‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 74 sur 115 · ASSISTA?! CE REINDUE A LA LORRAINE · texte numérisé non relu

ASSISTA?! CE REINDUE A LA LORRAINE

On peut dire sans exagération que nous allons voir en ce chapitre, et aux deux autres suivants, où il est parlé des assistances rendues à un liombre presque innombrable de personnes réduites à la dernière extrémité par le raaiheurdes guerres, un chef d œuvre de charitéqni. n'a point encore eu de semblable. Les histoire» anciennes nous fournissent à la vérité divers exemples des extrêmes misères causiies par le fléau de la guerre, elles a.)us représentent les ruines et désoiatioos des villes, des provinces et des monarchies entières; mais cane lit point en aucune que parmi la terreur et les désordres des armAn, et

an miliea des Tioleoces et brigandages des soldats, oo ait trouvé la moyen d'exercer toutes sortes d'œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles avec adresse, courage, et mJ^me avec sûreté, non seulement envers quelques personnes particulières, mais à l'égard des peu pies entiers ; non en quelque rencontre passagère, ou pour quelques jours, mais durant une longue suite d*années ; et que pendant tout ce temps on ait fait triompher la charité dans les lieux mêmes où la justice n'avait plus de force, où Tautorité légitime n'était plus reconnue, et où les lois et les ordonnances des souverains étaient foulées aux pieds.

Certes, il faut avouer qu'il ne s'est jamais encore rien pratiqué de semblable dans tous les siècles passés; ou que s'il s'est fait quelque chose d'approchant, les historiens n'en ont point parlé, ayant peutêtre peine de croire à leurs propres yeux, ou craignant qu*on nu prit pour des hyperboles ce qu'ils en mettraient par écrit. Mais ce que nous avons à rapporter ici a été si public et si manifeste, ayant été exposé pendant plusieurs années aux yeux et à la counaissance d*nn très- grand nombre de personnes qui en rendeut témoignage, que nous n'avons pas sujet de craindre qu'on le puisse révoquer en doute. Et s'il restait quelque esprit incrédule qui voulût y contredire, les provinces entières s'élèveraient contre lui, et lui opposeraient des milliers de créatures qui se reconnaissent encore présentement redevables d« . la conservation de leur vie, et de tout ce qui leur peut lUro de plus cher que la vie même, aux charitables assistances qui leur ont été rendues.

Cependant celui qui a conçu le premier, par Tiuspiration de Dieu, ces grands desseins, qui acommencé, continué et soutenu pendant une si longue suite d'années ces charitables entreprises, et qui a excite, encouragé et animé du même esprit de charité dont il était rempli toutes les personnes qui ont répondu et coopéré à ces œuvres merveilleuses, a été le grand Vincent de Paul, auquel il a plu à Dieu com muniquer une lumière, une force et une grâce si abondante, qu'ai^rès avoir si courageusement entrepris, il a heureusement conduit à ilu f un ouvrage qui semblait excéder toute l'industrie et toute la puissance des hommes.

^ous commencerons ce chapitre par la Lorraine, qui a ressenti les premières atteintes de la guerre, et qui s'est vue réduite à une étrange calamité parla violence de ce fléau. Cette province était autrefois uuc des plus peuplées, des plus fertiles et des accommodées de toute l'Europe : elle avait de bons princes, et ces princes des sujets fidèles qui avaient une alTectiou réciproque entre eux, tout autre (\u*elU ti^ ^^^

trouve ordinairement parmi les autres nations.£ile jouissait depuis longtemps d'une pleine paix au dedans et au dehors, et de tous les contentements qui accompagnent une longue prospérité. Maiscomme Tabondance des biens et des plaisirs temporels sont plus propres pour attacher les cœurs des hommes à la terre que pour les élever au ciel, et qu'il est bien diflicile que parmi les aises et les commodités de la vie il ne se trouve quantité de vices et de péchés, la Providence divine, voulant purger cette terre par les eaux delà tribulation, commença à lui faire ressentir dès l'année 1635 tous les trois fléaux, sinon eu mùme temps, au moins les uns après les autres ; c*cst à savoir, la peste, la guerre et la famine, dont elle fut presque toute couverte comme d'un déluge, qui semblait la devoir abîmer. Et en effet, un très-grand nombre de ses habitants furent enlevés par ces torrents impitoyables, et presque tous les autres coururent le même danger ; et ceux d'entre les ecclésiastiques, les nobles et les principaux du peuple qui purent s'échapper, allèrent chercher ailleurs le soutien de leur vie, ne pouvant se la conserver dans leurs projires maisons : la désolation vint jusqu'à une telle extrémité, qu'après que la plupart de ceux qui restèrent dans le pays eurent été réduits à se nourrir des charognes demipourries de bêtes, ils devinrent eux-mêmes la pâture des bètes carnassières, et Ton vit courir de tous côtés des loups affamés qui mettaient en pièces et dévoraient les femmes et les enfants qu'ils trouvaient un peu à l'écart, même en plein jour et à la vue du monde; et plusieurs de ces pauvres créatures furent tirées de leurs griffes fort blessées et demi-mortes, que Ton porta dans les hôpitaux des villes, où les prêtres de la 3IiKsion les firent panser; et ces loups étaient si acharnés après les corps humains, qu' ils allaient de jour dans les bourgs et villages, et entraient dans les maisons ouvertes, et la nuit dans quelques villes, par le« brèches des. murailles, et enlevaient des femmes, des enfants, et tout ce qu'ils pouvaient attraper.

