BE SA ▼OCATIÛN A LA CONGIUÊGATION DE |.A MISSION
Pour vàeux connaître la force de la grftce de Dieu dans la Toeation de M. Aimeras , 3 est nécessaire de savoir par quels liens il était engagé dans le monde , et quels ftarent les combats qu'il lui fallut soutenir pour s'en détacher et pour se retirer dans la Congrégation de la Mission. Il était natif de Paris , où il pouvait prétendre k des honneurs , des plaisirs et des richesses considérables , étant doué d'un bel esprit qu'il avait cultivé par les sciences , et étant l'alné d'une très honorable famille y qui avait pour proches parens ou alliés des évêques, des conseillers d'État , des présidons et des conseQlers du Parlement , et d'autres personnes de la plus haute qualité , tant ecclésiastiques que laïques. Monsieur son père était maître des comptes, et lui-même était conseiller au grand conseil, qui est , comme l'on sait , une justice souv^aine dont la juridiction s'étend par tout le royaume. Sa naissance avec son bel esprit, sa charge, son ftge, qui n'était que de vingt-cinq ans , lui donnaient alors facile accès dûs les plus belles compagnies , et lui ouvraient la porte aux
partis les plus avantageux , s'H eAt voulu s'engager au mariage. Mais, quoique tous ces avantages fussent très puissans pour le retenir dans le monde , où il les pouvait posséder avec bonheur et vivre à son aise , Dieu lui fit la grâce de le9 mépriser généreusement, pour se dédier d'une Manière particulière S son service , et rien de tout cela n'eut jamais la forée d*enipècher ^exécution du choix qu'il fit d'être abject dans la maison du Seigneur, plutôt que d'habiter dans les tabernacles des mondains , que la plupart des hommes cherchent avec tant d'affection.
Il ne se contenta pas de fuir ainsi tous les appâts trompeurs du monde , il voulut même éviter dans sa retraite tout ce qu'il j aurait pu trouver d'içlatant ; car, au lieu de choisir une de ces saintes et illustres compagnies qui iVmssaient le plus dans TËgliae de Dieu par l'éminence da leur science, de leurs talens et de leurs emplois, ainsi qu'un de ses proches , qui avait su son dessein , tâcha de le lui persuader, il fit voir clairement combien il était détaché da tout ce que le moude estime, répondant à cet ami que c'était pour cela même qu'il ne k& voulait pas choisir, de peyr, disaitril , qu'en fuyant le monde et les vains honneuiB par une porte , il ne les rencontrât par une autre. Ce fut dans cette vue d'un parfait mépris du monde et de l'amour de sa propre abjection qu'il jeta les yeux sur la Congrégation de la Mission , qui était alors conmie dans son berceau 9 presque inconnue au monde , et la plus petite de toutes , n'étant alors composée que d'un fort petit nombre d'ecclésiastiques de médiocre et basse condition, que M. Vincent, leur fondateur, appelait les prêtres des villages et les serviteurs des pauvres , et qui faisaient profession particulière de, simplicité , d'humilité et 4e pauvreté.
. Ayant dyne reçu av^ une parfaite correspondance de
son cœur rintention que Dieu lui donna pour embrasser la manière de yie de cette Congrégation naissante ^ qui était dans sa première ferveur, et où ceux qui la composaient n'étaient qu'un cœur et qu'une âme, par l'union d'une parfaite charité, ainsi que les premiers chrétiens dans la primitive Église , il se résolut , après avoir bien examiné ce dessein devant Dieu et pensé aux moyens de le faire réussûr pendant l'espace de deux ans , de le découvrir à monsieur son père , et d'en poursuivre incessamment l'exécution , étant pressé d'un si ardent désir de l'accomplir, pour obéir à la vocation divine dont il était pleinement persuadé, que le moindre retardement lu| semblait insupportable , comme il le déclara depuis à uuq personne de confiance. Dans cette disposition , il manifesta son dessein k monsieur son père , lequel , quoique très homme de bien , fut extrêmement surpris de cette proposition et sensiblement touché de la résolution de son fils , non seulement k cause de la privation d'une personne qui lui était si chère , mais encore pour l'intérêt de sa famille, dont il devait être le principal appui; de sorte quaprès lui avoir témoigné tout ce que l'amour paternel et le ressentiment d'une telle perte lui purent suggérer pour le faire changer de résolution , il lui dit enfin , le voyant inflexible , que puisqu'il avait été deux ans k former et k exécuter ce dessein , il lui en fallait du moins autant pour voir s'il lui devait donner son consentement.
