contribuaient avec lui à ce bon dessein l' ont tellement avancé, qu'il est sur le point d'être enfin achevé.

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