CHAPITRE- XXII
SA FORGE A SOUTENIR LE BIEN ET A S OPPOSER AU MAL, ET SA PATIENCE A SUPPORTER LES AFFLICTIONS ET LES PEINES.
Le grand apôtre saint Paul a bien fait connaître quel était son courage et sa force pour demeurer constant et lidèln dans l'amour de son divin Maître, lorsqu'il a comme défié tout ce qu'il y avait de terrible et de redoutable dans la nature : « Qui est-ce, dit-il, qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? Sera-ce la tribulation, on l'angoisse, ou la faim, ou la nudilé, ou ie péril, ou la persécu-
tion, ou le glaive ' ? » Car c'est le propre de cette vertu de mépriser tout ce que les hommes craignent le pitis ; et comme a dit saint Ambroise ; « C'est la force qui entreprend une guerre irréconciliable coulrc les vices, qui se rend invincible aux travaux, demeure sans crainte au milieu des périls, rejette les voluptés, €t se raidit contre tous les allécbcments du monde ^. »
Vincent de Paul a toujours marché sur les vestiges de ce grand Apôtre, duquel comme il tenait à grand honneur de porter le nom, aussi s'est-il rendu parfait imitateur de ses vertus, et particulièrement de celle-ci, en laquelle il a toujours excellé ; et ceux qui l'ont connu savent que ni les promesses, ni les menaces, ni les espérances, ni les terreurs, ni les calomnies n'ont pu jamais ébranler sa fermeté dans le bien* 11 est vrai qu'il avait un singulier respect pour toutes lis personnes élevées en autorité au-dessus de lui : il rendait une trèsgrande déférence à leurs sentiments, il se soumettait à toutes leurs volontés, quand il le pouvait faire sans blesser sa conscience; mais lorsqu'il s'agissait des intérêts du service ou de la gloire de Dieu et que Tou tâchait de le détourner de ce que Dieu voulait de lui, ou de le porter à ce que Dieu ne voulait pas, il n y avait aucune considération ni persuasion qui le pût ébranler.
Quelle constance et force d'esprit n'a-t-il point fait parcdtre (comme parle un très- vertueux ecclésiastique dans un témoignage qu'il en a donné par écrit) quand il a été question de recevoir des affronts et des injures, plutôt que de consentir à la moindre chose qui fût contre la justice ou contre la droiture? Et pendant le temps qu'il a été employé dans les conseils de conscience, avec quelle fermeté s'est-il opposé aux desseins des plus puissants, lorsqu'ils prétendaient obtenir des biens de l'Église ou des bénéfices par des voies qu'il n'estimait pas légitimes, ou pour des personnes qu'il ne jugeait pas capables ?
Un magistrat des plus considérables d'une cour souveraine l'ayant un jour rencontré dans les rues, voulut lui persuader de faire quelque chose pour ses intérêts particuliers, qu'il ne croyait pas juste devant Dieu; c'est pourquoi il s'en excusa le plus honnêtement qu'il lui fut possible, et ne put jamais être fléchi, quelque instance que l'autre lui fit : de quoi étant fort indigné, il se laissa transporter au mouvement de sa colère, et le traita fort mal de paroles : ce que
V * Quis nos separabit à charilateChristi? tribnlatio? an angustiaPan famés? an ouditasP an periculum? an persecutio? an gladius? Rom., 8.
* Fortitudo conteniptrix esl limendorum^ etc. Forlitudo inexplabili prslio adTersoft Titia omnia decertat ; invicta ad labores, intrepida ad pericola, dun «dveraus Ulecd)raft, rigidior advenus voluptates. Amb. lib. 1 Offic., cap, t6» , . . . - ,
H. Yinoent souffrit avec grande tranquillité, et sans s'émouvoir en aucune fiiçon, ne lui disant autre chose sinon : « Monsieur, vous tâchez, comme je crois, de faire dignement votre charge, et moi je dois tâcher de faire la mienne. •
Une dame de grande condition le sollicitant pour avoir Texpédition d'un bénéfice qu'elle prétendait obtenir du roi pour un de ses enfante, M. Vincent, qui savait que cela ne se pouvait faire avec justice, la pria de l'excuser s'il ne pouvait pas en cela faire ce qu'elle désirait : sur quoi cette dame se laissant emporter à sa passion, lui dit qu'elle saurait bien obtenir ces expéditions par une autre voie; qu'elle lui faisait trop honneur de s'adresser à lui pour ce sujet, et qu'il ne savait pas encore de quelle façon il fallait traiter les dames de sa qualité. A quoi M. Vincent ne voulut point répliquer, demeurant dans le silence, et souffrant bien volontiers ces reproches injurieux, pIutAt que de consentir à quelque chose qui fût contre son devoir.