Or, comme Dieu n'oublie jamais sa miséricorde, même au milieu des [>lus rigoureust s exécutions de sa justice en cette vie, voulant donner quelque consolation et soulagement à ce peuple affligé, il suscita Tesprit de M. Vineeiit, lequel ayant appris la désolation de celle |)auvrc proviucc en fut louché, et recourut comme un autre 3loiseàla prière, disant à Dieu : « Pourquoi, Seigneur, votre fureur s'embrase-t-elle contre ces peu|)les affligés? faites, je vous prie. cesser votre vengeance, etc. » TA poussé d'un esprit de compassion el de charité, il s'offrit à pa divine Majesté, pour contribuer tout ce qu'il pourrait au soulagement et à la consolation de ces pauvres gens, qui étaient réduits à rextrémilé. Peu delempsaprès, la divine Providence

adressa une personne qui lui apporta quelque argent pour emjer à cette bonne œuvre, lequel il envoya ineoutinent aux prêtres m Congrégation, qui demeurent en la ville de Toul en Lorraine ; es charitables missionnaires commencèrent aussitôt à l'employer, ir faire loger, nourrir et médicamenter les pauvres malades qui ent couchés dans les rues. Il fit ensuite partir d'autres prêtres et 'es de sa maison de Saint- Lazare pour aller rendre les mêmes asances dans les autres villes de Lorraine, et particulièrement à Metz, dun, Nancy, Bar-le-Duc, Pont- à-Mousson, Saint Mihiel, Luné- B, etc.

^oici un certificat du secours qu'il fit premièrement rendre aux

vres de la ville de Toul, daté du mois de décembre 1639 : « Jean

lot, docteur en théologie, grand archidiacre, chanoine et vicaire

éral de Toul, le siège épiscopal vacant, certifions et faisons foi

les prêtres de la Mission résidant en cette ville, continuent de-

} environ deux ans, avec beaucoup d'édification et de charité,

soulager, vêtir , nourrir et médicamenter les pauvres : premièrc-

it, les malades, desquels ils en ont retiré soixante dans leur mai-

, et une centaine qui sont logés dans les faubourgs ; secondement,

itilé d'autres pauvres honteux réduits à une grande nécessité, et

;ié8 en cette ville, auxquels ils font l'aumône; et eu troisième

à plusieurs pauvres soldats retournant desarmécsduroi, blessés

ilades, qui se retirent aussi en la maison desdits prêtres de la

>n et en l'hôpital de la Charité, où ils les font nourrir et traiter.

telles actions charitables et de leurs autres départements, les

e bien demeurent grandement édifiés. En témoignage de quoi

vous signé, et fait contresigner, et sceller, etc. •

prêtres de la mission qui demeuraient à Toul, ayant envoyé

ficat à M. Vincent, lui demandèrent s'ils en retireraient de

>les des autres villes où ils étaient allés porter le même secours.

1 fit réponse : « Qu'ils feraient bien de n'en pas demander ;

'fisait que Dieu seul eût connaissance de leurs œuvres, et que

*es en fussent soulagés, sans en vouloir produire d'autres

ges. «

^mes assistances furent rendues à la ville de Metz, où la

était inconcevable, et l'abord des pauvres extraordinaire.

e en était si grand au dedans et au dehors de la ville, qu'il

it aux portes quelquefois jusqu'à quatre et cinq mille de

de tout sexe, et le matin l'on y en trouvait ordinairement

\ de morts. Les grandes filles étaient en imminent danger

nner, plutôt que de languir davantage, et plusieurs com-

munaat^s religieuses étaient sur le point de rompre leurcIAtare pour chercher de quoi vivre. M. Vincent, étant averti de ces besoins extrêmes, envoya aussitôt les siens pour conserver la vie des uns et l'honneur des antres, et pour tAcher de les sauver tous. Voici une lettre que MM. les maires, échevins et treize de la ville de Metz, écrivirent sur ce sujet à M. Vincent, au mois d'octobre de l'an 1 610 : « Monsieur, vous nous avez si étroitement obligés en subvenant, comme vous avez fait, à rindigence et à la nécessité extrême de nos pauvres mendiants, honteux et malades, et particulièrement des pauvres monasières de religieuses de cette ville, que nous serions des ingrats si nous demeurions plus longtemps sans vous témoigner le ressentiment que nous en avons; pouvant vous assurer q ne les au* mdnes que vous avez envoyées par-deçà ne pouvaient être mieux départies ni employées qu'envers nos pauvres, qui sont ici en grand nombre, et notamment à l'endroit des religieuses, qui sont destituées de tous secours humains, les unes ne jouissant pas de leurs petit» revenus depuis la guerre, et les autres ne recevant plus rien des personnes aecommodées de cette ville qui leur faisaient l'aumAne, parce que les moyens leur en sont ùtés. Ce qui nous oblige de vous supplier, comme nous faisons très-humblement. Monsieur, de vouloir continuer, tant envers lesdits pauvres qu'envers les monastères de celte ville, les mêmes subventions que vous avez faites jusqu'ici. C'est nu sujet de grand mérite pour ceux qui font une si bonne œuvre, et pour vous, Monsieur, qui en avez la conduite, que vous administrez avec tant de prudence et d'adresse, en quoi vous acquerrez an grand loyer au ciel, etc. »

Les missionnaires résidents à Venlun écrivirent à M. Vincent ■ qu'ils avaient, aux années 1039,40 et 4 1 , quelquefois cinqoa six cents pauvres, et d'autres fois pour le moins quatre cents dans la ville h nourrir, auxquels ils faisaient la distribution de pain chaque jour, et qu'ils séparaient les petits d'avec les grands pour les pouvoir instruire avec plus de fruits ;

« O^ï'iï^ donnaient à cinquante ou soixante malades du potage et de la viande tous les jours, et à quelques-uns de l'argent pour d'autres nécessités;

« Qn'ih assistaient environ trente pauvres honteux ;

« Que quantité de pa«ivres gens des champs , et d'autres passants j^ venaient leur demander raumone, et qu'ils leur donnaient du pain à k toutes heures ; j i

« Qu'ils habillaient les nu*^, et donnaient des chaussures à ceui qui en avaient le î>'us de besoin. »

L'un de ces missionnaires mandait un joar à BI. Vincent que ce qoi les avait grandement édifiés et consolés était la patience admirable et la résignation incroyable qu'ils trouvaient aux malades et en ceux qui mouraient. « 0 Monsieur, disait-il, que d*âmes vont eu paradis par la pauvreté ! Depuis que je suis eu Lorraine, j'ai assisté plus de mille pauvres à la mort, qui paraissaient y être tous parfaitement bien disposés. Voilà bien des intercesseurs au ciel pour leurs bienfaiteurs! *

Voici l'état de la distribution qui s'est faite à Nancy à plusieurs sortes de pauvres pendant tes années dont il a été parlé ci-dessus.

