SA DOUCEUR
« La charité est en sa perfection, dit le bienhenreux François de Sales, lorsqu'elle est non-seulement patiente, mais outre cela donce et débonnaire, » la douceur étant comme la fleur de cette divine verta, qui relève d'autant plus par son excellence, qu'il y a plus de difficulté à réprimer les saillies de la nature, qui se couvre souvent du manteau du zèle pour se laisser aller plus librement aux emportements de ses passions.
M. Vincent était d'un naturel bilieux et d'un esprit vif, et pai'conscqucnt fort sujet à la colère ; néanmoins il a tellement dompté cette passion avec le secours de la grâce, par la pratique de la vertu contraire, qui est la douceur, que tant s'en faut qu elle lui fit commettre aucune faute, que même il ne paraissait presque pas qu'il en ressentit les premières atteintes. Il est vrai que du temps qu'il était cbei madame la générale des galères (comme lui-même Ta avoué à des personnes de couliauce), il se laissait quelquefois un peu aller à son tempérament bilieux et mélancolique } de quoi cette bonne dame était parfois eu peine, peusaut qu'il eût quelque mécontentement en sa maison : mais comme il vit depuis que Dieu l'appelait à vivre en communauté, et que dans cet état il aurait affaire â toutes sort t» de personnes de diil'éreutes complexions : « Je m'adressai, dit- ii, à i>ieu, et le priai instamment de me changer cette humeur sèche et lebutaute, et de me donner un esprit doux et bénin : et par Id grâce de Kotre-Seigneur, avec un peu d'attention que j'ai faite à réprimer les bouillons delà nature, j'ai un peu quitté mon humeur noire. •
Or, quoique Al. Vincent ne parlât jamais de soi que lorsqu'il le jugeait uecossairey ou grandement utile pour rédilication de ceux avec
— 319 rlesquels il s^entreteBait^ son bumililé néanmoins était telle^ que sou* Yeutil en faisait après eicusc^ crai{^imut d^a^oir scandalisé en quelque façon ceux auxquels il avait ainsi parlé.
(l'est donc de cette façon que M. \incent s'est changé, et qu'il a travaillé, avec le secours de la grâce divine, pour acquérir cette vertu de douceur qu'il reconnaissait et conlcssait n'avoir point par nature, mais l'avoir obtenue de Dieu par la prière et par l'exercice : • Aussi, disait-il un jour, parlant à sa communauté, l'on voit quelquefois des I)ersonnes qui semblent être douées d'une grande douceur, laquelle pourtant n'est bien souvent qu'un elFct de leur naturel modéré ; mais ils n'ont pas la douceur chrétienne, dont le propre exercice est de réprimer et étouffer les saillies du vice contraire. On n'e.st pas chaste pour ne point ressentir demouvementsdéshounètC5,mais bien lorsqu'en les sentant on leur résiste. Nous avons céans un exemple de la vraie douceur ; je le dis, parce que la personne n'est pas présente, et que vous pouvez tous vous apercevoir de son naturel sec et aride : c'est monsieur K., et vous pouvez bien juger s'il y a deux personnes au monde rudes et rébarbatives comme lui et moi ; et cependant on voit cet homme se vaincre jusque là qu'on peut dire vraiment qu'il n'est plus ce qull était : et qui a fait cela? c*est la vertu de douceur à laquelle il travaille, pendant que moi, misi'rable, je demeure sec comme une ronce. Je vous prie. Messieurs, de ne point arrêter vos jeux sur les mauvais exemples que je vous donue^ mais plutôt je vous exhorte, pour me servir des termes du saint Apôtre, de marcher dignement et avec toute douceur et débonuaireU' eu l'état auquel vous avez été appelés de Dieu. »
Mais ce n'est pas assez d'avoir acquis une vertu, il la faut conserver et cultiver ; et pour cela, il est nécessaire de s'y bien exercer, d'en faire souvent des actes, et de la mettre soigneusement en pratique. C'est ce que ce lidèle serviteur do Dieu a lait, comme il l'a enseigné aux siens, auxquels il ne di^^ait rien qu'il n'eut mis le premiiT eu exécution. Voici un petit abrégé de quelques avis qu'il leur donnait sur ce sujet, et qu'il piat.quait encore mieux lui-même :
« En premier lieu, il disait que pour n'être point surpris des occasions dans lesquelles ou pouiniit manquer contre la douceur, il fallait les prévoir, et se représenter les sujets qui pouvaient vraisemblablement exciter à la colère, et lormer en son esprit par avance les actes de ctouceur qu'on se propose de pratiquer en toutes occasions.
