CHAPITRE IV
CE QUI LUI ARRIVA LORSQU*IL FUT FAFT ESCLAVE, ET MENE B!l
BABBAfilE.
Pendant tout le temps que Vincent de Paul emploja au cours de ses études, tant en la ville d'Acqs qu'eiiM* Université de Toulouse, il se comporta avec tant de modestie et de sagesse, répandant entons lieux une si bonne odeur par savertu, qu'il en était estimé et aimé de tous ceux qui le connaissaient; et d'ailleurs la bonne conduite dont il usait envers les jeunes pensionnaires qu*il avait avec lui, auxquels il prenait un soin particulier de donner, avec la science qu'il leur enseignait, de fortes impressions de la piété chrétienne, le mit en telle réputation dans l'oulouse, qu'il pouvait s'y promettre un établissement cousidérabic; et M. de Saint-Martin, chanoine d'Acqs, sonancienet intime ami qui lui a survécu, a témoigné que dès ce temps-là on lui avait fait espérer un évèché par renlremise de M. le duc d'Epcrnon, duquel il avait élevi^. deux proches parents parmi ses pensionnaires. Au commencement de Tannée 1605 il lit un vo)rage à ISordeaux, dont on ncsait pas le sujet, mais il y a raison de croire que c'était pour quelques grands avantages qu'on lui voulait procurer : car dans l'une de ses lettres
* Non JudicavI me scire aliqnid inter vos nUi Jcsum Clirislam, et hune cruciûxum. 1. fo/'., 2.
écrite en ce temps-là, il dit : « qa*il Tayait entrepris pour une affaire qui requérait une grande dépense, et qu'il ne pouvait déclarer sans témérité. •
Etant de retour à Toulouse, il trouva qu'une personne qui avait eu estime de sa vertu, et désiré de lui procurer quelque accommodement, étant décédée pendant son absence, l'avait institué son héritier par son testament, ce qui l'obligea d'employer quelque peu de temps à re< cueillir celte succession ; et ayant appris qu'un homme qui devait quatre ou cinq cents écus à cette personne défunte, s'était relire a Marseille pour éviter les poursuites qu'on lui faisait, et qu'ayant gagné quelque bien par le trafic, il était en état d'acquitter cette dette, il 8*y en alla pour se faire payer, et par accommodement il en tira trois cents écus : c'était au mois de juillet de Tannée 1605, auquel temps comme il se disposait à retourner par terreà Toulouse, un gentilhomme de Languedoc, avec lequel il était logé, le convia de s'embarquer avec lui jusqu'à Narbonne; ce qu'il lui persuada facilement, parce que \c. tempsétant propre à la navigation, il espérait par ainsi abrégerde beaucoup son chemin.
Il est vrai que, selon le sentiment ordinaire du monde, cet embarquement lut fut bien funeste : mais si on le regarde avec des yeux éclairés de la lumière de la foi, il fut très-heureux pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui.
r^issons-lui faire à lui-même le récitdcce qui lui arriva en cette rencontre, qui se trouve dans une lettre qu'il écrivit d'Avignon, après qu'il fut échappé de son esclavage, en date du 24 juillet 1607, à M. de Commette jeune, l'ainéétantmortde la gravellequelquetempsauparavant.
« Je m'embarquai, dit-il, pour Narbmne, pour y être plus tôt et pour m'épargner, ou pour mieux dire, pour n'y jamais être et pour tont perdre. Le vent nous fut autant favorable qu'il fallait pour nous rendre ce jour-là a Narbonne (qui était faire cinquante lieues), si Dieu n'eût permis que trois briganlin turcs qui côtoyaient le golfe de Lion, pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait une foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent donné la charge et attaqué si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués, et tout le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tont le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons. Les premiers éclats de leur rage furent de hacher noire pilote en mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leure, outre quatre ou cinq forerais que h^ nôtres tuèrent : cela fait, ils nous enchaînèrent , et après nous avoir grossièrement pansés, ils poursuivirent leur pointe faisant mille vole-
ries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les a^oir volés. Et enfin, chargés de marchandises, aubont de sept ou huit jours, ils prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand-Tore, où, étant arrivés, ils nou!« exposèrent en vente, avec un procès-verbal de notre capture, quMIs disaient avoir faite dans un navire espagnol ; parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient en ce lieu-là, pour rendre libre le commerce auxl^rançais. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouilles, ils nous donnèrent à chacun une paire de caleçons, un hoqueton de lin, avec une bonnette, et nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous aérant fait faire cinq ou six tours par la ville, lu chaîne au cou, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger, et qui non, et pour montrer que nos plaies n'étaient point mortelles. Cela fait, ils nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtés, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis lutter, pour voir laforce d'un cliacun, et mille autres sortes de brutalités.