Premièrement, à ceux qui étaient en santé, au nombre de quatre ou cinq cents, on donnait tous les jours du pain et du potage. On leur faisait aussi des instructions chaque jour, par lesquelles ou les disposait à se confesser et communier presque tous les mois; et les missionnaires retenaient par charité une partie de ces pauvres eu la

maison où ils logeaient

2® Ils retiraient encore chez eux quantité de malades qu'ils nourrissaient et pansaient. Outre ces malades, ils en firent recevoir d'autres dans l'hôpital de Saint-Joseph, auquel ils donnèrent du lin'J:e et de largcnt pour eux; et avant que de les y envoyer, ils les faisaient confesser et communier. Il y avait de plus, pour l'ordiniiire, trente, quarante et cinquante autres malades logés çà et là dans la ville, auxquelles ils envoyaient chaque jour du pain, du potage et de la viande.

S"" Ils assistaient deux sortes de pauvres honteux : les uns étaient de médiocre condition, au nombre de cinquante ou environ, auxquels ils fournissaient certaine quantité du pain par semaine. Los autres étaient personnes de qualité, tant ecclésiastiques que laïques, fort nécessiteux et honteux, au nombre de trente ou environ, auxquels ils donnaient quelque argent par mois, selon la condition et les besoins d'un chacun:

4" Ils prirent un soin particulier de quantité de pauvres mères nourrices, auxquelles ils donnaient de l'argent, de la farine, du pain et du potage.

5" lis faisaient panser les malades et les blessés, payaient les chirurgiens et les rernèdi's ; eux-niùmes avaient quel(|ues rcmèlos secrets qu'on lc?îr avait enseignés pour faire quantité de cures, qui leur coûtaient peu, et qui ne laissaient pas d'apporter uu très-^^raud soulagement aux pauvres.

G* Ils distribuaient du lin;je et des habits à tous les pauvres qui n'en avaient pas ; à mesure qu'ils leur doinaient des chemises, ils prenaient leurs sales pour les faire blanchir et raccommodât ^ ^\^V

qucfois jusqu'à six ou sept douzaines^ qui servaient pour d*aatres.

Nous ne pouvons pas produire ici les lettres les plus touchantes que M. Vincent rfcevail alors de cette [)rovince désolée, tant sur l'extrême affliction des peu ()les que sur les incomparables assistances qu'il leur donna; pannî (|u'il ne pardait point ces lettres-là, mais ii les enroyail en divers lieux, pour exciter les riches à compassion parle récit de tant de misères, et pour consoler ainsi les bienfaiteurs par les heureux effets de leurs aumônes ; et ceux-là les communiquaient encore à d'autres. Voici ce qu'un vertueux ecclésiastique écrivit à M. Vincent sur ce sujet :

" Ayant vu, dit-il, les lettres qui viennent de la Lorraine» lesquelles vous avez envoyées à M. N., qui me les a montrées, il faut que je vous avoue que je ne les ai pu lire sans larmes, et en telle abondanef, que j'ai été contraint d'eu quitter plusieurs fois la lecture. Je loue notre bon Dieu de la providence paternelle qu'il a sur ses créatuns, et je le prie de continuer ses grâces à vos prêtres qui s'emploient à cet exercice divin. Il ne me reste que le regret de voir ces oavrieit charitables qui gagnent le ciel, et le font gagner à tant d*autres, pendant (}ue moi, par ma misère, ne fais que ramper sur la terre oonune uni' hèle inutile, etc. »

bes premiers prêtres de la Mission qui allèrent à Pont-à-Monsuo au mois de mai de Tannée 16i0, mandèrent à M. Vincent qu'ils y avaient fait Taumône à quatre ou cinq cents pauvres si défigurés, que jamais ils n'en avaient vu de plus dignes de compassion ; que la plupart étaient de la campagne, si exténués et si languissants, qa'îk mouraient même en mangeant; que les quatre curés de la ville leur avaient donné une liste des malades et des honteux les plusmisérahles ; qu'ils avaient visité les malades et en avaient trouvé plusieun» agonisants ; qu*il y avait des religieuses fort nécessiteuses ; qu'en (|U(lques bourgades aux environs de la ville les loups dévoraient lci« {iersoinies, ce qui empêchait plusieurs d'y venir chercher du pain, particulièrement les enfants Agés de dix à douze ans, et qu'un bon et charitable curé sétant offert de leur porter quelques aumônes, ils lui avaient donné de l'argent pour les nourrir.

Il y avait toujours pour l'ordinaire en cette ville-là environ cent malades, et cinquante ou soixante honteux, outre quelques personnes de qualité réduites à la faim. Les missionnaires les assistèrent tous en la manière que nous avons dit qu'ils faisaient aux autres lieux : ils donnaient des hahits et du linge à plusieurs, particulièrement aui malades, des souliers et des outils à ceux qui pouvaient travailler, atin d'aller au bois gagner leur vie.

Enfin ils firenl des distribations ordinaires et joarnalières à ptu-^ - sieurs centaines d'autres pauvre^ réfugiés; et tant aux uns qu'aux autres ils firent une espèce de mission pour les disposer tous à faire une bonne confession générale, de quoi ils s'acquittèrent fort chrétiennement.