« Secoudement, qu il fallait détcstiT le vice de ia colère en tant qu'il dépiait à Dieu, sans pour cela ^e fâcher, ou s'aigrir contre soimême de s'y voir sujet, d'autant qu'il faut haïr ce vice et aimer la
Vertu contraire, non parce qoe celai-là nous déplatt et (^e ecîlê-rt noua agrée, mm uniquement pour Tainour de Dieu^ auquel ceXk vertu plaît et ce >ice dëplalt ; et si nous faisons ainsi, la douleur qui nous concevrons des fautes corn mises contre cette vertu sera doue( et tranquille.
n Troisièmement^ que lorsqu'oE se sentait ému de colère il ét^iJ eitpédient de cesser d'agir, et même de parler, et surtout de sed^ terminer, jusqu'à ce que les émotions de cette passion fussent acfol fiées, parce que, disait-il, les actions faites dans cette agitation^ nttant pas pieiitement dirigées par la raiâon, qni est troublée et obscnrcie par la passion, quoique d'ailleurs elles semblent bonnes, n peuvent pourtant iaraais être parfaites,
« QuûtrièmemeDt^ il ajouUit que pendant cette émotion il falliil faire effort sur soi-même pour empêcher quHI uen parût aucuan marque sur le visage, qui est Timagê de TÂme, mais le retenir et informer par la douceur chrétienne : ce qui n'est point, disait-il, contri la simplicité, parce qu'on le fait, non pour paraître antre qu*on u'eil pas, mais par un désir sincère que la vertu de douceur, qui e»t eu la partie supérieure de râme^ s'écoule sur le visage, sur la langue d sur les actions extérieures, pour plaire à Dieu, et au prochain pour Tamour de Dieu.
■r Cinquièmement enOn, qu'il fallait surtout en ce tèmps-Ià s* dier à retenir sa langue, et malgré tous les bouillons de la colèi toutes les saillies du s&èle qu'on pense avoir, ne dire que des pai douces et agréables, pour gagner les hommes à Dieu, 11 ne faut quelquefois, disait-il^ qu'une parole douce pour convertir un endurci; et au contraire une paroïe rude est capable de désoler une âme, et dtt lui causer une amertume qui pourrait lui être tr£;s- nuisible. A dpropos on lui a ouï dire eu diverses rencontres qu'il n'avait usé qit^ trois fois en sa vie de paroles de rudesse pour reprendre et corrigçî les autres, croyant avoir quelque raison d'en user de la sorte, et qu'il s'en était toujours depuis repenti, parce que cela lui avait fort mal réussi, et qu'au contraire il avait toujours obtenu par la douceur ce qu*il avait désiré, •
Jl faisait néanmoins une grande différence entre là véritable vertti de douceur et celle qui n'en a que Fapparence ; caria fausse douc4?ur est molle, lâche, indulgente ; mais la véritable douceur n'est point opposée à la fermeté dans le bien, h laquelle même elle est plutôt toujours jointe^ par cette connexion qui se trouve entre les vrait^i vertus ; et à ce sujet il disait * qu*il n*y avait point de personnes plo*« constantes et plus fermes dans Je binn que c«ux qui soi ~
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lébonnaires ; comme au contraire ceux qui se laissent emporter à la Dolère et aux passions de l'appétit irascible, sont ordinairement fort inconstants, parce qu'ils n'agissent que par boutades et par emportements : ce sont comme des^torrents, qui n'ont de la force et de l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt ]u*ils sont écoulés ; au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais. • Aussi était-ce une de ses grandes maximes, qu'en-' Dore qu'il fallût tenir ferme pour la An qu'on se propose dans les bonnes entreprises, il était néanmoins expédient d'user de douceur dans les moyens qu'on employait ; alléguant à ce propos ce que dit le Sage des conduites de la sagesse de Dieu, qui atteint fortement à ses fins, et toutefois dispose suavement les moyens pour y parvenir '. Il rapportait à ce sujet l'exemple du bienheureux François de Sales, évéque de Genève, qu'il disait avoir été le plus doux et le plus débonnaire qu'il ait jamais connu; et que la première fois qu'il le vit, il avait reconnu en son abord, eu la sérénité de son visage, en sa manière de converser et de parler, une image bien expresse de la douceur de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui lui avait gagné le cœur. » L'on peut dire aussi avec