‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 97 sur 115 · CONTINUATION DU MÊME SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊME SUJET

Cette grande douceur dont M. Vincent usait dans les corrections et répréhensions provenait de ce qu'il était fortement persuadé d'une maxime qu'il avait apprise du grand saint Grégoire, c'est à savoir, que les fautes du prochain nous devaient plutôt exciter à la pitié qu'à la colère, et que la véritable justice portait plutôt à la compassion qu'à l'indignation envers les pécheurs ^ Sur quoi ce saint homme disait souvent, « qu'il ne fallait pas s'étonner de voir faire des manquements aux autres, parce que, comme le propre des ronces et des chardons était de porter des piquants, ainsi dans l'état de la nature corrompue le propre de l'homme était de faillir, puisqu'il était conçu et naissait dans le péché, et que le juste même, selon le sentiment de Salomon, tombait sept lois, c est-à dire, plusieurs fois le jour. Il ajoutai t que l'esprit de l'homme avait ses soi tes d'intempéries et de maladies comme le corps ; et qu'au lieu de s'en troubler et de s'en décourager, il devait, en reconnaissant sa condition misérable,. s'en

« Veni JoitiliA eomputlooeai habet, dod dedignattooem. Gngor.

humilier, ponr dire à Dieu, comme Dayid après son péché : Bonum mihiquia humiliasli mej ut diseam justificationes tuas ; li m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos justifications : qu'il fallait se supporter soi-même dans ses faiblesses et imperfoctionsi et néanmoins travailler à s'en relever. »

Cette connaissance donc qu'il avait de la misère commune des hommes le faisait agir avec compassion et douceur envers les pécheurs, et même couvrir leurs défauts avec une prndc^nce et ane charité merveilleuses. Il disait que, « s'il était défendu de juger mal d'autrui, il était encore moins licite d'en parler, étant le propre delà charité, comme dit le saint Apôtre, de couvrir la multitude des péchés; et sur ce sujet il alléguait cette parole du Sage : Àudisli verbum adversus proximum tuum ? commoriaiur in te. Avez-vous entendu quelque discours contre votre prochain? étonffez-le et le faites mourir en vous. » Il louait aussi souvent cette vertu en la personne de Madame la générale des galères, laquelle, par une tendresse et pureté de conscience, ne parlait jamais, et ne pouvait souffrir qu'en sa présence on s'entretint des défauts d'autrui.

Quelques-uns étant sortis de la Compagnie delà Mission par tentation ou autrement, il y en avait d'autres qui s'en étonnaient, et même en murmuraient n'en sachant pas la cause ; parce que M. Vincent tenait cette maxime, de ne faire jamais aucune plainte de ceux qui sortaient, et de ne rien dire des causes de leur sortie. Mais au contraire, quand l'occasion s'en présentait et qu'il le pouvait avec vérité, il parlait à leur avantage; et même dans les occasions il leur rendait toutes sortes de bons offices, quoiqu'il connût bien la mauvaise disposition de quelques-uns à son égard : et plusieurs de ceux qui ont persévéré dans la Compagnie, tant des premiers qui ont commencé l'Institut que des autres qui sont venus depuis, ont avoué qu'après Dieu ils avaient obligation de leur persévérance à la douceur et au support charitable de BI. Vincent à leur égard.

Or, quoiqu'il corrigeât les défauts du prochain sans les flatter, c'était néanmoins toujours en les excusant et diminuant autant qu'il pouvait; et it y procédait avec un tel témoignage d'estime et d'affection pour ceux qui avaient failli, que tant s'en faut que sa correction leur causât aucun abattement d'esprit, qu'au contraire elle relevait leur courage, augmentait leur confiance en Dieu, et leur donnait ordinairement une grande édification, voyant que par une charité merveilleuse il s'humiliait le premier.

Nous insérons ici fort à propos sur ce sujet les extraits de quelques lettres qui feront connaître encore mieux quels étaient ses senti-

menis touchant la douceur qu*il fallait mêler dans la correction, et le grand soin qu'il prenait d'établir un support mutuel parmi ceux de sa Congrégation.