Messieurs les maires, écbevins et gens de justice et du conseil de la \ilîe et cité de Pont -à-Mousson écrivirent à M. Vincent, en décembre 1640, une lettre pleine de reconnaissance de ces aumônes, et de raisons pressantes pour en obtenir la continuation : « J/appréhriision, disent-ils, de nous voir en peu de temps privés des cbarités qu'il a plu à votre bonté faire départir à nos pauvres fait que nous recourons à vous. Monsieur, afin de leur procurer, s'il vous plaît, avec autant de zèle que ci-devant, les mêmes secours, puisque la nécessitt* 7 est au même degré qu'elle a jamais été. U y à deux ans que la récolte a manqué, les troupes ont fait manger nos blés en herbe, les garnisons continuelles ne nous ont laissé que des objets de compassion; ceux qui étaient accommodés sont réduits à la mendicité ; ce * sont des motifs autant puissants que véritables pour animer la ten- ^ dresse de votre cœur, déjà plein d'amour et de pitié, pour continuer I ses bénignes influences sur cinq cents pauvres qui mourraient en peu d'heures si par malheur cette douceur venait à leur défaillir. Nous supplions votre bonté de ne souffrir ces extrémités, mais de nous donner des miettes de ce que les autres villes ont de superflu ; vous ne ferez pas la charité à nos pauvres, mais vous les tirerez des grififes de la mort, et vous obligerez fort étroitement, etc. »

Environ ce tempe-là un des mêmes prêtres de la Mission étant allé en la ville de Saint-!\lihiel, voici en quels termes il écrivit à M. Vincent aussitôt qu'il fut arrivé en ce lieu-là : • J'ai commencé en arrivant à faire l'aumône. Je trouve si grande quantité de pauvres que je ne saurais donner à tous ; il y en a plus de trois cents en une trèsgrande nécessité, et plus de trois cents autres dans l'extrémité. Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent qui semblent des Squelettes couverts de peau, et si affreux que, si Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder : ils ont la peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout ref rognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable qui se puisse jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs qu'ils font cuire, et les mangent. J'ai bien voulu recommander ces grandes calamités aux prières de notre compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui périsfsent de faim, et, entre elles, il y en a de jeunes, et j'appréhende que

le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que U temporelle. •

Par une autre lettre du mois de mars, en la même année 1640, il manda à M. Vincent ce qui suit : « Il s*est trouvé à la dernière distribution de pain que nous avons faite onze cent trente-deuiL pauvres, sans les malades qui sont eu grand nombre, et que nous assistons de nourriture et de remèdes propres. Ils prient tous pour leurs bieufaitcurs avec tant de sentiments de reconnaissance, que plusieurs eo pleurent de tendresse, même des riches qui sont touchés de ces cbuses. Je ne crois pas que ces personnes, pour qui l'on offre à Dieu tant et de si fréquentes prières, puissent périr. Messieurs de la ville ioueot grandement ces charités, disant hautement que plusieurs fusseol morts sans ce secours, et publiant robiigaliou qu Us vous ont. Vu pauvre Suisse abjura ces jours passés sou heresie de Luther, et après avoir reçu les sacrements, mourut fort chretieuuemeut. »

M. Viucent ajaut euvoj^é, des la même année 1040, un des plos anciens et des principaux prélres de sa compagnie pour visiter tons les missionnaires emploies a faire les dislnbuLious eu Lorraïue, taut aiin de leconuaiire i'orare et Tcmpioi des aumônes et des iUbLrucuoiM| que pour remarquer principalement les villes qui auraieul plus de liehoiu d'assistance, voici ce que ce visiteur lui manda de 6diut jUiliid.

« Je vous dirai, Monsieur, des choses aUmudliles de celte viUC) qui sembleraient incroyables, si nous ne les avious vues. Outre tous Us pauvres menuiauls août j ai parle, la pius grande ptti'ue des haintaiils ae la ville, et suitoui la uobiebse, euuureui UiuL ae faim que cela ne se peut exprimer ni imagiuer ; ei ce qui est le plus UepiorsDM Cbt qu'ils n eu osent demander, il j eu a quelques uus qui aenuar- jj dissent, mais d'autres mourraient plutôt, ht j ui moi-même pane A 1 dt'b perdouues de condiliou qui ue loui iuceft2>aiumcut que pleurer pour celte occasion.

« Voici une autre chose bieu^plus étrange : une -femme veuve n*a}aui plus rien pour eue m pour bcs Uoid euiauls, ei se vujaut reduiie a mourir de laim, eiie ecorcUa une couleuvre, et ia mil sur MM charhous pour la lôLir et la manger, ue pouvant avou* autre cuu«|}f notre couirere qui réside ici eu ajant ete averti, y accourut, ei| ajam vu cela, y mit remède.

* il ue meurt daus la ville aucuu cheval de quelque maladie que ce soit qu'on ne ravisse lucoutiueul pour le miia^er, et U u'v a uuti trois ou quatre joui-s qu'il se trouva une lemiuo a l'aumôue paiuiqois qui avait de ceue cuair miecte piem sou Ucvanuer, qu eue ^^m^i aux autres pauvres pour de petiU morceaux du paiu. ^

« Une j«ua0 demoiselU a été peudaiit plusicars jours daos la déUhéralLOu de vendre ce qu'elle avait de plus cher au monde pour avoir uu peu de pain, et en a môme chercaé plusieurs fois les occaMons : Dieu soit loué et remercié de ce quelle ne les a pas trouvées et qu'elle est à présent hors de dauger.

• Un autre cas fort déplorable est que les prêtres, qui sont tous. Dieu merci, de vie exemplaire, souffrent la même nécessité et n'ont pas de pain à manger, ju:>que-là qu'un curé qui est à demi- lieue de la ville s'est réduit a tirer la charrue, élani attelé avec ses paroissiens à la place des chevaux.. Cela n'esl-il pas déplorable, 31onsieur, de voir un prélre et un curé réduit en cet état? il ne faut plus aller eu Turquie pour voir les prêtres condamnés a labourer la terre, puisqu'il» 9 y réduisent eux-mêmes à nos portes, y étant contraints par la nécessité. -

« Au reste. Monsieur, Notre-Seigneur est si bon qu'il semble avoir privilégié Saml-ilihieL de l'esprit de dévotion et de patience; car, paimi l'indigence extrême des biens temporeis, iis sont si avides des spirituels qu'il se trouve au cateclusme jusqu'à deux mule peràounes pour l'entendre; c'est beaucoup pour une petite vilie où la plupart des grandes maisons sont désertes ; les pauvres memis sont fort soigneux d'y assister, et de se présenter aux sacrements; tous généralement fout une estime nonpai*eiue du missionuaire qui est ici, qui les iiuitruit et les soulage; et tel s'estime heureux de iui avoir pane une fois : aussi s'emploie-t-il avec grande cUariLé et beaucoup do travail u ses frontières; il sest même laissé tellement accabler des coules sious générales et du défaut de nourriture, qu'il en a été malade.