vérité que M. Vincent a su bien profiter de l'exemple de ce bienheureux prélat ; car, à son imitation, on remarquait en lui un abord ouvert, une douceur et affabilité merveilleuse, et des paroles toujours obligeantes envers toutes sortes de personnes. Parlant un jour sur ce sujet aux siens : « Nous avons, leur dit-il, d'autant plus besoin de l'affabilité, que nous sommes plus obligés par notre vocation de converser souvent ensemble, et avec le prochain ; et que cette conversation est plus difficile, soit entre nous, en tant que nous sommes ou de divers pays, ou de complexions et humeurs fort différentes ; soit avec le prochain, duquel il y a souvent beaucoup à supporter : et c'est la vertu d'affabilité qui lève ces difficultés, et qui étant comme l'Âme d'une bonqe conversation, la rend non-seulement utile, mais aussi agréable : elle fait que l'on se comporte dans la conversation avec bienséance, et avec condescendance les uns envers les autres ; et comme c'est la charité qui nous unit ensemble, ainsi que les membres d'un même corpa, c'est aussi l'affabilité qui perfectionne cette union. »
Mais il recommandait particulièrement aux siens de pratiquer cette vcrlu envers les pauvres gens de la campagne : Parce que autrement, disait- il, ils se rebutent et n'osent approcher de nous, croyant que nous sommes trop sévères, ou trop grands seigneurs pour
• AtUnslt a fine ad flnem fortlter, et dltponlt omnta loaTlter. Sap., 8. T. u. 21
eux. Hais quand on les traite affablement et cordialement, ils oonçoi- \ent d*autre8 sentiments pour nous, et sont mieux disposés à profiter du bien que nous leur voulons faire. Or, comme Dieu nous a destinés |)our les servir, nous le devons faire en la manière qui leur est la plus profitable, et par conséquent les traiter avec grande affabilité, et prendre cet avertissement du Sage, comme s'adressant à un chacun de nous en particulier : Congregalioni pauperum affabilem te fadîo; Rendez-vous affable à rassemblée des pauvres. »
Or, quoique M. Vincent fût grandement affable en ses paroles, il n'était pas pourtant flatteur, mais au contraire il blAmait fort ceuxlà qui se servaient des paroles d'affabilité pour s'insinuer par un esprit de flatterie dans l'affection des autres : « Soyons affables, disait-' il aux siens, mais jamais flatteurs ; car il n'y a rien de si vil ni de li indigue d'un cœur chrétien que la flatterie ; un homme vraiment vertueux n'a rien tant en horreur que ce vice. »
Il tenait encore pour une autre maxime de cette vertu, de ne contester jamais contre personne, non pas même contre les vicieux, quand on était obligé de les reprendre ; mais il voulait qu'on se servit toujours de paroles douces et affables, selon que la prudence et la charité le requéraient. Par ce même principe il défendait aux siens d'entrer en des altercations ou aigreurs quand il était qnestioii de conférer avec les hérétiques, parce qu'on les gagne bien plus tdt par une douce et amiable remontrance ; et lui-même, en ayant on jour converti trois en un voyage qu'il fit à Beauvais, déclara depuis que la douceur qu'il avait exercée envers eux avait plus contribué àletar conversion que tout le reste de leur conférence ; • Quand on dispute, disait-il, contre quelqu'un, la contestation dont l'un use en son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus ; c'est pourquoi il se prépare a la résistance, plutôt qu'à la reconnaissaBce de la vérité : de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque ouvertuv à son esprit, ou ferme ordinairement la porte de son cœur ; conuiie au contraire la douceur et l'affabilité la lui ouvrent. Noua avons sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de SaleSi lequel, quoiqu'il fût très-savant dans les controverses, convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa doctrine. A ce sujet, Mgr. le cardinal du Perron disait qu'il se faisait fort, à la vérité, de convaincre les hérétiques, mais qu'il n'appartenait qu'à Mgr l'évèque de Genève de les convertir: « Souvenex-vons bien, Messieurs, ajoutait M. Vincent, des paroles de saint Paul à cègrandait^ sionnaire saint Timothée : Servum Dwnmi nm^JÊfori9i Uiifar$: qn'tt ne fallait point qu'un serviteur de JéfoH | »'iA4