Il fit le même envers une autre dame de semblable condition, qui voulait l'engager en quelque affaire qu'il n'estimait pas juste, lui disant avec sa modestie ordinaire : « Madame, nos règles et ma couscience ne me permettent pas de vous obéir en cela ; c'est pourquoi je TOUS supplie très-humblement de m'excuser. » Mais cette dame ne pouvant digérer ce refus, ni retenir le mouvement de sa passion, lui dit plusieurs injures qu'il souffrit avec sa patience et tranquillité accoutumées.
U a témoigné la même force et fermeté pour ne permettre aux dames séculières Feutrée dans les monastères des religieuses dont il était le supérieur, lorsqu'il ne voyait point de cause légitime de leur accorder cette permission ; ce qu'il a même refusé à des princesses qui l'eu avaient fort pressé, et lesquelles n'ajant pu le fléchir en ce point en ont été fort mai contentes, le tenant pour un homme incivil et grossier, lui faisant même ressentir eu quelques rencontres leur indignation, et quelques-unes eu ayant gardé leur ressentiment contre lui jusqu'à sa mort, sans que rien Tait pu fléchir pour ployer à leurs volontés, qu'il n'estimait pas justes. ' Mais si dans ces rencontres, et autres semblables qui ont été fort fréquentes, M. Vincent s est rendu victorieux de tous les vains respects du monde, qui ébranlent quelquefois les plus grands courages, . Ton peut dire qu'il s'est en quelque iaçon surmonte lui-même en ce que nous allons rapporter. 11 a ete remarque eu Tun des chapitres précédents que ce saint homme avait uu cœur fort porté a la gratitude ei reconnaissance, et qu'il conservait bien chèrement le souvenir dei obligations qu'il avait à ses bienfaiteurs ; en sorte qu'il ne pou- T. n. 29
vait presque leur rien refuser. Or, entre ceux-là, 11. le boa prieur de Sainl-Lazare tenait un des premiers rangs, et M. Vincent, qui se reconnaissait son obligé d'une manière toute spéciale, avait pour lui des tendresses et des dérérences qui ne se peuvent^ concevoir. Voici néanmoins une renconlre dans laquelle il fut obligé de lui refuser une chose qu'il lui demandait instamment. Une abbesse de naissance fort illustre ayant été enfermée pour des fautes scandaleuses, par ordre de la reine alors régente, et par les avis de M. Vincent, H. le prieur de Saint- I^azare, qui avait des obligations fort particuUères ù cette abbesse, fut employé par elle pour lui procurer son élai^aacnienl; ce qu'il t&cha de faire de tout son pouvoir, qui était comme absolu sur Tesprit de H. Vincent, en tout ce qui n'allait point contre le service de Dieu. C'est pourquoi il le pria et pressa avec de trèsgrandes instances de faire mettre cette abbesse en liberté, cela lui étant très-facile : mais M. Vincent lui répondit franchement qu'il ne le pouvait faire sans trahir sa conscience, et par conséquent f(u*il le suppliait très-humblement de l'en excuser. De quoi ce bon prieur éUmii fort sensiblement touché : « Est-ce ainsi, lui dit-il, que vous me traitez, après vous avoir mis ma maison entre les mains ? Est-ce comme cela que vous reconnaissez le bien que je vous ai fait, pour vous accommoder et toute votre compagnie? » «D est vrai, répliqua BI. Vincent, que vous nous avez comblés d'honneurs et de biens, et que nous vous avons les mêmes obligations que les enfants ont à lecr père; mais ayez agréable, Monsieur, de reprendre le tout, puisque, selon votre jugement, nous ne le méritons pas. » À ces paroles ce bon prieur se tut, et se relira témoignant être fort mal content : néaiimoins, peu de jours après, ayant été mieux informé qu'il n'était des déportements scandaleux de cette dame, et reconnaissant la jostice du procédé de Bl. Vincent, il le l'ut trouver, et s étant mis à genoux devant lui, lequel s'y mit aussi en même temps, il lui fit excuse de ce qu'il lui avait dit, et le pria de ne rien relùclier en sa considération de la pénitence de cette abbesse, ayant reconnu que cela se faisait pour son bien, et qu'il avait eu tort de solliciter pour la faire mettre eu liberté. Voilà quel lut le Iruît de la fermeté de M. Vincent, et comment Dieu justiiia sa conduite eu cette rencontre.