- Je loue Dieu, dit-il, écrivant au supérieur d*une de ses maisons, de ce que vous êtes allé vous-même expédier les choses que M. V. vous avait refusé de faire ; vous avez bien fait d'en user ainsi, plutôt que de le presser ; car il y a des personnes bonnes et vertueuses qui craignent Dieu, et ne voudraient pas ToOenser, lesquelles ne laissenl pas de tomber en certaines faiblesses; et quand il s'en présente de telles, il les faut supporter, et non pas se raidir contre. Puisque DieQ donne bénédiction à ce sien serviteur dans le Tribunal, je pense qoc vous ferez bien de le laisser agir selon son esprit, et de donner quelque chose en cette occasion en ses petites volontés, puisque, grâce à Dieu, il n'en a point de mauvaises. Pour ce qui est de Tautre prêtrr dont vous me parlez, la parole qui lui est échappée est peut-être une saillie de la nature plutôt qu'une indisposition de l'esprit. Les plus sages disent quelquefois des choses, étant préoccupés de quelque passion, de quoi néanmoins ils se repentent bientôt après. II y en a d'autres qui témoignent quelquefois leurs aversions et leurs sentiments, tant à l'égard des personnes que des emplois, et qui pourtant ne laissent pas de bien faire. Tant y a, Monsieur, avec quelques personnes que nous soyons, il y a toujours a souffrir, mais aussi à mériter. J'espère que celui-là dont je viens de vous parler se pourra gagner, pourvu qu'on le supporte charitablement, qu on lavcrtisse avec douceur et prudence, et qu*on prie Dieu pour lui, comme je fais pour votre famille, etc. »

Ecrivant sur un semblable sujet à un autre supérieur : « Le prêtre, lui dit-il, dont vous me parlez, est un homme de bien ; il se porte a la vertu, et il était en bonne réputation dans le monde avant qu'il fut reçu dans la Compagnie. Que si maintenant qu'il est parmi nous il a l'esprit inquiet, s'il s'embarrasse de quelque soin temporel et de l'affection des parents, et si enfin il fait quelque peine à ceux qui sout a^ec lui, il le faut supporter avec douceur ; s'il n'avait ces défauts, il en aurait d'autres; et si vous n'aviez rien à souffrir, votre charifé n'aurait pas beaucoup d'exercice, ni votre conduite assez de rapport à celle de Notre-Seigneur, qui a bien voulu avoir des disciples grossiers et sujets à divers manquements, pour avoir occasion, en pratiquant la douceur et le support, de nous montrer par son exemple comme doivent agir ceux qui sont en charge. Je vous prie. Monsieur, de vous régler sur ce saint modèle, qui vous apprendra non-seulement à supporter vos confrères, mais aussi la manière de les aider à se dé-

faire de leura imperfections. Il ne faut pas négliger le mal par ane tolérance trop lâche, mais il fant aussi tAcher d'y reméilier aTec douceur. »

Il écrivit encore sur le même sujet à un troisième, qui travaillait avec un autre prêtre de la Compagnie dans un diocèse éloigné. Voici en quels termes : « J'espère de la bonté de Notre-Seignenr qu'il donnera sa bénédiction à vos emplois, si la cordialité et le support est entre vous deux ; et je vous prie, an nom de Dieu, Monsieur, que ce soit là votre grand exercice. Et parce que vous êtes le plus ancien et le supérieur, supportez tout avec douceur de celui (|ui est avec vous; je dis tout, en sorte que vous, déposant en vous-même la supériorité, vous vous ajustiez à lui dans un esprit de charité. C'est là le moyen par lequel Notre-Seigneur a gagné et perfectionné ses apàtres, et celui aussi par lequel seul vous viendrez à bout de ce bon prêtre. Selon cela, donnez un peu d'espace à son humeur, no lui contredisez jamais à l'heure même que vous croyez en avoir sujet, mais avertissez-le quelque temps après, humblement et cordialement; et surtout comportez*vous de telle façon, qu'il ne paraisse aucune division entre vous et lui ; car vous êtes là, comme sur un théâtre, exposés à la vue de toutes sortes de personnes, dans l'esprit desquelles un seul acte d'aigreur qu'on verrait en vous serait capable de tout gâter. J'espère que vous ferez usage de ces avis que je vous donne, et que Dieu se servira d'un million d'actes de vertus que vous pratiquerez, comme de base et de fondement du bien qu*il veut faire par vous. »

