‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 109 sur 115 · CHAPITRE XXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXllI

SA PATIEIICE DAHS LES MALADIES.

L'esprit malin connaissant combien est grande la faiblesse de noire chair, et combien périlleux et violents sont les assauts que les hommes ressentent de ce côté- là, par les douleurs et par les maladies, disait avec raison que l'homme exposera volontiers ses autres biens extérieurs pour sauver sa vie, et pour s'exempter des douleurs et des maladies qui sont les avant-courriers de la mort. Et quoiqu'il eût en vain attaqué la patience du saint patriarche Job par la perte de ses biens et de ses enfants, il se promettait encore de le vaincre si Dieu lui permettait de l'affliger eu son corps par les maladies et par les douleurs; et ce fut aussi en ce dernier choc que ce saint homme fit

ëdater davantage ta yertn, supportant eette dora épfeiife, non-aea* ' ^ lament avec patience^mala même avec une parfaite soamission an bon plaisir de Dieu, anqnel il rendait des bénédictions et des lonanges avec autant pins d'affection, que ses donlears étaient pins sensibles et ses peines pins violentes.

On peut dire avec vérité qne cette éprenve des donlenrs et des maladies a été celle qni a donné le dernier accomplissement à la patience de M. Vincent, et qni a couronné tontes ses antres vertns. G^est aussi pour cet effet, qu'encore que son corps parût assez robuste, et que son tempérament, qui était fort bon, joint à sa manière de vie fort réglée, dût produire en lui une longue et parfaite santé. Dieu a voulu toutefois qu'il ait été souvent exercé par diverses et fréquentes maladies. Cela pouvait provenir, ondes grandes peines et incommodités qu'il avait souffertes dans son esclavage, ou de la violence qu'il se faisait continuellement à lui-même, ou des travaux et fatigues des missions auxquelles il s'est employé durant une longue suite d'années, on enfin de son application continuelle aux grandes affaires de charité et de piété, qui étaient souvent fort épineuses et difficiles. Mais de quelque cause que cela soit provenu, II est certain que ce saint homme, par une conduite particulière de la divine Providence, a presque toujours été dans rexercice des infirmités, soit par des fluxions qui l'incommodaient en diverses parties de ck>n corps, soit par des fièvres dont il était souvent attaqué, ou par des chutes et blessures très-fàcheuses qni lui sont quelquefois arrivées, et enfin par l'enflure et les autres incommodités continuelles de ses jambes. Néanmoins quelques maladie^ dont il fût atteint, et quelques douleurs qu'il ressentît, il conservait toujours une paix et une liberté d'esprit si grande, qu'on n'eût pas dit qu'il eût souffert aucun mal, si l'abattement de son corps n'eût fait voir le contraire.

Écrivant un jour sur le sujet de ses sonffkrances à une personne de confiance toute particulière, il lui en témoigna ses sentiments en ces termes : « Je vous ai caché autant que j'ai pu mon état, et n'ai pas voulu vous faire savoir mon incommodité, de peur de vous contrister ; mais, ô bon Dieu ! jusques à quand serons-nous si tendres que de ne nous oser dire le bonheur que nous avons d'être visités de Dieu? Plaise à Notre-Seigneur de nous rendre plus forts, et de nous faire trouver notre bon plaisir dans le sien ! •

Diverses personnes de sa maison, et même du dehors, l'ayant vu dans quelques-unes de ses souffrances, étaient dans i'étonnement de la patience et de la tranquillité qui paraissait en lui, au milieu des plus violentes douleurs qu'il souffrait en ses jambes, par les fluxions

Acres ek mordlcantes qui tombaient et croupissaient sur les jointures des genoQi et des pieds, et qui dans les derniers mois de sa Tic coulaient de fois à autre en telle abondance, qu'il en avait les pieds tout baignés et les bas tout trempés, et même la terre eu était toute mouillée. En cet état il ne pouvait plus se lever de 8aehaise,ni presque se remuer; et quoiqu*ilfùt toujours dans la douleur, et sans aucun repos de nuit et de jour, il ne sortait pas néanmoins de sa bouche une seule parole de plainte; son visage retanait la même douceur et affabilité qu'il avait en santé^ et son esprit exerçait continuellement une patience tout héroïque.