Kous ne répéterons point ici ce qui a été remarqué ailleurs toucbaut la force et constance qu'il a lait paraître pour soutenir ks saintes œuvres qu'il avait commencées, nonobstant les difiiculLés presque insurmontables qui s'y rencontraient, et qui faisaient perdre courage aux personnes qui avaient témoigné plus de zèle pour les euueprcndre. jNous avons vu comme il soutint l'entreprise de l'é-
ducation des enfants trouTéSi lorsque les Dames de la Charité de Paris étaient presque résolues de Tabandonner, de peur de succomber sous le faix d*une dépense qui semblait excéder de beaucoup leurs forces : en quoi il réussit très-heureusement, leur ayant parlé dans une assemblée d'une manière si efficace et si remplie de l'esprit de Dieu^ qu'elle leur releva le courage, et leur fit espérer contre l'espérance même, s*étant résolues à continuer cette bonne œuvre à quelque prix que ce fût, ainsi qu'elles ont toujours fait depuis.
Que si ce fidèle serviteur de Dieu a témoigné tant de force et de constance à soutenir le bien et à s'opposer au mal, il n'a pas moins foit paraître de patience lorsqu'il a plu à Dieu de l'éprouver par les afflictions et par les croix qu'il lui a souvent envoyées, comme des gages assurés de son amour. C'était celte vertu de patience, laquelle, au milieu des plus fâcheuses tempêtes et des plus violenta orages qui se sont élevés de son temps, conservait dans le fond dis son cœur un calme et une tranquillité qui ne pouvaient être troublés par aucun accident, quelque triste et funeste qu'il fût : c'était encore cette même vertu, laquelle faisait qu'il possédait son âme et qu'il était maître de ses sentiments à la rencontre des peines, contradictions et persécutions les plus rudes qui lui pussent arriver, sans qu'il sortit jamais de sa bouche* aucune parole qui fit paraître la moindre impatience ou émotion de son esprit.
Faisant voyage en Bretagne, il fut obligé un dimanche au soûr de loger dans un village en une hôtellerie fort pauvre, où à peine il avait fermé l'œil pour se reposer, étant fatigué du chemin, que voici arriver une troupe de paysans qui se mirent à faire la débauche toute la nuit dans un lieu proche de sa chambre, où même quelquesuns d'eux entrèrent et firent un étrange bruit ; de quoi pourtant il ne fit aucune plainte : au contraire, le lendemain matin il témoigna plus de satisfaction et de reconnaissance envers son hôte, quoiquil eût ressenti beaucoup d'incommodité en sa maison, que s'il en eut reçu le meilleur, traitement du monde, et outre cela il y fit largesse de quantité de beaux Agnus qu'on lui avait donné^s longtemps auparavant. Ce que le missionnaire qui raccompagnait en ce voyage, et auquel il les avait donnés en garde, admira, d'autant plus qu'il ne lui eu avait vu donner aucun dans les autres lieux où il avait reçu toute sorte de courtoisie, et trouvé des enfants bien fails et trouvé des serviteurs fort ollicieux, auxquels il avait fait le catéchisme, de même qu'a ces pauvres gens : ce qui lui lit croire avec sujet que M. Vincent eu usail cic la sorte parce qu'ils étaient biea pauvres, et qu'ils avaient donné de i'exerciO'C à sa patience.