Enfin il no recommandait rien tant, par ses lettres et de vive voix, aux 8upériti!i*s et aux particuliers de ses maisons, que la douceur et le support réciproque comme une source de paix, et un lien de perfection qui unit les cœurs. Quand les supérieurs de quelquesunes des maisons de sa compagnie demandaient d'être déchargés de quelque infirme qui ne pouvait plus travailler, il leur représentait qu'étant devenu infirme en leur maison, il était juste qu'il y demeurât, afin qu'elle eût occasion de pratiquer en son endroit le support et la charité ; que s'ils demandaient le changement de quelqu'un à cause de ses défauts, il leur disait qu*il le fallait supporter, qu'il n'y avait personne qui n'en eût, et que celui qu'on enverrait en sa place eu aurait peut-être de plus grands.

Quand les officiers ou autres des siens manquaient à suivre ses ordres, comme il est arrivé quelquefois, faisant autrement qu'il ne leur avait prescrit, même jusqu'à plusieurs fois, il ne leur disait autre chose, sinon : « Monsieur, ou mon Frère, peut-être que si vous aviez fait cela en la manière que je vous ai prié, Dieu y aurait donné sa

bénédiction. » D*autreê fois il n'en disait rien, voulant que mn tàlence et sa patience iervît de correction; si ce n'était dans* les chc de quelque conséquence, h quoi il fût néces^^aîre do pourvoir, ou ; tas de désobéissance formelle, s'il en remarquait quelqu'une.

Mais surtout il se comportait avec une douceur et un support me^ Lveilleux envers les infirmes, ou du corps ou de rcsprit; il n'en fai* ; fiait jamais aucune plainte, et ne témoignait point qu'il s'en trouvM chargé; mais se mettant à leur place, par une semlïtable condefiC4?iJ bdance, il leur faisait les mêmes traitementH qu'il eut voulu rt^eevc l'il eût été dans les mêmes inSrmités. Nous remarquerons seulemeii '^icî qu'entre ceux qu'on admettait à T épreuve dauB sa Congrégàtidi) t il s'en est trouvé de tout temps quelques-uns qui avaient des IncoQ Mnodités pour lesquelles, selon les apparences, ils ne pouvaient ^ti • reçus au corps de la Compagnie; mais nonobstant cela, M. Vinc lue laissait pas d'essajerde les remettre, leur faisant prendre des i imèdes, leur donnant du repos, et employant les autres mojens qu'il b jugeait propres pour c^t effet. El quoique plusieurs lui reprësent ^sent qu'il les fallait renvoyer, lui, au contraire , disait qu'il fallait i i tendre et les supporter : et en effet, après avoir quelquefois bl^ (attendu, quelques* uns ont été guéris, et ont depuis rendu de ifiervices à Dieu dans la Compagnie,

Que s'il exerçait une si charitable douceur envers ceut qui ni taient que dans la probatlon pour être incorporés à sa Congrégatia , en usait encore bien davantage h l'égard des autres qui y étaîe reçus; car tant s'en faut qu'il en renvoyât aucun pour quelql infirmité que c^ fût, que même il ne Yonlait pas permettre qu'au s'en retirât de lui-même sous ce prétexte; considérant tes infir comme autant de sujets qui attiraient les bénédictions du Ciel suri Compagnie. Voici ce qu il écrivit un jour à un prêtre de sa Congrégation qui, pour n'avoir pas de santé, avait quelque pensée de s'i^H retirer: « |Ve craignes point, lui dit-il, d'être en aucune façon .^^ charge à la Compagnie à cause de vos infirmités, et croyez que vouî; ne le serez jamais pour ce sujet i car par la grâce de Dieu, elle ne j trouve point chargée des infirmes; au contraire, ce lui est une béni diction d'eu avoir. - Voilà les sentiments et la pratique de M. Vincent suree point, et c'est ainsi que sa Compaguie en use dans le mêii esprit, ne renvoyant aucun de ses sujets pour inlirmité.

