CHAPITRE VU
SON OBAIBON.
L oraison étant coàime une manne précieuse que Dieu a donnée à ses fidèles pour conserver et perfectionner la vie de leurs âmes, et comme une rosée céleste pour faire germer et croître dans leurs cœurs toutes sortes de vertus, il n'y a pas lien de s'étonner si M. Vincent a fait toujours paraître uneestimesi particulière de ce saint exercice, et une si grande affection à le pratiquer et à le faire pratiquer aux autres.
Premièrement, il ne manquait jamais tons les matins d^employer une heure à faire oraison mentale, quelques affaires qu'il pût avoir, et en quelque lieu qu'il se rencontrât, et par préférence à toute autre bonne œuvre qui ne fût point d'obligation ou de nécessité. C'était pour consacrer à Dieu les prémices de la journée, et se disposer à passer saintement tout le reste : il la faisait dans l'église avec toute sa communauté, et quelquefois ne pouvant contenir tous les sentiments que le Saint-Esprit lui donnait, on l'entendait pousser avec ardeur des élans de son amour envers Dieu, et ses soupirs donnaient de la dévotion aux plus tièdes. Il a mis sa Congrégation dans rusap:e de ce saint exercice, et voulait que tous les jours chacun s'y appliquât : il disait que les infirmes mêmes la pouvaient faire sans être incommodés, usant de la méthode qu'il leur enseignait, c'est à savoir, de 8*y porter par les affections de la volonté, plus que par l'application de l'entendement, se tenant doucement en la présence de Dieu, et formant des actes réitérés de résignation, de conformité à la volonté divine, de contrition de ses péchés, de patience, de confiance en la divine bonté, de remerciment de ses bienfaits, d'amour de Dieu, et autres semblables.
Outre cette oraison réglée, il en faisait d^antres le jour et la nit, selon le loisir qu'il en atait; car à celles-ci il préférait lea emplMà sa charge et le service du prochain; se r^ardant comme un hon qui n'était pas à lui, qui ne pouvait disposer autrement de son tea ni de sa personne, que selon les devoirs de l'état auqael Dieu l'aiHl appelé, qui Tobligeaity après le soin de sa propre perfeclioDy des*i^ pliquer au service de rÉglisc, et de travailler à la sanctifiGationèBi Ames : reconnaissant néanmoins qu'il ne pouvait réoasîr dans ee s» vice ni dans ce travail que par le secours des grftces que Ton regoi dau8 Toraison; dès qu'il trouvait quelque petit intervalle de toifi libre dans ses travaux ou quelque interruption en son 8ommeil|l recourait aussitôt à ce saint exercice. II avait outre cela ane déittion spéciale de faire ses prières en la présence du très-saint Saof' menty où il demeurait si recueilli, et dans une posture si déyotei qai tous ceux qui le voyaient en étaient grandement édifiés.
Les maîtres de la vie spirituelle distinguent commanément dm sortes d'oraison (nous entendons parler ici de celle qai se fait bmitalement et par la seule opération de Tesprit) : l'une qu'ils appeUok ordinaire, à laquelle tous peuvent s'appliquer, et qni se fait park voie des considérations, des affections et résolutions; l'antre est pltf secrète, plus intime et plus sublime, à laquelle Dien élèye oeox qil lui plait et quand il lui plaît; et cette sorte d'oraison dépend plalôtà l'opération particulière du Saint-Esprit que de toute l'industrie étés tous les efforts de l'esprit humain. L'on n'a pas pu découvrir qoeHi était l'oraison de M. Vincent, ni si elle était ordinaire, ou extraor*^ dinaire, son humilité lui ayant toujours fait cacher les dons qn^ ncevait de Dieu autant qu'il lui était possible; mais quelle qu'elle dl été en particulier, nous pouvons dire, en général, qu'elle a été asmrément très-parfaite, comme on le peut inférer avec raison des ei* cellentes dispositions qu'il y apportait, et des grands fruits qu'il W retirait. Ce sont les deux marques par lesquelles il estimait qo'oa pouvait solidement juger des qualités et de la perfection derexento de l'oraison : car quoiqu'il respectât beaueonp les sentiments ds quelques auteurs modernes touchant les excellences de cette maniin d'oraison extraordinaire dont ils ont traité dans leurs livres, et qoH avouât que les conduites de Dieu sur quelques Ames d'élite sont ad* mirables, et ses voies incompréhensibles, il tenait pourtant la maxiM du saint AfA^tr^ de ne pas croire facilement à tonte sorte d'esprilSy mais de bien éprouver les esprits, s'ils sont de Dieu. Il avait eneoie' appris du même que Satan se transforme souvent en ange de lunuèrà, ( t qu'il trompe ausai bien par des apparences spécieuses, comme