Vne autre foîa ayant été assigné par^ilcvaiit on eonâeiller de '^grand^chanibre du Parleineut tle Parift^ en reconnaissance de cet taines écrilures, a la rt-quètc d'un particulier qui avait a&iez mali propos înteutë procès conlre la comtnunauté de Saint -Lazare ; homme, qui était d'un naturel violent, s* emporta avec excès san aucun respect de ce magistrat^ ni du lieu où il était, et proféra d€ injures et des calomnies très-atroces contre Tbonneur et la réputa^ tioiL de M. Vincent ; lequel n'en Ot paraître aucune émolion, té'j motgnant plutôt avoir pitié de la faute que ce particulier commet j tait en la présence de son juge : et comme son procureur, qui et présent, voulut prendie la parole pour demander réparation d'ho!^ neur, M. Vincent rempècha, et excusa autant qu'il put 1 action ce particulier : et c'est ce même procureur du parlement, qui éta fort homme de Men, lequel en a rendu témoignage a\ec admir&>^ tlon d'une telle patience qui lui semblait fort extraordinaire, par qu il n'en voyait guère de sembUtbles piatiqucs : mais ceux qui on approché M. Vincent ont remarqué que cea exerdces de patience lu étaient asset ordinaires^ et lui en otit vu souvent produire des act eu diverses rencontres, et endur rr les aiïronts, les injures et les cou tumélies^ avec une grande paix et humilité,
Or^ ce n'était pus seulement dans les grandes occasions dans le quelles Tesprit est ordinairement plus présent a lui-même, qui Bl* Vincent a fait paraître ga grande patience ; mais aussi dans les fréquentes rencontres des import unités, empresseiuents^ demandeft» indiscrèti s, répliques mal digérées, et autres manquements journa^l tiers commis à son égard, tant par des inférieurs que par d'autres, ou ne lui a jamais vu donner le moindre signe d'impatience, w^m même proférer une seule parole d'un ton plus haut ; au contralre^l Fe*était en ces oceasions-là qu'il agissait et parlait avec plus de doaceur et de tranquillité,
Lorsqu il arrivait des pertes dans les biens temporels de sa Gour
grégation, quoiqu'elles fussent quelquefois fort notables, il les
soulïrait non-feeuitîDient avec patience, mais aussi avec joie* Et comx
on lui eut dit un jour que ce qui était le plus fÂcbeux dans uoj
perte considérable arrivée à la communauté de Saiut-iaiare, était
■ que ceia donnerait sujet â plusieurs de coucevoir quelque méses*
] tirae de sa Compagnie, et peut-être de parler mal de lui, il répondit
j que c'était là le bon, et qu Us auraient parce moyen une Oicasion
l^lus avantageuse de pratiquer la vertu. ^Ê
Uim il ne faut pas s étonner s'il ne se laissait point abattre à ll^
^tristesse dans toutes ces fâcheuses rencontrés, puisqu'il témoignai t
même quelquefois s*enuuyer de ce que DieU| comme il lui semblait
n'eierçait pas assez sa Compagnie par les afflictions : « Je me sais arrêté, dit-il un jour sur ce sujet, à penser depuis quelque temps, et même bien souvent, sur ce que la Compagnie ne souffrait rien, que tout lui réussissait, et qu'eUo était en quelque prospérité ; disons mieux, qu'elle était bénie do Dieu en toutes les manières, saus ressentir ni traverses ni fâcheries. Je commençais à me défier de cette bonasse, sachant que le propre de Dieu est d'exercer ceux qui le servent, rt de châtier ceux qu'il aime. Quem enimdiligit Domi^ nuij casiigat. Je me souvenais de ce'qui est rapporté de saint Ambroise, que faisant voyage il se trouva dans une maison où il apprit du maitre qu'il ne savait ce que c'était qu*afflietion ; et que sur cela ce saint prélat, éclairé des lumières du ciel, jugea que cette maison traitée si doucement était proche de sa ruine. « Sortons d'id, dit-il, la colère de Dieu va tomber sur cette maison ; • comme en effet il n>n fut pas sitôt dehors, que la foudre la mettaut à bas, enveloppa dans sa ruine tous ceux qui étaient dedans.