« Plus il avançait en âge, dit un très-vertueux ecclésiastique qui Fa partioulièrement connu, et plus son corps s'appesantissait, et ses incommodités augmentaient, jusque là que quelques mois avant son heureuse fin il se vit privé de la célébration de la sainte Messe, qui faisait auparavant toute sa joie et toute sa consolation. Il était réduit à demeurer dans une chaise par sa caducité, et par les grandes et continuelles douleurs qu*il ressentait; et toutefois, parmi ses souOlrances, il voyait et recevait toutes sortes de personnes du dehors et du de-^ dans : il donnait ordre aux affaires de sa maison et de toute sa Congrégation, répondant à tous venants avec autant de grâce et de sérénité d'esprit que s'il n'eût ressenti aucun mal, la mémo affabilité et douceur ayant toujours paru sur son visage jusqu'à sa mort. »

Il arriva un jour qu'un de ses prêtres se rencontrant dans sa chambre lorsqu'on lui accommodait et pansait ses jambes enflées et ulcérées, et le voyant beaucoup souffrir, touché de son mal, il lui dit : « 0 ! Monsieur, que vos douleurs sont fâcheuses ! » A quoi M. Vincent répondit : « Quoi ? appelez-vous fâcheux l'ouvrage de Dieu, et ce qu'il ordonne, en faisant souffrir un misérable pécheur, tel que je suis? Dieu vous pardonne, Monsieur, ce que vous venez de dire; car on ne parle pas de la sorte dans le langage de Jésus-Christ. N'est-il pas juste que le coupable souff^e,et ne sommes-nous pas plus à Dieu qu'à nous-mêmes?

Une autre fois ce même prêtre lui disant qu'il semblait que ces douleurs croissaient de jour à autre : « Il est vrai, lui répondit-il, que depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête je les sens augmenter. Mais, hélas ! quel compte aurai-je à rendre au tribunal de Dieu, devant qui j'ai bientôt à comparaître, si je n'en fais pas un bon usage ? «

Il ne faut pas s'étonner si ce grand serviteur de Dieu avait de tels sentiments, et s'il parlait de la sorte parmi ses plus pressantes douleurs, car il avait fait depuis longtemps une bonne provision de pa-

tleneÊ^ et il avôît rempH ion esprit et son cœur des plus parfaite maximes de cette yerta^ pour les pratiquer en toatea sortes d'ocea- BiODs, et partieuHèrement dans ses maladies. Voici ce qu'il eo écrivit un jour k un dcg Fîeiia qui était dans cet exercice d'infirmité : « Il e»l vrai, lui dit-il, que la maladie nous fait voir ce que nous somtues beaucoup mieux que la santf^, et que c'est dans les soulTrafiocs que rimpatience et la mélancolie attaquent les plus résolu» : mats cofume elles n*endonimagent que les pjus faibles, voua en avez plutôt profit!^ qu'elles ne vous ont nui, parce que Notre- Seigneur vous a fortifie en la praliqtie de fu>n bon plaisir : et cette force parait en la proposition que voua avez faite de les combattre avec courage ; et j'espère qu'elle paraîtra encore mieuit dans les victoires que voiis remporterez, en souffrant désormais pour Tamour de Dicu^ non-seï lement avec patience, mais aussi avec joie et gaité- •

Et parlant un jour à ceux de sa communauté sur ce même sujet : • Il faut avouer, leur dit^il, que Tétat de maladie est un état fâcheux et presque insupportable à la nature; et néanmoins c'est un des plus puissants moyens dont Dieu se serve pour nous remettre dans notre devoir, pour nous détacher des affections du péché, et pour noua remplir de ses dons et de ses grâces. 0 Sauveur, qui avez tant souffert| et qui êtes mort pour nous racheter et pour nous montrer com^^ bien cet état de douleor pouvait glorifiée Dieu et servir à notre san^H tîficatioîi, fatte<i-noasj s'il vous plait, connaître le grand bien et le [^and trésor qui est caché sous cet état de maladie : c'est par Ià^ sieurf^f que les âmes se purgent, et que celles qui n'out point ^H vertu ont un moyen efficace d*en acquérir. On ne saurait trouver un état plus propre pour la pratique : c'est en la maladie que la f^^ s'e&ercc merveilleusement; Tcspérance ; reluit avec éclat; la réâf^^ gnation, Tamour de Dieu et toutes les vertus y trouvent une ample matière de s'exercer- C/est là où Ton connaît ce que chacun porte, ^ ce qu'il est : c*est la jauge avec laquelle vous pouvez souder, et s^| voir le plus assurément quelle est la vertu d'un chacun, s'il en a beancoup, si peu, ou point du tout. On ne remarque jamais mieu| quel est Thomme que dans riofirmerie; voilà la plus sàre épreu^ qu'on ait pour reconnaître le plus vertueux et ceux qui le sont moins : ce qui nous fait voir combien it est important que nous soyons bien établis dans la manière de nous comporter comme il faut dans les maladies. Oh! si nous savions faire comme un bon serviteur de Dieu, qui, étant dans son lit malade, en ût un trône de mérite et de gloire ! Il s'investit des saints mystères de notre religion ; au ciel du lit, il mit Timage de la très -sainte Trinité ; au che-