Il traitait encore avec une douceur toute particulière les Frères 4 sa Cougrégation qui étaient les plus grossiers et les moins utiles^ ne voulant point les renvoyer pour leur rusticité ou peu d'utilité à In .maison; il les faisait même parler dans les conférences et colloques

spirituels de la communauté, pour leur ouvrir Fesprit; et quoique leurs discours fussent quelquefois trop longs, ennuyeux , et hors du sujet, il les laissait pourtant tout dire ce qu'ils voulaient sans jamais lea interrompre, et sans jamais leur témoigner qu'il n'approuvât pas ce qu'ils avaient dit; si ce n'est qu'ils eussent avancé quelque cbo»c fausse ou erronée, qui eût besoin de correction ; car alors il les re dressait paternellement, et avec grande douceur, pour ne les contrister ou décourager, interprétant en bien ce qu'ils avaient dit, ou les excusant adroitement, leur faisant néanmoins assez remarquer en quoi ils s'étaient trompés.

La douceur de sa charité passait encore plus avant, et supportait iiou-seulement les défauts naturels du corps ou de l'esprit, mais même L*eux qui se commettaient contre les mœurs : car il s'en est trouvé de temps en temps quelques-uns dans sa Congrégation, aussi bien (lue dans les autres communautés, qui, s'étant relAchés dans le chemin de la vertu, y faisaient plus de mal que de bien par leurs murmures, médisances et autres dérèglements, qui étaient conuus des autres de sa Compagnie; on s'étonnait que M. Vincent ne les mit point dehors, on le pressait mùme de le faire; mais ce charitable et débonnaire supérieur les supportait avec une douceur, une charité et une patience incroyables, pour leur donner loisir de se reconnaître, employant cependant tous les moyens qu'il jugeait propres pour remédier à leurs indispositions.

Le supérieur d'une des maisons de sa compagnie se trouvant bien d'avoir été déchargé de quelques personnes lâches et d'une humeur difEcile, écrivit à M. Vincent qu'il serait à propos de purger la Compagnie de telles gens. Voici la réponse qu'il lui fit, qui est très-remarquable, sur le sujet que nous traitons : • Je suis de votre avis, lui dit-il, touchant le personnage dont vous m*écrivez. Je ne crois lias qu'il revienne de l'état <iii il est ; au contraire, je crains qu*il ne lasife beaucoup de peine à celte maison ici oit nous l'avons fait venir; *t non -seulement je le crains, mais je commence à l'expérimenter, et V vous avoue que lui et deux autres nous ont donné beaucoup d'exeri\ce : l'un est dehors, après l'avoir supporté autant qu'il nous a été jossible, et il serait exptklient que les auli'es en fussent bien loin, ?c serait faire justice à la Compagnie que de retrancher ces membres ;angrenés, et la prudence même semble le requérir ; mais parce qu'il aut donner lieu à toutes les vertus, nous exerçons maintenant le upport, la douceur, la longanimité et la (hnriUS dans W. désir de eur amendement : nous appliqtioTis drs rcninli-î an mal, t'm|)lojant es menaces, les prières, 1rs avcrli.ssi nimls, cl Unit cria sans rs|)é-

ranoe d'autre bien que de celai qu'il plaira à Dieu y opérer par u grAce. Notre-Soignenr ne rejeta pas saint Pierre pour l'avoir renié trois fois, ni même Judas, quoiqu'il prévit bien qu'il moarraik en son péché : ainsi j'estime que sa divine bonté aura bien agréable que la Compagnie étende sa charité sur ces discoles, pour ne rien omettre ni épargner qnî les puisse gagner à Dieu : iw n'est pas qu'enfin il n'en faille venir au retranchement, s'ils ne se cbangent. »

