‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 34 sur 115 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

[11. VIUCErr S^EMPLOIE POL'R L'ASSIBTAÎïCK des PAUVRES LORUAIÎtS PEK- DAKT LES GU£R]|ES, ET PILEE?ÏD OK SOIN PAKTICULLEU DE PLt^SIEUKS PAUVRES GEr^ITtLSHOMVES ET DEMOISELLES ItiFUGIES A PABIS.

Saint Augustin a dit avec grande raison, que Dieu était si bon, qu*tt ne permettrait jamais aucun mal, s'il ne se reconnaissait assez pais&aut pour en tirer un plus grand bien. On pourrait alléguer un nombre presque infini d'exemples pour faire voir combien cette parole est véritable. Mùh sans eu aller chercher plus loin, il ne f*jut que jeter tes yeux sur ce qui s* est passé pendant les guerres deniières dans la Lorraine, ou il semble que Dieu a*ait permis cette extrême miKèreien

laguelIeoDt été réduits les habitants de cette province, autrefois si riche et si abondante en toutes sortes de biens, que pour en tirer de très-grands avantages spirituels ; particulièrement pour donner occasion à plusieurs personnes vertueuses de pratiquer des œuvres d'une charité tout héroïque ; et entre les autres à M. Vincent, qui a signalé sa vertu en cette occasion, et qui a fait ressentir à ces pauvres peuples affligés jusqu'à quel degré pouvait monter la charité en ces derniers siècles, quoique, selon la prédiction de Jésus-Christ, elle s'y trouve si refroidie à cause de l'iniquité qui abonde et regorge de tout côté ^

M . Vincent ayant eu avis en Tannée 1 639 del'état déplorable auquel la Lorraine était réduite par le malheur des guerres et par l'extrême nécessité des habitants, se résolut de les secourir; et ayant recueilli quelques aumônes, auxquellesilcoutribua notablement de son côté, il led envoya distribuer par les mains de ses missionnaires. Mais ces aumônes ayant été bienlôl employées, quelques-uns de ceux qu'il avait envoy éb étant retournés, lui rapportèrent les nécessités inouïes et presque incroyables qu'ils avaient vues de leurs propres yeux. Gela toucha à fort le cœur de M. Vincent, et de quelques autres personnes de condition et de piété de Tun et de l'autre sexe de la ville de Paris, auxquelles il en lit le récit, que la résolution fut prise de secourir ces pauvres gens à quelque prix que ce fût. Pour cet effet, ces charitables personnes fournirent des sommes très-notables, que M. Vincent envoya par quelques-uns des siens pour être départies et employées selon les plus pressants besoins qui se trouveraient, non-seulement dans les villages, mais aussi dans les villes, et môme dans les plus grandes, qu'on croyait les moins incommodées des guerres, comme Uelz, Xoul, Verdun, Kancy, Bar-le-Duc, Pout-à-Moussou, Saint- Uihiei et autres : car en ce déplorable temps il y avait eu tous lieux des personnes de tous états dans la deruière afllictiou et iudigCDce; juaque^là qu'Use trouvait des mères qui, par uue rage de faim, mani;eaient leurs propres enfants; des lilles et demoiselles eu graud nombre, qui étaient sur le point de se prostituer pour éviter la mort; et des religieuses mêmes des plus rélormces, qui se voyaient à la veille d'éUre obligées, par rextrème nécessité, de rompre leur clôture pour Uier chercher du pain, au péril de leur honneur, et au graud scandale de r£glise.

Ce grand nombre de personnes de toute condition et de tout sexe, rtduiles à l'extrême nécessité, épuisaient iucoulincut les aumôacs, quoique très-abondantes, qu'on envoyait pour les secourir; et uue charité moindre que celle de M. Vincent eut perdu courage, et eut