« Je me suis étonné comment^ avec si peu d argent qu'il reçoit de L'aris, il pouvait laire tant d'aamoues, et eu gênerai et eu particulier: c'est où je VOIS uiauilestemeat la bénédiction de Dieu, qui fait multiplier le bien ; et U m est souvenu de ce que la sainte ixiiture dit de la manne, que cliaque lamille eu preuait uue même mesure, et qu'elle bufiisait pour tous, soit qu'ils lussent plus bu moius de personnes pour la recueillir ; je vois ici quelque cliose de seinliialile, car uos prêtres, qui ont plus de pauvred, n'en donnent pas moins, et ne sont eu reste de rien. »

yoixs rapporterons encore ici une lettre écrite à M. Vincent par JIM. le lieutenant, ^ revOt, conseil et gouverneur de la même vuie eu lauaée 10Hi.i, ou ils parlent eu ces termes : « lout le corps de la ville de Saint -MUiiel et tous le^ membres d'icede en particulier vous reudent uu million de grâces des pemes et des soins que vous avez daigné prwdre pour le. soulagement, tant par la distribution des aumôuss

et assistances des pauvres malades et nécessiteux que par la décharge d*une partie du fardeau de notre garnison ; vous suppliant très-hamblement de nous continuer votre protection et vos aumônes, desquelles cette pauvre et désolée ville a autant de besoin que jamais; étant très-v(TitabI(' que, par ce moyen, une infinité de personnes sont en vie aujourd'hui, qui n'y seraient pas restées sans cela; et, si Ton vient à les retrancher ou oter tout à fait, il faut de nécessité qu'une grande partie des habitants meurent de faim ou qu'ils aillent chercher leur vie ailleurs. Sans parler des distributions que voos avez fait faire aux couvents, par le moyen desquelles ils ont en partie subsisté, et de l'assistance que tant d'autres personnes honteuses, même de qualité, ont reçue de \os pnHres dans leurs maladies et nécessités, nous ne pouvons assez louer les grands soins et le travail qu'ils y ont pris, ni vous demander assez instamment la continuation des mêmes assistances pour tant de malades et de nécessiteux, entre la gloire et le mérite que vous tu nuirz devant Dieu, etc. •

Les pauvH's de Bar-lo-Duc, tant habitants que réfugiés, an nombre de huit cents ou environ, furent aussi toujours bien assii^téspoor le corps et pour Tàme : ce qui soulagea beaucoup tout le pays, et|M^ ticulièrement cette ^'ille In, en laquelle on voyait auparavant grand nombre de pauvres couchés sur le pavé, dans les carrefours, et devant les portes des églises et des bourgeois, qui mouraient de faim, de froid, de maladie et de misère. Vu des prêtres de la Mission écrirità M. Vincent, au mois de février 1610, qu'à chaque distrijiution de pain il lui fallait donner des habits à vingt-ciuq ou trente pauvres; et il ajoute : « Depuis peu j'en ai habillé de compte fait deux cent soixante; mais ne vous dirai- je pas, Monsieur, combien j*en ai babillé tout seul spirituellement par la confessiou générale et par^la «ainte communion? Dans l'espace d'un mois seulement, j'en ai compté plus de huit cents. J'espère que ce carême nous en ferons encore davantage. Nous donnons à l'hôpital une pistole et demie tous les mois pour les malades que nous y envoyons ; et parce qu'entre eux il j en a environ quatre-vingts qui sont plus malades que les autres, nous leur donnons du potage, de la viande et du pain. »

Le visiteur env:>v;i p.^p \] Vinr^ent, qui passa à Baranmoisde juillet IG 10. lui manda de ee licu-la en particulier ce qui soit : « Premièrement, toutes les semaines nos missionnaires donnent du linge à quantité de pauvres, et particulièrement des chemises ; ils retirent les vieilles pour les faire blanchir, accommoder et servir à d'autres, ou bien les mettent en pièces pour panser les blessés ou ulcérés.

« Secondement, ils pansent eux-mêmes ici quantité de malades de

ia teigne; il; en avait ci-devant pour l'ordinaire vingt-cinq, et il en reste encore douze : cette maladie est fort commune par toute la Lorraine ; car, en toutes les autres villes, il y en a à proportion, et ils sont, Dieu merci, partout pansés fort soigneusement et charitablement, en telle sorte que tous en guérissent par un remède très-souverain que nos Frères ont appris.

« £t, en troisième lieu, nos prêtres d'ici font une dépense considérable, mais très- utile, pour recevoir les pauvres passants; car nos missionnaires qui sont à Nancy, à Toul et en d'autres lieux, leur adressent souvent des troupes de pauvres pour les envoyer en France, à cause que cette ville est la porte de la Lorraine, et ils leur fournissent leur nourriture et quelque argent pour leur voyage. »