Quelques âmes timorées et embarrassées de scrupules, qui rendaient leur conduite tr^s-pénible et en quelque faç«m insupportable, ont aussi exercé souvent la charité de H. Yinceut, et lui ont bien fourni de quoi pratiquer la douceur et le support ; et parmi les siou mêmes il s*en est trouvé qui durant plusieurs années, pour desscrapules fondés sur des sujets de néant, étaient incespamment à loi donner de la peine par leurs impoitunités continuelles, dont pourtant ilne se plaignait point et ne les rebutait nullement, mais les supportait et même s'étudiait à les recueillir gracieusement, pour ne leur donner aucun sujet de découragement au de tristesse; et en quelque compagnie qu'il fût, il se levait aussitôt qu'il les voyait venir, et leur allait parler dans quoique coin du lieu où il se trouvait : et quoiqu'ils retournassent vers lui plusieurs fois pour le même lojet, s'en étant trouvé quelques-uns qui sont venus l'interrompre trois et quatre fois en une heure, il les recevait toujours avec la même s<^rénité de visage, les écoutait avec une égale patience, et leur ré|(ondait avec la même douceur. Voici le témoignage qu'un de ces esprits malades a rendu sur ce sujet : « M. Vincent, dit-il, a toujours eu un tràs^grand suppcnt pour moi, et m'a traité avec grande dooceor pendant mes peines d'esprit. J'allais Tintcrrompre continuellement, même lorsqu'il se disposait à ct^lébrer la Mt^se ou à réciter son offiee; et quand j'avais eu sa réponse, je sortais, et puis je retournais encore au même temps pour lui pailer, et ainsi consécutivement plusieurs fois de suite : ce qui a duré longtemps, sans que j'aie remarqua qu'il m'ait dit aucune parole rude ;au contraire, il me répondait toujoni s avec grande douceur, sans me rebuter, ce qu'il eût pu faire justement, vu la continuation de mes itnportunités : et même après m'avoir dit ce que j'avais à faire, voyant que je tombais en de nouveaux doutes, il a pris la peine de m'écrirrde sa propre main ce qu'il m'avait dit, pour me le mieux faire retenir, et même, pour cet effet, il me priait de le lire tout haut en sa présence. Et enfin à quelque heure que je l'allasse trouver, quoique ce fût souvent fort tard et fort avant dans la nuit, ou même d'autres fois lorsqu'il était engagé en des compagnies pour des affaires, il me recevait toujours avec une égale

bont^, in*éooQtait et me répondait aTee ane doocenr et one cliarittf qae je ne pnis expliqner. »

Un autre a encore déclaré qa*il a^ait bien sonvent exercé la patience et la charité de M. Vincent^ l'obligeant de répéter plusieurs fois ce qu'il lui avait dit : ce que néanmoins ce charitable supérieur faisait bien Tolontiers, sans lui en témoigner aucune peine, répétant plusieurs fois et autant qu*il le désirait la même chose qu'il lui avait dite, et la lui expliquant plus distinctement, et même av4^ plus de plaisir la dernière fois que la première. Une fois entre les autres qu'il était occupé en quelque affaire avec des personnes considérables, il appela un frère pomr dire quelque chose; mais c« frère ne la concevant pas bien, la lui fit répéter plus de quaire fois sans que M. Vincent lui en témoignât le moindre signe d'impatience, faisant cette repétition la cinquième fois avec la même douceur et tranquillité d^esprit que la première, témoignant avec un visage riant y prendre plutôt plaisir qu'y ressentir ancane peine.

SECTION IL

PAROLES REMARQUABLES DE H. VINGEKT TOUGHAUT LA DOUCEUR QU'oil DOIT PRATIQUER EIIVERS LE PROCHAIN.

Elles ont été recueillies d'un discours que C4^ saint homme fit un jour aux siens sur le sujet de cette vertu.