ir de mauvaises suggestions ; et 8a longue expérience en la conduite fs âmes lui a fait dire quelquefois à des personnes de confiance qu*il avait des manières d'oraison qui paraissaient fort élevées et fort parités, qui néanmoins portaient à faux. C'est pour cela qu'il conseil* it ordinairement de suivre la voie la plus humble, et la plus basse, ^mme la plus assurée, jusqu'à ce que Dieu nous fit lui-même chan- )r de route, et nous mit dans un autre sentier qui fût éclairé de sa imière, pour nous faire après, ainsi que dit i'£criture, arriver au lur parfait. Mais il estimait qu'il fallait que ce fût Dieu qui fit ce langemeut, et réputait à grande témérité, et à quelque sorte de résomption, et même d'illusion, de vouloir de soi-même se détourer du chemin ordinaire, et s'ingérer dans une voie inconnue, sous rétexte d'arriver à une plus grande perfection : parce que la peraction ne consiste pas dans la manière d'oraison que l'on peut nivre, mais dans la charité, laquelle peut être plus grande et plus ^rvente dans une âme qui fera son oraison selon la voie ordinaire ae dans une autre qui, se flattant de ce qu'elle pense être dans une iianière d'oraison plus élevée, négligera de travailler à la correction le ses vices et à l'acquisition des vertus qui lui sont nécessaires, et leut-être croupira toute sa vie en plusieurs notables imperfections.
Il voulait donc qu'on jugeât de la perfection et de la bonté de l'o- •aison par les dispositions qu'on y apportait, et par les fruits qu*on m retirait. Pour les dispositions, il disait qu'il n'en reconnaissait loint de meilleures que Thumilité, la reconnaissance de son néant levant Dieu, la mortification des passions et des mouvements déré- {lés de la nature, la récollection intérieure, la droiture et simplicité le cœur, l'attention à la présence de Dieu, la dépendance entière de les volontés, et les aspirations fréquentes vers sa bonté.
Mais s'il exhortait les autres à se mettre dans ces saintes disposi'» Lions, il s'y exerçait encore mieux lui-même, préparant ainsi contl- Duellement son âme pour recevoir abondamment dans Toraison les lumières et les grâces que Dieu y versait à pleines mains. Pour ce qui est des fruits qu'il recueillait dans son oraison, quoique les principaax et les plus excellents nous soient inconnus, son humilité les lui ayant toujours fait couvrir du voile du silence, il n'a pas pu néanmoins se contenir de telle sorte qu'il n'ait quelquefois paru, comme un autre Moise, sinon tout lumineux, au moins tout ardent de ferveur et d'amour au sortir des communications qu'il avait eues avec sa divine Majesté; et l'on pouvait aisément juger, par les paroles qu'il proférait de l'abondance de son cœur au sortir de ce saint exercice, quels étaient les effets qu'il avait produits dans son âme. Mais^
outre cela, on peut dire avec Térité qae tontes les aetlOBS de qu il a pratiquées durant le cours de sa vie, son humilité, sa patiflMi sa raortiticatiou, sa charité, et géuéraicmeut tout ce qu*il aftitpw la gloire et pour le service de Dieu, ont été des fruits de soo oraim.
Or, comme il connaissait par sa propre expérience eombien pnltablc el salutaire était ce saint exercice de Toraison mentale pov avancer dans la vie spirituelle et pour se perfectionner en tontes » tes de vertus, il avait aussi une affection toute particulière tfy p8^ ter les autres : c'était ce qu'il recommandait et faisait recomminAr avec plus d instance pendant les exercices de Tordination & oeax ^i se préparaient pour recevoir ce grand sacrement, dans lequel il eilî> muit qu ils ne pourraient jamais réussir s*ils n'étaient hommes fsraison. C'était aussi ce qu'il faisait pratiquer exactement & ceaxfi venaient faire leurs retraites à Saint-Lazare, estimant qu'on di principaux fruits qu'on en devait remporter était de se bien foMV u faire l'oraison mentale, et de prendre une ferme résolution ds II rendre iidèle à la faire tous les jours. C'était encore ce qu'il iaoÉquait en diverses occasions dans les conférences des ecclésiastiqM^ cétait ce qu'il inspirait aux Dames de la Charité dans leurs aiMi- Liées; c'était enfin ce qu'il recommandait trës-particulitoeBÉenta trcs-eilicacement à ceux de sa Congrégation : car il voulait que h missionnaires fussent gens d* oraison, tant pour leur propre atili spirituelle que pour être plus capables d'j élever et dresser ki litres ; et il a toujours témoigné désirer avec ardeur qu'ils fissent |ligrès en ce saint exercice : « Donnez-moi, leur disait-il, un hoâs d'oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le saint i|l' tre : Je puis toutes choses en celui qui me soutient et qui bm enforte. » Il ajoutait que « la Congrégation de la Mission subsistanik autant de temps que l'exercice de l'oraison y serait fidèlement pfr tiqué, parce que l'oraison était comme un rempart inexpugnablefri mettrait les missionnaires à couvert contre toutes sortes d'atta^Nl; qu'elle était un mystique arsenal, ou comme la tour de David, fri leur fournirait toutes sortes d'armes, non-seulement pour dre, mais aussi pour assaillir et mettre en déroute tous ks de la gloire de Dieu et du salut des àtnes. »
11 ne se contentait pas d'exhorter les siens à se rendn alVectiounés à ce saint exercice, il les y dressait encore.ininonobstant la multitude innombrable d'affaires dont U élu chargé, il prenait la peine de leur faire répéter de leurs oraisons, et pour lordinaire il les appelait maine pour faire part à la compagnie des lumiàrw
ntiinoiits qu'ils avaient reçus en l'oraison, et à chaque fois il en isaii parler trois ou ((uatre, tant pour s'édifier muluellt ment les 18 '(S aulros. (}m' [umv (îoiiinr îiioyeii au\ nouveaux xrnus qui L'iciieni pas encore eutièrenieut lorniés à cet exercice, (i'.ipprendre niine ils devaient s'y comporter.