Des deux prêtres de la Mission qui assistaient les pauvres de Barle-Duc, l'un mourut dans le travail, et l'autre fut grièvement malade. Voici ce que le révérend Père Roussel, recteur du collège de la Compagnie de Jésus de cette ville-là, où ils logeaient, en écrivit à M. Vincent, en la même année 1640, en ces termes : « Vous avez ap^îris la mort de M. de Montevit que vous aviez envoyé ici. Il a beaucoup souffert eu sa maladie, qui a été longue, et je puis dire, sans mensonge, que je n*ai jamais vu une patience plus forte et plus résignée que la sienne : nous ne lui avons jamais ouï dire aucune parole qui fût une marque de la moindre impatience; tous ses discours ressentaient une piété qui n'était pas commune. Le médecin nous a dit fort souvent qu'il n'avait jamais traité malade plus obéissant et plus simple. Il a communié fort souvent dans sa maladie, outre les deux fois qu'il a communié par forme de viatique. Son délire de huit jours entiers ne l'empôcba pas de recevoir en bon sensl'Ëxtrème- Uoction ; il le quitta quand on lui donna ce sacrement , et reprit incontinent après qu'on le lui eut donné. £nlin, il est mort comme je désire, et comme je demandée Dieu de mourir. Les deux chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins : mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui pleuraient aussi fort que s'ils eussent été au convoi de leur père. Les pauvres devaient bien cette reconnaissance : il avait pris cette maladie en guérissant leurs maux et en soulageant leur pauvreté ; il était toujours parmi eux, et ne respirait point d'autre air que leur puanteur. Il entendait leur confession avec tant d'assiduité, et le matin et Taprès-diner, que je n*ai jamais pu gagner sur lui qu'il prit nne seule fois la relAche d'une promenade. Nous l'avons fait eivUt-

rer auprès du coufcssionnal où il a pris sa maladie et où il a fait le beau recueil des iiiérilcs dout il jouit maintenant dans le cîeL Deux jours devant qu'il mourût, son compagnon tomba malade d'une fièvre continue qui Ta tenu dans le danger de la mort l'espace de huit jours; il se porte bien maintenant. Sa maladie a été TelTet d'un trop grand travail et d*une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de Noël il fut vingt-i|uatrc heures sans manger et sans dormir, il ne quitta point le confessionnal que pour dire la Messe. Vos Messieurs sont souples et très-dociles en tout, hormis dans les avis qu'on leur donne de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de chair, ou que leur vie ne doit durer qu'un an. Pour le Frère, c*est un jeune honmic extrêmement pieux; il aservi ces deux prêtres avec toute la patience et assiduité que les malades les plus difficiles eussent pu désirer. •

Nous ne parlerons pas ici de toutes les autres villes, bourgs et villages de la même Lorraine qui ont été assistés avec la même charité par les missionnaires de M. Vincent, lequel on peut appeler après Dieu, avec raison et justice, le père des pauvres, et le nourricier et pourvoyeur de cette province désolée; eur cela serait trop long et ennuyeux. >ous rapi;oi lerons seulement une lettre que Messieurs lesoiUclers et gens de conseil de Lunéviile lui écrivirent sur ce même sujet en Tannée Kii'i, en ces termes :

« Monsieur, depuis plusieurs années que cette pauvre ville a âé allligée de peste, de guerre et de famine, qui l'ont réduite au point de l'extrémité où elle est à présent, au lieu de consolations, nous n'avons reçu que dos rigueurs de la part de nos créanciers, et des entantes du côté {\k.< .soidiits, qui nous ont enlevé le peu de pain que noos avions; en sorte qu'il .semblait que le Ciel n*avait plus que de la rigueur pour nous, lorsqu'un de \o.^ enfants en Xotre-Seigueur, étant ici arrivé cirarçrc d'aumônes, a grandement tempéré l'excès de nos maux, et iwW'\é notre espérance en- la miséricordedu bon Dieu. Pais* que nos péchés ont [provoqué sa colère, nous baisons humblement la main qui les punit, et recevons aussi les eifets de sa divine douceor avec des ressenliments de reconnaissance extraordinaires. Sous bénissons les instruments de sou inUnie clémence, tant ceux qui nous Honlagcnt de ieui^s charités si oppoituuesque ceux qui nous les procuroiït et distribuent, et vous particulier^ ment, Monsieur, que noos croyons être, après Dieu, le principal auteur d'un si grand bien. De vous dire qu'il soit bien appliqué à ce pauvre lieu, où les principaux sont réduits au néant, c*cst ce que le missionnaire que vous avez envoyé vous déduira avec moins d'intérêt que nous : il a va uotre dé-

solatioa, et vous verrez devant Dieu Tobligation éternelle que nout vous avons de nous avoir secourus en cet état. »

Le missionnaire qui portait de l'argent eu Lorraine, lorsqu'il en revenait, représentait à M. Vincent, et M. Vincent aux Dames de la Charité, que grand nombre de filles de condition et autres qui n'avaient aucune industrie, ni biens, ni parents qui pussent les aider a subsister, étaient grandement exposées à l'insolence des officiers des garnisons ; ce qui fit résoudre M. Vincent avec ces dames d ordonnera ce missionnaire d'amener à Paris toutes les filles qui voudraient éviter le grand danger où elles étaient. Ce qu'ayant fait savoir dans les villes où il allait, il s'en présenta un très-grand nombre, et, ayant choisi celles qui étaient en plus grand péril, il en emmena à diverses fois cent soixante, qu'il défraya pendant tout le chemin, sans compter un grand nombre de petits garçons, lesquels, étant arriva à Paris, furent reçus à Saiut-Lazare, et ensuite placés pour servir, et les filles menées par ordre de M. Vincent chez mademoiselle Le Gras, qui les logea en sa maison, où quantité de dames étant venues les voir, en donnèrent avis à toutes les familles de Paris, afin que celles où Ton aurait basoin de filles de chambre ou de servantes s'adressassent à cette vertueuse demoiselle. £t, par ce moyen, ces filles furent miaes en dhonnètes conditions, et garanties des malheurs où elles étaient exposées par la nécessité,

Kous avons vu ailleurs qu'outre les filles et les enfants dont nous venons de parier, les missionnaires résidents en Lorraine donnaient moyen à quantité d'hommes et de femmes de sortir de leur pays pour venir en France gagner leur vie. Or, la plupart de ces pauvres gens s'en venaient en troupes à Paris, où ils étaient accueillis et assistés par M. Viucent, non-seulement corporellement, mais encore spirituellement : car, pour les préparer à une bonne confession générale et à vivre chrétiennement, il les fit assembler au village de la Chapelle, à demi-lieue de Paris, où il leur fit faire une mission en l'année 1661 ; et en étant venu d'autres troupes Tannée suivante, on leur fit encore uue semblable mission ; et les uns et les autres furent tous pourvus pour servir ou pour travailler de leurs métiers.