• La douceur et l'humilité, leur dit-il, sont deux Fœurs germaines qui s'accordent fort bien ensemble. Nous avons pour règle de les étudier soigneusement en Jésus-Christ, qui nous dit : Apprenex de moi que je suis doux et humble de cœur. C'est donc une leçon du Fils de Dieu : Apprenez de moi. 0 mon Sauveur, quelle parole ! mais quel bonheur d'être vos écoliers, et d'apprendre cette leçon si courte et si excellente, qu'elle nous rend tels que vous êtes? N'aurez-vous pas la même autorité sur nous qu'ont eue autrefois les philosophes sur leurs sectateurs, lesquels s'attachaient si étroitement à leurs sentences, que c'était assez de dire : Le maître l'a dit, pour ne s'en départir jamais ?

« Si donc les philosophes par leurs raisonnements s'acquéraient tant de créance sur leurs disciples dans les choses humaines, combien plus, mes Frères, la Sagesse étemelle mérite-t-elle d'être crue et suivie dans les choses divines ! Que lai répondrions-nous à ce moment, s'il nous demandait compte de toutes les leçons qu'il nous a faites? Que lui dirons-nous à la mort, quand il nous reprochera de les avoir si mal apprises? Apprenez de moi, dit-il, d'être doux. Si

c'était an saint Paul ou un^nt Pierre, qui par lui-même nona exhortât à apprendre de lui la douceur, nous pourrions nous en excuser; mais c'est un Dieu fait homme, qui est Tenu nous montrer comme il faut que nous sovons faits pour être agréables à son Pèro : c'est b Maitrc des maîtres qui nous enseigne d'être doux. Donnez- noosparf, mon Seigneur, à votre grande douceur : nous vous en prions pir cette même douceur qui ne peut rien refuser.

« La douceur a plusieurs acte.) qui se réduisent à trois priucipaax : et le premier de ces actes a deux offices, dont l'un est de réprimer le mouvement de la colère, les saillies de ce feu qui monte au visage, i" qui trouble l'Âme, qui fait qu'on n'est plus ce qu'on était, et qu'un '-^ visage serein change de couleur, et devient noirâtre, ou tout en- " flammé. Que fait la douceur? Elle arrête ce changement ; ellcem- ' pêche celui qui la possède de se laisser aller à ces mauvais effets. 11 j ne laisse pourtant pas de sentir le mouvement de la passion; mais ' il tient ferme, afin qu'elle ne l'emporte. Il lui pourra arriver quel- ^ que ternissure au visage, mais il se remet bientôt. Au reste il oe faot pas s'étonner de nous voir combattus ; les mouvements de la nature ' préviennent ceux de la grâce, mais ceux-ci les surmontent. Il ne faot ' pa<; nous étonner des attaques, mais demander grâce pour les vaincre, étaut assut'és qu'encore que nous sentions quelque révolte en noos contraire ù la douceur, elle a cette propriété de réprimer. YoilàdoDc ' le premier office du premier acte, qui est beau à merveilles, et $1 beau qu'il empêche la laideur du vice de se montrer : c'est un certain ressort dans les esprits et dans les âmes, qui non-seulement tempère l'ardeur de la colère, mais qui en étouffe les moindres senti ! ments.

« L'autre office de ce premier acte de la douceur consiste en ce qu'étant parfois expédient qu'on témoigne de la colère, qu'on reprenne, qu'on chAtie, il fait néanmoins que les Ames qui ont cette vertu de douceur ne font pas les choses par emportement de la na- . ture, mais parce qu'elles pensent qu'il les faut faire : comme le F i!s do Dieu qui appela saint Pierre Satan, qui disait aux Juifs : AWvi hvpocrites ! non une fois, mais plusieurs, ce mot étant répété dix ou douze fois dans un seul chapitre ; en d'autres rencontres il chassa les vendeurs du temple, renversa les tables, et iil d'autres signes d'uu ht»mme courroucé. Étaient-ce des emportements de colère ? Non, il avait cette douceur an suprême degré. En nous, cette vertu fait qu'on est mailrc de sa passion ; mais en Rotre-Seigneur, qui n'avait que des proparisions, elles lui faisait non-seulement avancer ou vflardi-r les aclfs de la colère, sclou iju'il était cxpéiVieni. ^A donc il se mon-