« D'un autre côté, je voyais plusieurs Compagnits agitées de temps en temps, particulièrement une des plus grandes et des plus saintes qui soient en l'Église, laquelle se trouve parfois comme en consternation, et qui même soufre présentement une persécution horrible ; et je disais : Voilà comme Dieu traite les Saints, et comme il nons traiterait si nous étions bien forts.en la vertu : mais connaissant notre faiblesse, il nous élève et nourrit de lait, comme de petits enfants, et fait que tout nous réussit, sans quasi que nous nous en mêlions. J'avais donc raison dans ces considérations de craindre qno^ nous ne fussions pas agréables à Dieu, ni dignes de souffrir quelque chose pour son amour, puisqu'il en détournait les afflictions et les touches, qui mettent à l'épreuve ses serviteurs. Il nous est bien arrivé quelques naufrages aux embarquements faits pour Madagascar, et encore Dieu nous en a tirés : et en l'année 1649, les gens de guerre nous causèrent dommage de quarante-deux mille livres de compte fait : mais cette perte ne nous fut pas particulière, tout le monde se ressentit des troubles publics ; le mal fut commun, et nous ne fûmes pas traités autrement que les autres. Mais béni soit Dieu, mes Frères, de ce que maintenant il a plu à sa providence adorable nous dépouiller d'une terre qu'on vient de nous Ater. La perte est considérable pour la Compagnie, mais bien considérable. Entrons dans le sentiment de Job, quand il disait : Dieu m'avait donné ces biens, il me les a ôtés : son saint nom soit béni. Ne regardoQS pas cette privation comme venant d'un jugement humaiu ; mais disons que c'est Oien qui nous a jugés, et humilions -nous sous la main qui nous
frappe, comme David qui disait : Obmului, et non aperui os meumj quoniam lu fecisti. Je me suis tu, Seîgueur, parce que c'est vous qui l'avez fait. Adorons sa justice, et estimons qu'il nous a fait miséricorde de nous traiter ainsi ; 11 Ta fait pour notre bien : Béni omnia feciij rapporte saint Marc, il a tout bien fuit.
CTétaitdans ces sentiments très-parfaits et élevés que M. Yincent portait avec une patience héroïque, non-seulement la perte des biens, mais aussi celle des personnes qui lui étaient les plus chères, et dont la séparation ne lui pouvait àtreque très-sensible. Ce fut dans cette disposition qu'ayant perdu un des anciens prêtres missionnaires, auquel il avait une conflanoe très -particulière, et qu'il considérait comme l'une des principales colounes de sa Congrégation ; et en même temps se voyant en danger den perdre un autre qui était malade à l'extrémité, il écrivit ces paroles à une personne de confiance : « Par la grâce de Dieu, j'en ai mon cœur en pal\, dans la vue que c'est le bon plaisir de Dieu : il est vrai qu'il me vient parfois quelque crainte que mes péchés n'en soient la cause; mais reconnaissant en cela même le bon plaisir de Dieu, je l'agrée de très-bon cœur. •
Un de ses prêtres lui déclarant un jour les peines qu'il avait en la conduite d'une maison de la Compagnie : « Ah ! Monsieur, luidit-U, voudrlez-vous bien être à vous sans souSï*ir?et ne vaudrait-il pas mieux avoir un démon dans le corps, que d'être sans aucune croix? Oui, car en cet état le démon ne nuirait point à l'àme; mais n'ayant rien à souffrir, ni l'àme ni te corps ne seraient pas conformes à Jésus-Christ souffrant; et cependant cette conformité est la marque de notre prédestination : partant ne vous étonnez point de vos peines, puisque le Fils de ibieu les a choisies pour notre salut. »
Il dit à un autre qui souffrait pour la justice : « Votre cœur n'estil pas bien consolé de voir qu'il a été trouvé digne devant Dieu de souffrir en le servant? Certainement vous lui en devez un remercîment particulier, et vous êtes obligé de lui demander la grftce d'en faire un bon usage. »