vety oellé de riiicaniation ; d'un côté, la Circoncision ; d'an autre, le Saint-Sacrement; aux pieds, le Crucifiement; et ainsi, de quelque côté qu'il se tournât, 6 droite ou à gauche, qu'il levât les yeux en haut ou en bas, il se trouvait toujours environné de ces divins mystèiw, et comme entouré en plein de Dieu. Belle lumière, Hessienrs, belle lumière ! si Dieu nous faisait cette grâce, que nous serions heureux ! Nous avons sujet de louer Dieu de ce que, par sa bonté et miséricorde, il y a dans la Compagnie des infirmes et des malades qui font de leurs langueurs et leurs souffrances un théâtre de patience, où ils font paraître dans leur éclat toutes les vertus ; nous remercions Dieu de nous avoir donné de telles personnes. J'ai déjà dit beaucoup de fois, et ne puis m'empëcher de le dire, que nous devons estimer que les personnes afiDigées de maladie dans la Compagnie sont la bénédiction de la même Compagnie.

« Considérons que les infirmités et les afflictions viennent de la part de Dien. La mort, la yie, la santé, la maladie, tout cela vient par l'ordre de sa providence ; et de quelque manière que ce soit, toujours ponr le bien et le salut de l'homme : et cependant il y en A qui sooffirent bien souvent avec bi*aucoup d'impatience leurs afflictions, et c'est une grande faute. D'autres se laissent aller au désir de changer de lien, d'aller ici, d'aller là> en cette maison, en cette province, en son pays, sous prétexte que l'air y est meilleur. Et qu'estce que cela? ce sont gens attachés à eux-mêmes, esprit de fillettes, personnes qui ne veulent rien souffrir, comme si les infirmités corporelles étaient des maux qu'il faille fuir : fuir l'état où il plaît à Dieu de nous mettre, c'est fuir son lionheur. Oui, la souffrance est un état de bonheur, et sanctifiant les âmes.

» J'ai vu un homme qui ne savait ni lire ni écrire, qu'on nommait Frère Antoine, dont le portrait est en notre salle : il avait l'esprit de Dieu en abondance. Il appelait un chacun son frère; si c'était une femme, sa sœur ; et même quand il parlait à la reine, il l'appelait sa sœur. Chacun le voulait voir. On lui demandait un jtmr : Mais, mon Frère, comment faites-vous a l'égard des maladies qui vous arrivent? comment vous y comportez -vous? que faites- vous pour en faire usage? Je les reçois, dit-il, comme un exercice que Dieu m'envoie: par exemple, si la fièvre m'arrive, je lui dis : Or sus, ma sœur la maladie, ou bien, ma sœur la fièvre, vous venez de la part de Dien, soyez la bienvenue ; et ensuite je souffre que Dieu fasse sa volonté en moi. Yoilà, Messieurs et mes Frères, comme il en usait. Et c'est ainsi qu'ont coutume d'eu user les serviteurs de Jésus-Christ, les amateurs de la croix. Cela n'empêche pas qu ils usent des remèdes or-

donnés pour le soiilagement et la gaérison de chaque maladie : et ea cela même c'est faire bonnenr à Dieu qui a créé les plautes, et qui leur adonué la vertu qu'elles ont; mais d'avoir tant de tendresse sur soi, se délicater pour le moindre mal qui nous arrive, c'est de quoi nous devons nous défaire ; oui, nous faire quittes de cet esprit ai tendre sur nous-mômes. »

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