. sévère en certaines occasions, lui qui était doux et bénin, c'était r corriger les personnes à qui il parlait, pour donner la cba98<* éi^hé, et olcr les scandales ; c'était pour édifier les Ames, et pour 5 donner instruction. Oh ! qu'un supérieur qui agirait de la sorte it un grand fruit ! Ses corrections serait bien reçues, parce qu'elles ient faites par raison, et non par humeur. Quand it reprendrait ; vigueur, ce ne serait jamais par emportement, mais toujours r le bien de la personne avertie. Gomme Notre-Seigneur doit notre modèle en quelque condition que nous soyons, ceux qui luisent doivent regarder comme il a gouverné, et se régler sur Or il gouvernait par amour; et si quelquefois il promettait la lUipense, d'autres fois aussi il proposait le châtiment : iLfaut faire Déme, mais toujours par le principe de l'amour. On est pour lors 'état où le prophète désirait que Dieu fût quand il disait : Do* \e, ne ni furore luo arguas me : il semblait a ce pauvre roi que Dieu en colère contre lui, et pour cela il le prie de ne le châtier pas la fureur. Tous les hommes en sont logés là, nal ne veut être igé par colère. CVst une faveur accordée à peu de personnes de 1 point sentirles premières émotions, comme j'ai dit ; maisThomme X en revient aussitôt, il maîtrise la colère et la vengeance, en te que rien n'en procède qui ne soit appliqué par l'amour. Voilà c le premier acte de la douceur, qui est de réprimer les mouveits contraires dès qu'on les ressent, soit en arrêtant tout-à»f ait la îre, soit en l'employant si bien dans la nécessité, qu'elle ne soit lement séparée de lu douceur. C'est pourquoi, Messieurs, main* int que nous en parlons, proposons-nous, toutes les fois qu'il nous ddra quelque occasion de nous fâcher, d'arrêter tout court cet létit, pour nous récoUiger et nous élever à Dieu, lui disant : Seiur qui me voyez asi^ailli de cette tentation, délivrez-moi du mal elle me suggère.

Le second acte de la douceur est d'avoir une grande affabilitéi dialité et sérénité de visage envers les personnes qui nous abort, en sorte qu on leur soit à consolation. De la vient que quelques- . avec uncfuçon riante et agréable contentent tout le monde; Diea ayant prévenus de cette grâce, par laquelle ils sentblent vous offrir r cœur, et vous demander le vùtre ; au lieu que d'autres se prêtent avec une mine resserrée, triste et désagréable, ce qui est coutre louccur. Selon cela, un \ rai missionnaire fera bien de se composer iblement, et de s'étudier à un abord si cordial et amiable, que par signes de sa bouté il donne consolation et confiance à tous ceux i l'approchent. Vous voyez que cette douce insinuation gagne les

cœars et les attire , selon cette parole de Notre-Seignear : Que lei débonnaires posséderont la terre ; vi au contraire on a fait cette remarque des personnes de condition qui sont dans l'emploi, que quand elles sont graves et froides un chacun les craint et les fuit.

« Et comme nous devons être employés auprès des pauvres gens des^champs, de Messieurs les ordinauds, des exercitants, et de toutes sortes de personnes, il n*est pas possible que nous produisions de bons fruits si nous sommes comme des terres sèches, qui ne portent que des chardons ; il faut quelque attrait, et un eiLtérieur qui plaise, pour ne rebuter personne.

» Je fus consolé, il y a trois ou quatre jours, de la joie qui me parut en quelqu'un qui sortait de céans, où il avait remarqué, disaitil, un abord dou\, une ouverture de cœur, et une certaine simplicité charmante (ce sont s( s termes), qui l'avaient grandement touché.

Isaïe dit de Motre- Seigneur : Bulyrum et nul comedet^ ut iciat reprobare malum, ettligert bonum : Il mangera du^beurre et.du miel, afin qu'il sache réprouver le mal, et choisir le bien. Ce discernemeut des choses n'est donné, je pense, qu'aux âmes qui ont de la douceur ; car comme la colère est nue passion qui trouble la ndsou, il faut que ce soit la vertu contraire qui douue le disoernement et la lumière à la même raison.