fi était fort touché de ces répétitions d'oraison, et ne se lassait >int de ies entendre, y employant les heures entières; et lorsqu'il îsail voyage en eompaffuie d'autres personnes iaupies, il leur faisait ou ver l)on qu'on emplo\àl tous les jours quelque temps à faire un 3U d'oraison, et qu'on s'entretînt aprèsde bonnes penséis et des bous ?nliinenlsqu'on y avait reçus; ce qui formait la porîc aux discours utiles et l'ouvrait à de p eux entretiens par lesquels les fruits de >raison étaient rendus communs. Une dame de très-grande vertu .^ant appris de M. Vincent cette pratique, la mit en usa^^^e parmi ses nncsliques; et elle lui raconta un jour qu'un de ses laquais, rap- :)rlant tout sim[>iiment les pensées qu'il avait eues en faisant son raison, avait dit qu'ayant considéré comme Motre-Seigneur avait re- )mmandé les pauvres, il avait cru qu'il devait faire quelque chose )ur eux, et que, ne pouvant pas leur rien donuer, il s'était résolu 1 moins de leur rendre quelque honneur, et de leur parier gracieutment qumd ils s'adresseraient à lui, et mùmed'ôter son chapeau 3ur les saluer. M . Vincent s'est quelquefois servi de cet exemple pour lOntrer que les personnes de toutes sortes de conditions pouvaient exercer a faire la méditation ; que ceux qui s'y adonnent eu deieuuent meilleurs, et que Dieu inspire dans ce saint exercice les acons vertueuses dont on ne s'aviserait pas in un autre temps.
Il reeommajulait particulièrement l'exercice de l'oraison à ceux qui mt obligés de prùclier, de catéchiser et de vaquer à la conduite et irecti(m des âmes. Voici comme il en témoigna un jour ses sentilents, écrivant à l'un de ses priHres :
« L'oraison est un grand livre pour un prédicateur : c'est là que ons puiserez les vérités divines dans le Verbe éternel, qui en est la )urce, pour les répandre après parmi le peuple. Il est à souhaiter ue les missionnaires s'all'ectionnent beaucoup à ce saint exercice de oraison, car, saas son secours, ils feront peu ou point de fruits, lais par son mo}en ils se rendront capables de toucher les cœurs et e convertir les âmes. Je prie Notre-Scigneur qu'il vous confirme Eins la pratique de cette yertu. »
II conseillait surtout roraison affective et de pratique, c'est-à-dire Aie en laquelle on s'exerce davantage i concevoir de saintes atfecoiu^et à former de bonfies rëèolùii6n»f j^ith s'entretenir sur de sim-
pies coiisidt'.raliiUis auxquelles iL uc juj^euil pus qu'on dût ^ain-ir;.| KÎDOii au défaut des lumières et des mouvements que le Saint-Espra répand dans les cœurs; et pour mieui comprendre la diflérenoede l'application de l'esprit qu'on fait dans l'oraison d'avec les moim' roents de la grâce qu'on y recevait, il comparait rame à une galèn qui \ogue sur la mer avec les rames et les voileSy et disait que eomBe i'ou uavait point recours aux rames sinon quand le yent Tenait à muiiquer, et que lorsqu'il était favorable on naviguait et plus agréablement et plus vitemeut; de même qu*il fallait s'aider des conadérations dans l'oraison, quand le Saint-£spritne nous faisait pas risentir ses mouvements ; mais lorsque ce vent céleste yenait à soofflcr dans nos cœurs, qu'il fallait s'abandonner à ses conduites.