Ayant une autre fois appris qu'une vertueuse abbesse trouvait de grandes difficultés et contradictions pour mettre Tordre qu'elle voulait établir dans son abbaye, il donna conseil à un bon ecclésiiistique de faire ce qu'il pourrait pour l'encourager dans son entreprise, et lui dire « que les souffrances dans l'établissement d'un bien attiraient les grâces nécessaires pour y réussir. »
Le diable ayant un jour suscité un orage contre quelques missionnaires pour empêcher le fruit d'une mission à laquelle ils travaillaient, M. Vincent en écrivit au supérieur en ces termes : « Béni soit
Dieu des difflcnltés qu'il lui plait que vous rcucoutricz. U faut bien en cette occasion honorer celles que le Fils de Dieu a ressenties sur la terre. 0 Monsieur, qu'elles étaient bien plus grandes! puisque pour l'aifersion qu'on avait de lui et de ça doctrine, on lui interdisait l'entrée des lieux, et qu'enfin oq lui a ôté la vie. C'est à ces rencontres qu'il disposait ses disciples lorsqu'il leur dit qu'on se moquerait d'eux, qu'on les bafouerait, qu'on les maltraiterait ; que les pères se rendraient parties contre leurs enfants, et que les enfants persécuteraient leurs pères. Profitons donc, Monsieur, de ces rencontres, et souffrons comme ces saints Apôtres ont souffert les contradictions qui nous surviendront an service de Dieu. Mais plutôt réjouissonsnous-en comme d'un grand bien quand elles nous arriveront, et commençons en cette occasion à en faire l'usage tel que les Apôtres en ont fait, à l'exemple de leur chef Notre* Seigneur. Si nous nous comportons de la sorte, assurez-vous que les mêmes moyens par lesquels le diable vous a voulu combattre vous serviront pour l'abattre ; que vous réjouirez tout le ciel, et les bonnes âmes de la terre qui le verront, ou qui Tentendront; que ceux-là même auxquels vous avez à faire vous béniront enfin, et vous reconnaîtront comme coopérateur de leur salut. Mais quoi! Hoc genu$ dœmoniorum non qicilur nisi in oratione et palieniiâ. La sainte modestie et récollection intérieure qui se pratique dans la Compagnie, vous pourra aussi servir ; et il sera bon encore de vous informer d'où peut provenir Ta version que ce peuple témoigne envers les missionnaires, afin de s'abstenir de ce qui peut y avoir donné occasion, et même de faire le contrairet s'il est expédient; et lorsque vous en serez informé, je vous piiede m'en donner avis. »
Écrivant une autre fois à quelqu'un qui se plaignait de qurlque personne, il lui dit ces paroles : « Je crois bien que celui que vous me nommez vous a donné sujet de peine, et je suis marri qu'il se soit échappé de la sorte. Vous ne devez pourtant pas regarder son procédé comme venant de lui^ mais plutôt comme une épreuve que Dieu veut faire de votre patience ; et cette vertu sera d'autant plus vertu en vous que vous êtes naturellement plus vif au ressenliment et que vous avez donné moins de sujet à l'oftense que vous avez reçue. Témoignez donc que vous êtes un véritable enfant de Jésus-Christ, et que ce n'est pas en vain que vous avez tant de fois médité ses souffrances ; mais que vous avez appris de vous vaincre, en souffrant les choses qui vous fontdiavantage soulever le cœur. »
Enfin, Monsieur, dit-il à un autre, il faut aller à Dieu, per tn/amiam et bonam famam ; et sa divine bonté nous fait miséricorde quand
il lui plait permettre que naas torobioas datis le blâme et dans Vképnn pablîc. Je ne doale pas que vous n'ayez reçu en patience confusion qui voua reyient de ce qui s'est passé. Si la gloire monde d'csI qa^une famée, le contraire est bien solide quand il pris comme il faut, et j'espère qu'il nous reviendra un grand bien cette humiliât ion. Dieu noui en fasise la grâce, et veuille nous envoyer tant d'autres que par icelles nous puissions mériter de I être plus agréables. »