Entre ces gens- là qui furent ainsi mis à couvert, il s'en trouva un qui était frère d'un chanoine de Verdun, auquel ce chanoine manda qu^il avait quitté la résidence de sou église parce qu'elle ne lui apportait plus que du pain de douleur ; qu'il s'était depuis appliqué o bon escient à cultiver la terre pour avoir de quoi vivre ; mais qu'enfin le grand travail et le peu de nourriture l'avaient rendu si infirme, qu'il ne pouvait plus rien faire, ni éviter la mort, s'il ne recevait

bientôt quel<}ue assistance ; et il couclut sa lettre en ces termes : « En vérité, je ne sais où trouver ce secours qu'auprès de vous, mon frère, qui avez eu le bonheur d'être reçu et favorisé d'un des plus saints et des plus charitables personnages de notre siècle infortuné; c'est donc par vous que j'espère ce bonheur de M. Vincent, etc. » Son espérance ne fut pas vainc ; car ce charitable père des pauvres lui fit donner l'assistance qui lui était nécessaire pour le tirer de cette extrême nécessité.

Parmi tout ce peuple qui se réfugia à Paris, il se trouva un grand nombre de personnes nobles, et d'autres de qualité considérable, même des familles entièrement ruinées, qui, n'étant pas accutumées à gagner leur vie et encore moins à la demander, ne pouvaient aucunement subsister. M. Vincent entreprit de les secourir, non des aumônes destinées pour la Lorraine, lesquelles il envoyait exactement pour tant de milliers de pauvres qui y étaient restés, mais par une autre invention que Dieu lui inspira, qui fut d'associer pour ce dessein charitable quelques seigneurs et plusieurs autres personnes de condition qui demeuraient à Paris : il les assemblait une fois le mois i Saint-Lazare, où ils se cotisaient et lui aussi, afin de faire ensemble une somme suflisante pour l'entretien de cette pauvre noblesse, à qui Ton en faisait la distribution chaque mois, selon le nombre et le besoin des personnes et des familles; ce qui fut continué pendant sept ou huit ans. Nous n'en touchons ici qu'un moten passant, parce qae nous avons déjà parlé plus amplement de cette bonne œuvre au premier livre.

Plusieurs autres personnes de toute condition venaient de temps eu temps de Lorraine à Paris, de leur propre mouvement, pour réclamer l'assistance de M. Vincent ; ce qui fait voir qu'il était tenu comme le refuge universel de ce pauvre pays. Voici en quels termes le révérend père Pierre Fournier, recteur du collège de la Compagnie tle Jésus de ]Vancy, lui écrivit sur ce sujet en l'année 1643 : « Votre charité est si grande, que tout le monde a recours à elle ; chacun vous considère ici comme l'asile des pauvres afiligés : c'est pourquoi plusieurs se présentent à moi afin que je vous les adresse, et que par ce moyen ils ressentent les effets de votre bonté : en voici deux dont la vertu et la qualité exciteront à bon droit votre cœur charitable à les assister. »

Un missionnaire ayant trouvé à Saint-Mihiel quatorze religieuses bén(*dictines qui y étaient venues de Rambervilliers pour s'y établir, et n y pouvaient subsister à cause de la disette extrême du pays, il les mena à Paris par l'avis de M. Vincent et des Dames de la Charilë

pour y être assistées. Et Diea a permis qu'avec le temps elles out été établies dans le faubourg Saint-Germain, où elles ont toujours depuis ce tcraps-Ià répandu la bonne odeur de leur sainte vie, et donné grande édification, non-seulement à ce faubourg, mais aussi à toute la \ille de Paris : elles ont pris le titre de Beligieuses du Saint*Sacrement.

Les distributions de pain, de potage et de viande ayant cessé en Lorraine en l'année 1643, M. Vincent en rappela la plupart des missionnaires qu'il y avait envoyés, parce qu'il n'y restait plus que peu de malades, et que les pauvres gens, ayant un peu de relâche du côté des soldats, se mirent à travailler pour gagner leur vie. Les aumônes pourtant ne cessèi*ent pas pour cela ; on les continua encore cinq ou six ans depuis, pour le soulagement des plus misérables ; et M. Vincent fit en sorte qu'on les étendît presque dans toutes les autres villes de Lorraine, comme à Château-Salins, Dieuze, Marsal, Moyen -Vie, Épinal, Remiremont, Hirecourt, ChâteUsur-MoselIe, Stenay et Bambervilliers. Par ce moyen on assista non-seulement grand nombre de pauvres honteux, de bourgeois ruinés et de familles nobles qui, ne pouvant faire valoir leur bien, étaient en un état déplorable ; mais l'on fit encore subsister toutes les communautés religieuses tant d'hommes que de filles, auxquelles on distribuait tous les ans des aumônes considérables, qui étaient réglées selon la nécessité des maisons ; car l'on donnait aux unes trois ou quatre cents livres par quartier, et aux autres cinq ou six cents, selon leur nombre et leurs besoins : de quoi le missionnaire employé à cette distribution retirait un reçu de chaque maison.

Outre ces sommes, il a fait porter en ces villes ruinées environ quatorze mille aunes de draperies de plusieurs sortes, en diverses fois, dont il faisait acheter la plus grande partie à Paris, pour revêtir tous les pauvres religieux et religieuses, la pauvre noblesse et quantité d'autres personnes d'honnête condition, et des familles entières qui n'avaient que des habits déchirés. La reine même fut si touchée de compassion de leur nudité, qu'elle leur envoya toutes ses tapisseries et lits de deuil après la mort du feu roi, et madame la duchesse d'Aiguillon en fit de même. On distribuait aux maisons religieuses des pièces entières d'étoffes, afin qu'elles en fissent elles-mêmes leurs habits à leur façon ; et Ton fournissait à quelques-unes jusqu'à des voiles et des souliers, tant elles étaient dénuées de toutes choses. On revêtait de plus à chaque voyage pour l'ordinaire environ cent autres personnes, tant hommes et garçons que filles et femmes. Sur quoi il est à remarquer que ces distributions de vivres, d'argent et d'l\QA\\V^

se sont faites pendant neuf ou dix ans, non-seulement dans la plupart des villes de Lorraine, comme nous avons dit ; mais que, de plus, elles ont été étendues durant deux ans, par l'ordre de la reine et par la conduite de M. Vincent, en plusieurs autres villes fort ruinéf s, qui avaient été conquises par le roi, comme Arras, Bapaume, Ilesdin, Lanorocics et Gravolincs : el partout le missionnaire employé à cette distribution s*en allait d'une paroisse à une autre, et de maison eu maison, accompagné des curés ou d'autres ecclésiastiques nommés par eux pour l'assister à distribuer ces vêtements et ces aumônes selon les besoins d'un chacun, afin que, cela se faisant en leur présence et par leur avis, il ne fût point trompédans le discernement des plus pauvres.