« Je fus vendu à un pécheur qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer ; et depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, à ce qu'il me disait, avait travaillé l'espace de cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, etc. 11 m'aimait fort, et se plaisait de me discourir de l'alchimie, et puis de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m'altirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues priircs que je lui faisais, et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. L'espérance donc, et la ferme croyance que j'avais de vous revoir. Monsieur, me fit être plus attentif à m'inslruire du moyen de guérir de la gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire des merveilles ; ce qu'il m'enseigna, et même me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis d'avoir été esclave auparavant la mort de Monsieur votre frère ! car je crois que si j'eusse su le secret que maintenant je vous envoie, il ne serait pas mort de ce mal-là, eié. •
« Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septenlm iMS^ • jusques au mois d'août 1606, qu'il fut pris et mené aa gMÛIlittiâi
pour travailler pour lui, mais en Tain, car il mourut de regrets par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit bientôt après la mort de son oncle, parce qu'il ouït dire que sr. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait avec bonnes et expresses patentes du Grand-Turc, pour recouvrer tous les esclaves chrétiens. Un renégat de Kice en Savoie, ennemi de nature, m'acheta, et m*emmena en son temat^ ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand-Seigneur: car là le peuple n'a rien, tout est au Sultan ; le lemat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une destroisfemmes qu'il avait, était grecque chrétienne, mais schismatique ; une autre était turque, qui servit d'iustrumcnt à l'immense miséricorde de Dieu pour tirer son mari de l'apostasie, et le remettre au ^iron de l'Église, et me délivrer de mon esclavage. Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs oii je fossoyais, et un jour elle me commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du quomodo canîabimus in terra aJiena des enfants d'Israël captifs en Babylone, me fit commencer, la larme à l'œily-le psaume Super fiamina BahyloniSj et puis le Salve j Regina^ et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir, que c'était merveille : elle ne manqua pas de dire a son mari le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'tïlle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que j'avais chantées en sa présence : en quoi e!Ie disait avoir ressenti un tel plaisir qu'elle ne croyait point que le Paradis de ses pères, et celui qu'elle espérait, fût si glorieux, ni accompagné de tant dejoie, que lecontentement qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu ; concluant qu'il y avait en cela quelque merveille. Cette femme, comme un autre Gaïphe, ou comme l'Ancsse de Balaam, fit tant par ses discours que son mari me dit, dès le IcndeniuiiK ({u'il ne tenait qu'à une commodité que nous ne nous sauvassions en lM*ance; mais qu'il y donnerait tel remède, que dans peu de jours Dieu en serait loué. Ce peu de jours dura dix mois qu'il m'entretint en celte espérance;, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif, et nous rendîmes le 28 juin à Aigues- Mortes, et tôt après à Avignon, où M. le Vice-Légat reçut publiquement le renégat avec la larme à l'œil et le sanglot au cœur, dans l'église de Saint- Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des assistants. Mondât seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il s'en va toot ansâtât que son successeur sera venu. 11 a promis au péDtteot de jii lUie entrer à l'austère couvent des Fate ben FrateUi^ o&JIs^eit^jMÏ»
Telles sont les parolesde M. Vincent lui-mt^me, dans la lettre qu'il écrivit étant à Avignon, et qui fut trouvée par hasard entre plusieurs autres papiers par un gentilhomme d*Acqs, neveu de M. de Saint- Martin, chanoine, en Tannée (658, cinquante ans après qu'elle a été écrite : il la mit entre les mains dudit sieur de Saint-Martin, son oncle, lequel en envoya une copiée M. Vincent, deu\ ans avant sa mort, estimant qu'il serait consolé de lire ses anciennes aventures, et de se voir jeune en sa vieillesse : mais l'ayant lue il la mit au feu, et hientôt après, remerciant M. de Saint- Martin de lui avoir envoyé cette copie, il le pria de lui envoyer aussi l'original, et lui en fit encore de trte-grandes instances par une autre lettre qu'il lui écrivit six mois avant sa mort. Celui qui écrivait sous lui se doutant que cette lettre contenait quelque chose qui tournait à la louange de M. Vincent, et qu'il ne la demandait que pour la brûler, comme il avait brûlé la copie, afind'en supprimer la connaissance, fit couler un billet dans la lettre de M. de Saint-Martin, peur le prier d'adresser cet original à quelque autre qu'à M. Vincent, s'il ne voulait qu'il fût perdu ; ce qui l'obligea de l'envoyer à un prêtre de sa Compagnie, qui était supérieur du séminaire qui est au collège des Bons-Enfants à Paris : et c'est par ce moyen que cette lettre a été conservée; en sorte que M. Vincent n'en a rien su avant sa mort; et sans ce pieux artifice, il est certain qu'on n'eût jamais rien s>u de ce qui s'était passé en cet esclavage : car cet humble serviteur de Dieu faisait toujours ses efforts pour cacher aux hommes les grâces et les dons qu'il recevait de Dieu, et tout ce qu'il faisait pour sa gloire et pour son service. Ceux qui l'ont observéde plus près l'ont bien reconnu en toutes sortes de rencontres; et on aurait peine de croire jusqu'où allaient ses soins et ses précautions pour éviter tout ce qui pouvait tendre en quelque manière que ce fût, directement ou indirectement, à son estime, ou à sa louange; de sorte que l'on ne verra en ce récitdc sa vie, que ce que son humilité n'a pu dérober à la vue et à la connaissance des hommes. Que si par quelque raison de charité ila élo obligé quelquefois de découvrir quelque petite chose qu'il ne pouvait refuser a l'édification duprochain,ce n'apasétésans se faire grande violence; et encore après avoir dit ce qu'il croyait ne pouvoir retenir sous le silence, on lui a vu souvent demander pardon d'avoir ainsi parlé de soiniôme; et quand il pouvait le faire en tierce personne, sans qu*on s'aperçût que ce fût de lui qu'il entendait parler, il le faisait avec toute l'adresse que son humilité lui pouvait suggérer.