Or, ce qui établissait si fort M. Vincent en cette vertu de patien* tétait la ferme foi qu'il avait de cesdeoi vérités : Tune, que les mau de peine ne nous arrivent que par la volonté de Dieu, selon ce q dit un prophète: Non ej( maîum in €tvt7a(#, quod non fecerii Dom^ nns : l'autre que Dieu ne permettait jamais que nous fussions afflig* ou tentas au-dessus de nos forces, mais qu'il nous aidait par sagnVi pour nous en faire retirer du profit et de Tavantage, comme le sai Apôtre nous le témoigne par ces paroles : Fidelis Deus est , qui n paiieiur voi tentari supra idquod potesth^ sed faciet etiani cum tmL Hone pfùventum^ xàtposûUs sustinere. Étant bien persuadé de ces vérités, il disait * que rétat d'affliction et de peine n'était pas un é qui fût mauvais ; que Dieu nous y mettait pour nous exercer en vertu de pjitience, et pour nous apprendre la compassion envers autres ; lui-même ayant voulu éprouver cet élat, afin que nous eussions un Pontife qui fût compatir à nos misères, et nous encourager par son exemple à la pratique de cette vertu, *
Il ajoutait ■ qu*unedes marques plus certaines que Dleua degraud desseins sur une personne est quand il lui envoie désolations sur dé iolationSj et peines sur peines : que le vrai temps pour reconnaître ] profit spirituel d*uoe Ame était celui de la tenta tioç et tribulatioul , parce que tel qu* on est en ces épreuves, tel on se trouve ordinaire 'ment après ; et qu'en un seul jour de tentation nous pouvions acqué rir plus des mérites qu'en plusieurs autres de tranquillité. ■ Ildisa encore ■ que Teau croupissante qui devient bourbeuse et infect représente une àme qui est toujours dans le repos ; et qu'au coutrair les âmes exercées par la tentation sont comme les rivières qui coulei parmi les cailloux et les rochers, dont les eaux en sont plus belles^ plus douces. *
La plénitude qu'il avait de cette vertu lui donnait une grâce parti] , culière pour la communiquer aux autres, et pour les porter au bo I usage des souffrances. Voici en quHs termes il écrivit un jour à uî Urne affligée pour la consoler et fortifier: » Je compatis sensiblemeD à vos peines, lui dit-il, qui sont longues et diverse: c'est une croix"
etendae qui embrasse votre esprit et votre corps ; mais elle tous élève aa -dessus de la terre, et c*est ce qui me console. Tous devez aussi vous consoler beaucoup de vous voir traitée comme Notre-Seignenr a été traité, etbonorée des mêmes marques par lesquelles il nous a témoigné son amour. Ses souffrances étaient mtérieures et extérieures , et les intérieures ont été continuelles , et sans comparaison plus grandes que les autres. Mais pourquoi pensez- vous qu'il vouseierce de la sorte f C'est pour la même fin qu'il a voulu lui-même souffrir, savoir, pour vons purger de vos pichés, et vous honorer de ses vertas, afin que le nom de son Père soit sanctifié en vous. Demeurez donc en paix, et ayez une parfaite confiance en sa bonté. Ne vous arrêtez point au sentiment contraire ; défiez- vous de vos propres sentiments, et croyez plutôt à ce que je vous dis et à la connaissance que j'aide vous qu'à tout ce que vous pourriez penser et ressentir. Vous avez tout sujet de vous réjouir en Dieu, et de tout espérer de lui par Notre-Seigneur qui habite en vous : et après la recommandation qu'il vous a faite de renoncer à vous-même, je ne vois aucune chose que vous avez sujet d'appréhender, non pas même le péché, qui est le seul mal que nous devons craindre; parce que dans l'état de religion que vous ayez embrassé, vous faites pénitence du passé ; et que pour l'avenir, vous avez une trop grande horreur de tout ce quipourraitdéplaireàDieu. »