Or les sommes que M. Vincent a fait distribuer en ces deux pays de Lorraine et d* Artois montent bien jusques à quinze ou seize cent mille livres, par lesquelles il a subvenu aux extrêmes nécessités de vingt-cinq villes et des environs, et d*uu grand nombre de bourgs et villages. Ce qui fut sans doute un eiïet tout particulier de la charité infinie de Dieu, dont le cœur de M. Vincent était tellement embrasé, qu'il en fit ressentir les ardeurs, en faveur de ces peuples affligés, aa feu roi et à la reine, et à plusieurs autres personnes de condition et de vertu, partici^lHVrment aux Dames de la Charité de Paris, qu'il avait a^isociéis puur ces grandes œuvres ; et toutes ces charitables personnes, étant échauffées par le feu divin qui animait le cœur et les paroles de ce saint prèlre, le chargèrent de toutes ces aumônes pour les faire distribuer par sa sage conduite. Ce qu*il exécuta trèsvolontiers par rentremisc de ces missionnaires, quoiqu'il ne voulût jamais en ordonner que par l'avis des mûmes Dames de la Charité qui s'assemblaient devant lui; et souvent même il prenait ou envoyait prendre les ordres de la reine, afin que rien ne se fit que selon les intentions des bienfaiteurs.

Les fruits de ces aumônes ont été, comme nous avons vu, l*»de conserver la vie et de rendre la santé à un nombre presque infini de personnes malades, languissantes et extt^nuées par la faim, parle froid, par la nudité et par toutes sortes de misères ; 2" de les instruire et disposer à recevoir dignement les sacrenionts et à mener une bonne vie; d'assister les moribonls pour les aider à bien mourir; 4*^ de garantir d'uu naufrage honteux uu très-grand nombre d'honnêtes filles ([ue la nécessité avait réduites a n'étrauires extrémités ; y enfin, de donner moyen à plusieurs communautés religieuses de garder leur clôture, leurs vœux et leurs règles, et de maintenir le service divin en hars maisons, parce que, sans ce« assistaoces, la plapirt aimdflDt

été contraiates de vaguer par le monde, poar chercher à soatenir lear vie, non sans grand danger de leur conscience. Gela se pourrait aisément justifier par plusieurs de leurs lettres ; mais ce serait trop ennuyer le lecteur que de rapporter toutes ces choses en détail, ce qui en a été dit étant plus que su£Bsant pour lui en donner la connaissance telle qu'il peut désirer .

Nous ajouterons seulement une chose digne de considération, entre plusieurs autres assez extraordinaires que Dieu a opérées pour favoriser le transport de toutes ces grandes sommes d'argent, tant en Lorraine qu*en Artois, et d'une ville à une autre ; c'est à savoir, que le missionnaire qui les a portées en plus de cinquante voyages, en chacun desquels il était ordinairement chargé de vingt-cinq ou trente mille livres en or, n'a jamais été volé, quoiqu'il passât an travers des soldats qui couvraient tout le pays, et de plusieurs voleurs qu'il a souvent rencontrés. Il est de même arrivé quelquefois que, s'étant mis avec des convois qui ont été attaqués et pris, il a toujours trouvé moyen de s'échapper. D*autres fois faisant voyage avec quelques personnes particulières, et s'étant ensuite séparées d'elles par un ordre secret de la Providence, les autres étaient incontinent après volés, et lui ne faisait aucune mauvaise rencontre. Quelquefois aussi, passant par des bois remplis de voleurs ou de soldats débandés, sitôt qu'il les entendait ou apercevait, il jetait dans quelque buisson ou dans la boue sa bourse, qu'il portait ordinairement dans une besace déchirée, à la façon des gueux, et puis s'en allait droit à eux, comme un homme qui ne les craignait pas; ils le fouillaient quelquefois, et ne lui trouvant rien, le laissaient aller sans lui faire aucun mal, et lorsqu'ils s'étaient écartés il retournait sur ses pas pour reprendre sa bourse. Un soir ayant rencontré des voleurs, ils le menèrent dans un bois pour lui faire peur, et n'ayant rien trouvé sur lui de ce qu'ils cherchaient, ils lui demandèrent s'il ne paierait pas bien cinquante pistoles de rançon ; à quoi ayant répondu que s'il avait cinquante vies il ne pourrait pas les racheter d'un gros de Lorraine, ils le laissèrent aller. En une autre rencontre, étant dans une grande campagne, il découvrit des Croates, et il n'eut que le temps de se décharger de sa besace, et de la couvrir de quelques herbes, laissant un petit b(\ton à trois ou quatre pas pour lui servir de marque, et par ce moyen il conserva son argent ; quoiqu'étant retourné la nuit pour la chercher, il ne la put trouver jusqu'au lendemain matin. Enfin Dieu lui donna toujours une adresse admirable, et le favorisa d'une spéciale protection, pour ne tomber entre les mains des voleurs, ou pour s'en retirer heureusement. Ce que la reine admirant, lui com-

manda plusieurs fois de lui raconter comment il faisait pour s'échapper, prenant plaisir d'entendre les stratagèmes innocents dont il se servait : mais il a toujours reconnu et publié que cette protection de Dieu sur lui était un effet de la foi et des prières de M. Vincent.

SECTION II

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