' Uuuiûam abuDdavlt luiqulUé, rvfrigescet cbarilas. Matth,, 2\,

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cotiBidéré cette cnirepriâe comtiieune chose impossible, attendu lel autra^ grandes ui pressatiles nécessités au^Lquelles il faltatt en mèûie tempii pourvoir du côté de Paris et du reste de la FraDce* Mais que ne peut un cœur qui aime iïieu, et qui se mortilie parfaitement eu luit Je puis tvuty disait le saint Apùtre^ en celui qui me foriifîe\ M. Vincent pouvait bieudire de même : et eu elTet Dieu donna une belle bénédiction a i^es charitables instances envers tous ecux el celles qull \uyait disposés a exercer les œuvres de miâericurde, qu'il procura et lit euvojer en divei-s temps priîs de seize ceut mille livres d^aamùues pour It^H pauvres de la Lorraine, dont la feine mère du roi lit donner une partie; Lesdaïuei de la Cluiritc de PatLs y eontribuèreut aussi notablement de leur eôié. Un a laèuie remarqué qu*uu i^eul frère de la Mission a fait cinquante-trois vojuges en Lorraine, pendant neuf oa dlE aunéus que cette extr^rue neccsEsité dura, pour y porter l' argent de» aumônes, et qu il nj portait pas oioiusde vingt mdle livres acfiaque fois, et quelquefois vnigt-einq et Ireute mille et plus; et ce qui est mervcilleuK et qui lait eonnaHre la protection manifeste de Dieu sut* cette tjoune œuvre, est qu'ajaut lait la plupart de ces voyagea au travers des armées, et eu des lieux remplis de soldats, et exposés aux pilkries de telies gens^ il n'a jamais été vole, ut fouillé, et est toujourà arrivé heureubemeut dans les iicu^i où il allait dititnbuer ces aumôiics. Pour tes rendre plu» utiles auK pauvres, et même pour les étendre davautage, M, Vincent avait donné ordi eaux missionnaires quittaient eu Lorraine, de faire dislnbuti'jounicllemeul, dans tous les lieux où il y avait des pauvres, du pain et du potage qu'on faisait faire pout leur nourriture ; et il leur recuuimaudaU particulièrenieut d'avoir soin lies malades, et de ne pas oublier aussi de faire laumOne spirituelle eu même temps qu ou leur dislribuuit k corporelle, les instruisant, coQSolant^eucouiagcaut, et dotmaut ainsi la pùture aux âmes, pen-^ daut qu'au ne un lisait et soulageait les lorps.

Qui pourrait maintenant diie acunibien de persounesce Mcledispensaleur a, [jar ses soins et entrepri&es eliaritables, sauvé la vie du corps et de 1 ûme? Lombien il en a relire du précipice du désespoir, ou ils s allaient perdre? Dieu seul, qui a été le premier auleur de tous cesbieui, tes connaît; et nous eu verrous quelque chose au second livre, où il i^cra parié plus en particulier de ce qui s'est passé dans celte mtrvcilleubc entreprise.

Mais ce n'est pas eucore tout ; la provideuee de Dieu préparait une uouveïfe Uianière, eu ce même temps- la, pour mettre Je combîe à la charité de ce vrai père des pauvres. La conlmuation de la guerre \

* Omnia iKïsium U va «lui me CgafortJit. Philipp,a 4,

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des miflëitt eitrémes de la Lcirraine obligeait enfin une partie des habitanta d'en sortir, et de se Tenir réfugier à Paris ; un grand nombre se Tint jeter entre les bras de M. Vincent, comme au commun et au plus assuré asile des pauvres et des affligés. Il prit soin de les faire loger en divers lieui, leur procura du pain et des habits ; et ayant reconnu que, par le malheur du temps et faute d'assistance de leurs pasteurs, qui étaieut pour la plupart ou morts ou en fuite, il y en avait plusieurs qui depuis longtemps n'avaient point approché des sacrements, il leur fit fairedeuxmissionsdansrégliscd'unvillagedistantenvirond'unedemilieue de Paris, nommé la Chapelle, au temps des fêtes de Pâques, pendant deux années consécutives; auxquelles missions il y eut un grand Donibre de personnes de condition de Paris, qui eurent dévotion d'assister; les uns pour prendre part au travail, et les autres aux fruits et au mérite de l'œuvre par leurs bienfaits et aumônes ; et par ce moyen CCS pauvres gens, en recevant le bien spirituel qu'on leur procurait^ furent aussi secourus pour leurs besoins temporels, les uns ayant été Biis en condition, et les autres on état de gagner leur vie.