on de disputes : et je puis bien vous dire que je n'ai jamais vu ni su qu'aucun héréti(]ue ait été converti par la force de la dispute, ni par la subtilité des arguments, mais bien par la douceur, tant il est vrai que cette vertu a de force pour gagner les hommes à Dieu. »
Mais la douceur de M. Vincent excellait surtout dans les corrections et répréhensious qu'il était obligé de faire, dans lesquelles il agissait avec une telle modération et douceur d'esprit, et parlait d'une manière si suave, et néanmoins si efficace, que les cœurs les plus durs en étaient amollis, et ne pouvaient résister à la force de sa douceur. Nous en produirons seulement ici un exemple, qui fera voir quelle était non-seulement la douceur, mais aussi la prudence de ce sage et charitable supérieur quand il était question de reprendre ou corriger quelqu'un des siens. Il fut un jour averti qu'un prêtre de sa Congrégation ne s'appliquait pas assez au travail des missions, quoiqu'il k p&t bien faire , et que lorsqu*il y travaillait, il traitait le peuple dans ses prédications avec un peu de rudesse : sur quoi il lui écrivit une lettre pour l'exhorter à se rendre plus assidu aux missions, et plus doux envers les pauvres gens des champs : ce qu'il fit d'une manière aussi suave que prudente et énergique; lui faisant cet avertissement, sans témoigner aucune mésestime de sa personne, ni lui faire connaître l'avis qu'on lui avait donné de sou défaut :
« Je vous écris, lui dit-il, pour vous demander de vos nouvelles, et vous eu donner des nôtres. Comment vous portez-vous après tant de travaux? Combien de missions avez-vous faites? Trouvez-vous le peuple disposé à faire un bon usage de vos exercices, et en tirer le fruit et le profit qui est à désirer ?/e serai consolé d'apprendre ces choses dans le détail, /'ai de bonnes relations des autres missions de la Compagnie, dans toutes lesquelles on travaille avec fruit et satisfaction, grâce à Dieu. 11 n'y a pas jusques à H. N. qui ne soit en campagne depuis neuf mois, traTaillant aux missions presque sans cesse; c'est une chose merveilleuse de voir les forces que iied lui donne, et les biens qu'il fait, qui sont extraordinaires, comme je l'apprends de tous côtés : MM. les grands -vicaires me l'ont mandé, et d'autres me Tout dit ou écrit, et même des religieux voisins des lieux où il travaille.On attribue cet heureux succès au soin qu'il prend de gagner les pauvres gens par douceur et par bouté ; ce qui m'a fait résoudre de reconunander plus que jamais a la Compagnie de s'adon« ner de plus en plus à la pratique de ces vertus. Si Dieu a donné queU gue béuédiction à nos premières missions, ou a remarqué que c'était pour avoir a(^ amiablcment, humblement et sincèrement envers tou- U» aortes de personnes ; et s'il a plu à Dieu de se servir du plus mi^
si^rable poar la conversion de quelques hérétiques, ils ont aTOué ou\-même8 que c'était par la patience et par la cordialité qu*il avait (aies pour eux. Les forçats môme avec lesquels j*ai demeuré ne se gagnent pas autrement; lorsqu'il m'c^-t arrivé de leur parler sèchement, j*ai tout gâté; et au contraire lorstiue je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j*ai ])aisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs, et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu, et qu'ils se sont mis en état de salut Je vous prie, Monsieur, de m'aider à rendre grâces à Dieu de cela, et à lui demander qu'il ait agréable de mettre tous les missionnaires dans cet usage de traiter doucement, humblement et charitablemrat le prochain, en public et en particulier, et même les pécheurs et les endurcis, sans jamais user d'invectives, de reproches ou de paroles rudes contre personne. Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne tâchiez de votre côté d'éviter celte mauvaise façon de servir les âmes, qui au lieu de les attirer les aigrit et les en éloigne. Notre-Seigneur Jésus- Christ est la suavité éternelle des hommes et des anges, et c'est par cette même vertu que nous devons faire en sorte d'aller à lui en y conduisant les autres. •
SECTION I