Outre la constance et la fermeté à professer la foi de Jésus-Christ parmi les infidèles, la parfaite confiance au secoui*s de la divine bonté dans un délaissement et abandon dos créatures, la fidélité danslcs cxer-
cices (le piété envers Dieu, et de dévotion envers la très-sainte Vierge, au milieu des impiétés de la Barbarie, la grâce de fléchir les cœurs les plus durs, etd*inspircr des sentiments de respect et d'affection envers noire sainte religion, aux esprits qui y étaient très-opposés, et plusieui's autres vertus et dons de Dieu qui ont paru en M. Vincent pendant son esclavage, et que nous laissons au pieux lecteur à considérer et peser autant qu'il sera expédient pour son édification; il y a deux choses qui méritent ici son attention particulière.
L'une est la vertu extraordinaire de M. Vincent à retenir et supprimer en lui toutes les connaissances que ce médecin spagirique lui avait communiquées de divers beaux secrets de la nature et de l'art, dont il lui avait vu faire des expériences merveilleuses durant une année qu il fut à son service, comme lui-même le témoigne dans la suitu' c:j cjlLe letlre à M. de Commet, dont nous avons rapporté seulement un oïlrui t, et dans une autre qu'il lui écrivit après sou arrivée à Kome; et il n*y a point de doute que s'il eilt voulu s'en servir dans cette grande viiL> où se trou vent tant d'esprits curieux, il eût pu entirerdetrès-grandsavantages temporels, en un temps où il semblait en avoir plus besoin : mais jugeant que cela était indigne d'un prêtre de l'Église de Jésus- Christ, non seulement il n'en a point voulu faire aucun usage; mais ce qui est admirable depuis son retour de Rome en France, on ne lui a jamais ouï dire une seule parole pour témoigner qu'il en sût aucune chose, ni à ceux de sa Compagnie, ni à aucun de ses plus intimesamis, non plus que des autres particularités de son esclavage, quoiqu'il ait eu occasion d'en parler cent et cent fois en écrivant et conférant des affaires des esclaves, dont sa charité lui a fait prendre le soin. On lui a bien ouï dire plusieurs fois les choses les plus humiliantes] de sa vie; mais jamais rien de son séjour à Tunis, à cause des circonstances qui pouvaient en quelque façon tourner h sa louange.
L'autre chose à considérer dans l'esclavage de M. Vincent, c'est l'esprit de compassion qu'il y conçut et qu'il en remporta envers tous ces pauvres chrétiens qu'il y vit gémir et languir misérablement dans les fers, et sous le joug de la tyrannie de ces barbares, sans aucune assistaiioe ni consolation corporelle ou spirituelle, exposés à des outrages pleins de cruauté, à des travaux insupportables; et ce qui est le pire, dans un danger continuel de perdre leqr foi et leur salut. Dieu voulut luiendonner l'expérience, afin que ce seutimentde douleur lui demeurant gravé dans Tûmc, le portât plus efficacement un jour à secourir ces pauvres abandonnés, comme il a fait, ayant trouvé moyen d'établir une résidence de missionnaires à ïuuLs et en Alger, pour les consoler, fortifier, encourager, leur administrer les sacrements, et leur rendre ton-
— Sûtes sortes de services et d^nssistanccR, tant eu leurs corps qa^en leurs AmeSy et leur faire en quelque façon ressentir parmi leurs fers et leurs peines, les effets de Tinfinie douceur et miséricorde de Dieu.