Or, entre ces réfugiés de Lorraine, il se trouva plusieurs personnes de ouudition de tout sexe, gentilshommes et demoiselles, que la néceslité obligea aussi de Tenir à Paris, où, ayant vendu ce qu'ils avaient dû ipporier et sauver du débris de leurs biens, et s'en étant entretenus quelque temps, après que tout fut consume, n'ayant plus de quoi subftisler, lia se trouvaient pour la plupart réduits à une nécessité d'autant phu grande qu'ito ne Tosaieut faire paraître, la honte de se voir déchus de leur premier état leur fermant la bouche et les faisant résoudre à souffrir plutôt toutes sortes d'extrémités que de manifester leur pauvreté. Une personne d'honneur et de mérité eu ayant eu connaissance, en donna aTis à M. Vincent, et lui pro^.osa la pensée qu'il avait eue de chercher les moyens de les assister. Â quoi il répoudit : • O Monsieur, que voua me faites plaisur! Oui, ilest juste d'assister et de soulager cette jiauvrtt noblesse, pour honorer Kotre-Scigucur, qui était très-noble et trb-pauvretout ensemble. » Après quoi ayaut recommandé cette affiit^ â Dieu, et considéré en lui-même par quel moyeu il pourrait rendre cette aasiatance, il jugea que cette œuvre était uu digue objet de Il eharilé de quelques personnes decoudition. £teu eifet, il en disposa sept ou hait d'entre eux, qui étaient d'une insigne piété, du nombre dôquela était feu M. le baron de Renty, dont la sainte vie, qui a dé rédigée par écrit, et donnée au public après sa mort, peut servir d'an parfait modèle de toutes sortes de vertus aux âmes vraiment nobles.

Ces messieurs donc ayant été conviés par M. Vincent de s'assembler poir ce sujet, il leur parla si eiiijiceauacJv^i'iiUjji^i uj jo li tnirut

de catte œuvre de ebarite, qu'tb priretit réâolutioQ de se lier et associer ensemble pour secourir el assister cette pauvre noblesse; et quelques-uns !i'étaut chargés de les aller voir eu leurs chambres pour re^ connaître plus en particulier leurs be^oias, prendre leurs noms, et savoir au ^rai le nombre des personnes de chaque famille, le rapport eu fut fait en la prochaine assemblée, où t > se cotisèrent tous pour leur fournir la subsistance d'un mois. Et d* ^ uis ils cantinuèrent de s assembler à Saint-Lazare tous les premiei's dimanches des moii*, et se cotisaient de nouveau selon les besoins de ces pauvres réfugiés* M, Vincent y coulribuail toujours de son côté, et quelquefois au-deludece qu'il pouvait. Une fois, entre autres, il arriva que tous s'étaut cotisés, il s'en fallait environ deux cents livres que la somme nécessaire pour cette charité ne fût complète; ce que M. VincenL voyant, il appela le prêtre procureur de la maison, et, après Tavoir tiré à l*écart, il lui demanda tout bas quel argent il avait, A quoi il répondit qu'il n'avait que ce qui était uécessaire pour pourvoir le lendemain auji nécessités ordinaires du vivre de la communauté^ qui était alors fort nombreuse. £t combien y a-t-il?luidilM. Vincent* Cinquante écus^ réponditil. Mais n'y a-t-il que cela d'argent dans la maison? réplique M. Vincent, Kou, Monsieur, répond Tautre, il n'y a que cinquante écus. Je vous prie, lui dit derechef M- Vincent, de me les aller quérir j et les lui ayant apportés, il les donna pour fournir h peu près à ce qui manquait pour la subsistance d'un mois de cette pauvre noblesse, aimant mieux smcommoder et se réduire à emprunter pour avoir de quoi vivre pour les siens, que de laisser î^ouHrir ces pauvres réfugiée* Un de ces messieurs, qui avait prêté l'oreille, ayant entendu la réponse du procureur, admira la généreuse charité de M, Vincent ; oa qu'ayant après rapporté aux autres, ils en furent si touchés, que quelqu'un d'entre eux envoya le lendemain matin un sac de mille frauea à 'lamaitiou de Saint-Lazare par anmùne.

'lel exercice de charité envers la pauvre noblesse de Lorraine couti ma euviron sept ans, pendant lesquels on leur portait tons les mois l< nr subsistaneej et outre cela, ces messieurs les allaient visiter les nus après les antres, leur rendant toujours dans ces visites quelques^ I témoignages de respect, et leur disaut quelque parole de consolation : [ils leur procuraient encere d'ailleurs tout le secours qu'ils pouvaient Idans leurs aiïaues. Enlin, la Lorraine s'etant uu jieu remise de tous ^«es troubles qui i'a valent agitée, plusieurs de ces relui^iés relonrnè- |rent en leurs maison!!, et M, Vincent prit soin de leur fournir ce qui |ëlait nécessaire, taut pour leur voyage que pour subsister quelque rtempH dans leur pays, et continua toujouri d assister ceux qui restaient à l^aik*