D'autres l'ois il comparait les sujets de méditation à des bootigott de marchands, et disait que comme il y a des boutiques où Toa ue trouve que d'une sorte de marchandise, et d'autres où l'on renconUt tout ce que Ton a de bcsoiu, qu'il y a aussi des sujets de méditatioo qui ne nous instruisent que d'une vertu, et d'autres qui contiennot des trésors de toutes sortes de vertus : comme sont les mystères de la naissance, de la vie, de la mort et de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ; que pourproilter de ces sujets de méditation il fallait adorer ^otre-8eigneur en l'état auquel le mystère nous lenprésente, l'admirer, le louer et le remercier des grâces quMl nodsi méritées, lui représenter humblement nos misères et nos besoins, rt lui demander les secours et les grâces nécessaires pour imiter etpntiquer les vertus qu'il nous y a enseignées.
il encourageait ceux qui sentaient quelque sécheresse ou stériiilé ' dans leurs oraisons à peraévérer courageusement, à i*imitati(m de ^ Kotrc-Seigneur, lequel, faclus in agoniâ^ prolixiùs orabaîj continiuit ^ et prolongeait ses oraisons au plus fort de ses peines et de son agonie ; il Kur disait qu il fallait reconnaître que Toraisou était un don ^ de Dieu et qu'on devait lui demander avec instance la grâce de fidre ^ oraison, lui disant avce les Apôtres : Domine^ doce nosarare ;Sei- ' gneur, enseignez-nous comment nous devons faire pour vous prier; et attendre cette grdce de sa bonté, avec humilité et patience. ^
Donnant un jour aux siens quelques avis touchant roraisouy il leur I dit que « l'oraison était une prédication qu' on se faisait à soi-même ^ pour se convaincre du besoin qu'on avait de recouru* à Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de notre àme et pour y planter les vertus ; qu'il fallait dans l'oraison s'appliquer particalièrement à combattre la passion ou la mauvaise inclination qui gourmande, et tendre toujours à la mortifier : parce que ioniqa*4
est vena à bout de celle-là, le reste sait aisément ; mais qa*il fallait tenii* ferme dans ce combat; qu*il était important d'aller doucement dans la manière d*agir, et ue pas se rompre la tète à force de s'appliquer et de vouloir subtiliser ; qu'il était expédient d'élever son esprit à Dieu et de l'écouter, parce qu'une de ses paroles fera plus que mille raisons et que toutes les spéculations de notre entendement • qu'il souhaitait qu'on f àt dans cette pratique d'oraison de s'élever de tenfps en temps à Dieu, et, se tenant dans une humble reconnaissance de sou néant, attendre s'il lui plait de parler à notre cœur, et nous dire quelque parole de vie éternelle; qu'il n'y avait que ce que Dieu inspirait et qui venait de lui qui nous pût profiter ; que nous devions recevoir de Dieu pour donner au prochain, à l'exemple de Jésus- Christ, lequel, parlant de lui-même, disait qu'il n'enseignait aux au-^ très que ce qu'il avait entendu et appris de son Père. »
11 avait cette sainte coutume de faire tous les ans sa retraite spirituelle de huit jours pour le moins, sans y manquer jamais, quelque pressantes aifaires et occupations qu'il pût avoir. £t, pendant le temps de cette retraite, il laissait entièrement le soin de la maison et des affaires ordinaires pour ne vaquer qu'à l'oraison et au recueillement, à l'imitation de son divin Sauveur, lequel se retira ainsi au désert, pour donner cet exemple à ceux qui seraient employés à prêcher l'Évangile. Voici ce qu'il dit un jour a sa communauté touchant ces exercices spirituels, qui fait voir quels étaient les sentiments qu'il en avait, quoiqu'il ne parlât pas de soi, mais qu'il recommandât simplement aux prières de sa communauté quelques prêtres de sa compagnie qui les faisaient en ce temps. « Kous prierons Dieu, dit-il, pour ceux qui ont commencé leur retraite, afin qu'il lui plaise de les renouveler intérieurement et de les taire mourir à leur propre esprit, et leur donner le sien. Oui, une retraite bien faite est un entier renouvellement; celui qui l'a faite comme it faut passe dans un autre état; il u'est plus ce qu'il était, il devient un autre homme. Nous prierons Dieu qu'il lui plaise nous douuer cet esprit de renouvellement, et que par le secours de sa grâce nous nous dépouillions du vieil Adam pour nous revêtir de Jésus-Christ, afin qu'eu toutes choses nous accomplissions sa très -sainte volonté. •