« Le troisième acte de la douceur est, quand ou a reçu on déplaisir de quelqu'un, de n'y poiut ai rèler son esprit, de n'en rien téoioigner, ou bieu de dire en rexcusaiit : Il n'y pensait pas, il l'a fait par précipitation, un prcmic^r mouvement l'a emporté ; enfin, détourner sa pensée de roll'euse prétendue. Quand une personne dit des choses fâcheuses à ces esprits doux pour les aigrir, iis u ouvrent pas la boa* che pour lui répoudre, et ne fout pas semblant de l'entendre.

<t On raconte d'uu chaucclier de l'rauce que, sortant un jour dn conseil, un homme qui avait perdu sou procès iui dit qu'il était an méchant juge pour lui avoir ùlé son bien, et ruiné sa famille par Tarrèt qui avait été donné, l'appelant au jugement de Dieu, et le joenaçant de sou châtiment ; cl que dans uue telle rencontre ce seigneur s'en alla sans dire un mot et sans regarder ni d'uu cùté ni d'autre. Si ce fut par la douceur chrelienue,ou par quelque autre principe qu'il supporta cette indignité, je m'en rapporte; mais quoi qu'il en soit, nous devons entrer dans uue grande coufusiou de nous emporter quelquefois pour des vétilles, considérant que le premier chef de la justice du royaume souffre le reproche honteux que lui fait pubUquement un plaideur, saus lui eu témoigner aucun ressentiment ; chose certes admirable dans le rang qu'il tenait, où il ue manquait pas de

ftisous humaines, non plus que de moyens faciles pour punir une olle témérité.

« Mais votre exemple, ô mon Sauvf ur ! n*aura-t-il pas plus de pouoir sur nous ? vous verrons-nous pratiquer une doucei^r incompaablc envers les plus criminels, sans nous efforcer de devenir doui? it quand serons-nous touchés des exemples et des semonces que nous rouvons en votre école?

« La douceur ne nous fait pas seulement excuser les affronts f t les raitcmeuts injustes que nous rt*cevous : elle veut même qu*on traite loucement ceux qui nous les font, par des paroles amiables ; et slls {Tenaient à nous outrager jubqu*à nous donner un soufflet, qu'on lo M>uffre pour Dieu ; et c'est une vertu qui fait cet effet- là. Oui, un servit 3ur de Dieu qui la possède bien, quand ou use de main-mise sur lui, il offre à Dieu ce rude traitement et demeure en paix.

« Si le Fils de Dieu était si débonnaire en sa conversation , combien plus a-t-il fait éclater sa douceur en sa passion ! Ç*a été jusqu'à un tel point, qu«) de ne proférer aucune parole fâcheuse contre ces déicides qui le couvraient d'injnrss et de crachats, et qui se riaient de ses douleurs. Mon ami, dit-il à Judas, qui le livrait à ses ennemis. Il va même au-devant de ce traître avec cette douce parole, mon ami. 11 traita tout le reste du même air : Qui cherchez vous? leur dit-il, me voici. Méditons tout cela. Messieurs, nous trouverons des actes prodigieux de douceur, qui surpassent l'entendement humain. 0 Jésus, mon Dieu ! quel exeaiple pour nous, qui avons entrepris de vous imiter! Quelle leçon pour ceux qui ne veulent rien souffrir; ou s'ils souffrent, qui s'inquiètent et s'aigrissent !

« Après cela ne devons-nous pas nous aObctionner à cette vertu de donceur, par laquelle non-seulement Dieu nous fera la grâce de réprimer les mouvements de la colère, de nous comporter gracieusement envers le prochain, et de rendre bien pour mal ; mais encore de souffrir paisiblement les afflictions, les blessures, les tourments et la mort même que les hommes nous pourraient causer. Faites-nous la grâce, mon Sauveur, de profiter des peines que vous avez endurées avec tant d'amour et de douceur ; plusieurs en ont proûti par votre bouté, et peut-être que je suis seul ici qui n ai pas encore commencé à être tout ensemble et doux et souffrant.

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