Comitie nu exercice de ebarité n'occapait jamais tellement le cœur de M. Vincent, qn*il ne fût toujours disposé d*eQ embrasser un autre, ayant su en ce même temps qu*il y avait plusieurs seigneurs et gen* tilsbommes anglais et écossais, lesquels, pour le sujet de la foi catholique qu'ils professaient, avaient été contraints de se réfugier à Paris, il en parla à ces messieurs qui avaient assisté les Lorrains, et procura, conjointement avec eux, qu'ils fussent secourus comme les autres ; et il a toujours continué, presque jusqu'au temps de sa mort, de les assister de se« soins et de ses aumônes. Voici un extrait de ce qu'uu des pins qualifiés seigneurs de cette illustre et charitable assemblée a mis par écrit sur ce sujet :

• BI. Vincent était toujours le premier à donner : il ouvrait son cœur et sa bourse, de sorte que, quand il manquait quelque chose, ilcontribaait tout le sien, et se privait des choses qui lui étaient nécessaires poar achever Tduvre commencée. Une fois même que pour parfaire une somme considérable il était besoin de trois cents livres, il les donna aussitôt ; et Ton sut que c'était des deniers qu'une personne charitable loi avait donnés pour lui avoir un autre cheval meilleur que le sien, qui était diverses fois tombé sous lui de faiblesse, étant extrêmement vieux . Mais il aima mieux souffrir de se mettre en péril d*étre blessé, que de laisser des personnes qu'il croyait dans le besoin, sans les assister. »

Cette assemblée continua près de vingt ans ou environ, et on peut ivec raison la mettre au rang des grandes œuvres auxquelles M. Vincent a coopéré, puisqu'il en a été Tauteur et le promoteur,et qu'avec la charité et le zèle des personnes illustres qui la composaient, il a remédié à une infinité de maux, et procuré un très-grand nombre de biens fort considérables.

Nous ne devons pas omettre ici que M. Vincent voyant tant de mauvais efiels causés par la guerre, et considérant les horribles péchés, les blasphèmes, les sacrilèges et profanations des choses les plus saintes, les meurtres et toutes les violences et cruautés qu*on exerçait sur les personnes même innocentes, outre la désolation des provinces et la raine de tant de familles, son cœur s'en trouva tellement saisi , et comme tout outré de douleur, qu'il se résolut, contre toutes les raisons que la prudence humaine lui pouvait suggérer, d'employer un moyen dont le succès paraissait assez douteux, et qui pouvait d'ailleurs lui être fort préjudiciable. Nous avons déjà dit en un autre endroit que M. le cardigal de Richelieu lui témoignait beaucoup de bieiivcillauce, et ce fut de cette bienveillance qu'il se voulut prévaloir, non pour ses propres intérêts, mais pour le bien public. Dans ce dessein, il sVn alla nu jour le trouver, et après lui avoir exposé avec toute Forie de respect la souffrance extrême du pauvre peuple, et tous les autres déFor-

drefl et poches oansé» par la puerre, il se jeta h FeB pied», en Inî dif^ant : « Mongeîpnenr, donnez-nons la paix; ayez pitië de nous; donnez la paix à la France. » Ce qu'il répéta avec tant de sentiment, qne ce prand cardinal en fnt tonclië : et ayant pris en bonne part sa remontrance, il Ini dit qu'il y travaillait, et que celte paix ne dépendait pas de lui seul, mais aussi de plusieurs autres personnes, tant du royaume qne du dehors.

11 est vrai qne si M. Vincent eut consulte^ quelque sajre du siècle, il lui eût dit qne par celte lil>ert<^ de parler il s'exposait h n'avoir plus aucun accè<î auprè*; de ce premier ministre ; maisla charité qui pressait son cœur lui fit déposer toute crainte et fermer les yeux à tout respectliumain pour ne regarder uniquement, en ce qu'il entreprenait, que le service de Dieu et le bien du peuple chrétien. Lui-même parlant d'un semblable sujet : ^ Je fus un jour charpjé, dit-il, de prier M. le cardinal de Hichelieu d'assister la pauvre lîibernie : c'était du temps que rAnpfleterrc avait la guerre avec son roi ; ce qu'ayant fait : Ah ! M. Vincent, me dit-il, le roi a trop d'affaires pour Ip pouvoir faire. Je lui dis qne le pape le seconderait, et qu'il offrait cent mille écus. Cent mille écus,répliqua-t-il, ne sont rien pour une armée : il faut tant de soldats, tant d'équipages, tant d'armes et tant de convois partout. C'est une grande machine qu'une armée qui ne se remue que malaisément. »

Or, quoique ses prières ne fussent pas alors eflicaces et que ce qu'il proposait ne se pût exécuter, l'on voit néanmoins par là avec combien d'affection et de zMe il s'e^t toujours employé pour procurer l'avantage de la religion et le vrai bien des catholiques.

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