Si M. Ahnéras trouva tant de résistance de la part de monsieur son père k l'exécution de son pieux dessein, il n'en trouva pas moins du côté de M. Vincent lorsqu'il le lui eut déclaré ; car, quoique ce sage supérieur reconnût en lui d'excellentes dispositions , il craignait toiiyours que, recevant dans sa Ck)ngrégation naissante un jeune homme de condition, nourri délicatement et qui était
déjk élevé dans une charge considérable , il n'oavrtt la porte k quelque relâchement de l'esprit de simplicité , d'humilité et de mortification dont il faisait avec tous les siens une particulière profession. C'est pourquoi il fit tout ce qu*il put pour le détourner de sa résolution lorsqu'il lui en parla, comme le même M. Aimeras le raconta un jour dans quelque occasion particulière k un prêtre de la compagnie en ces termes : c M. Vincent, entrevoyant la vanité dont j'étais rempli, me parla de la Congrégation de la manière la plus humiliante qu'on le puisse imaginer ; il me dit entre autres choses : Monsieur, nous sommes de pauvres gens^ malpropres, peu sociables, mal acconunodés et sans avoir aucun lieu assuré, étant obligés d'aller partout où l'obéissance nous envoie. Il me représenta ensuite la pauvreté du vivre, des vétemens, du lit et de tout le reste, d'une façon surprenante , jusqu'k me dire que les séminaristes étaient logés comme des bêtes , et que si j'avais vu leur extrême pauvreté et l'abjection de leurs exercices, cela me rebuterait : de sorte que je m'imaginais que le séminaire était conune une grange et comme un hôpital rempli de toutes sortes de misères. Mais , nonobstant cela , j'étais résolu d'y demeurer, parce que Dieu m'avait prévenu de cette pensée, qu'un homme qui quittait le monde ne devait plus aimer et estimer que la pauvreté , les souffrances et les humiliations ; et je ne pouvais comprendre qu'une personne qui se revêtait d'un sac dans une religion ou d'une soutane dans une congrégation ecclésiastique, pût désirer ni chercher autre chose ; et ainsi tout ce que me disait M. Vincent pour me dégoûter était ce qui me fortifiait le plus pour l'embrasser. > Voilk ce que M. Aimeras a rapporté lui-même de ce
qui s'était passé entre lui et M. Vincent dans plusieurs entretiens qu'il eut avec lui touchant sa vocation à la Mission. Ce sage supérieur n'en demeura pas Ik, car, voyant qu'il ne pouvait par toutes ces raisons faire changer de résolution k notre zélé postulant, il y employa les remontrances de madame la présidente Gouffault, dont la piété singulière aussi bien que la parenté lui donnaient beaucoup de crédit sur l'esprit de M. Aimeras, qui était son neveu ; mais tout ce qu'elle lui put dire de la vie humble et laborieuse des missionnaires qu'elle connaissait particulièrement augmenta son ardeur au lieu de la diminuer, parce qu'ayant reconnu sensiblement que Dieu l'appelait k ce genre de vie humble et pénible, il s'y était tellement résolu dès le commencement qu'il ne s'attendait k autre chose dans la Mission qu'k des maux , des humiliations; et il a toujours si bien conservé les mêmes sentimens que, comme il l'a avoué depuis, il était surpris qu'on lui fit quelque honneur et qu'on lui donnât quelque repos , ne croyant pas qu'on le dût traiter autrement que comme le dernier de la maison.
Enfin, après plusieurs épreuves, la constance persévérante de M. Aimeras surmonta premièrement la résistance de monsieur son père , et ensuite l'un et l'autre, joignant leurs sollicitations auprès de M. Vincent, le firent acquiescer k leur juste demande ; en quoi on ne doit pas omettre une circonstance bien digne de remarque , c'est que ce père, qui avait été au commencement si contraire au dessein de son fils , fut dans la suite tellement persuadé que sa vocation venait de Dieu , qu'il ne se contenta pas de lui donner son consentement et sa bénédiction, mais, comme un autre Abraham, il voulut lui-même contribuer k l'exécution de son sacrifice , l'amenant k Saint- Lazare et le présentant k M. Vincent, auquel il dit avec
tlne gëttérositë vraiment chrétienne qn*il déposait entre ses mains tonte Tantorité qne Dieu lui avait donnée sur son fils , pour en disposer k sa volonté , suivant les des^ seins de la divine Providence. M. Vincent de sa part le reçut comme un présent du ciel , et comme une personne dont la vocation extraordinaire et les avantages de nature et de gr&ce qu'il avait reçus de Dieu lui donnaient un présage qu'il serait bientôt une des principales colonnes de la Congrégation , comme il Ta été en effet durant toute sa vie , par l'exemple de ses vertus et par sa prudente conduite dans les premières charges de la compagnie.
La grftce que Dieu fit en cette occasion à M. Aimeras s^étendit encore jusqu'à la personne de monsieur son père ; car premièrement il profita beaucoup , dans son état séculier, de l'exemple de vertu qu'il voyait en son fils, ce qu'on peut remarquer par les sentimens d'un détachement héroïque qu'il témoigna k M. Vincent dans la lettre suivante qu'il lui écrivit dix ans après pour répondre aux excuses qu'il lui fit de ce que son flls était aÛé k Rome sans lui en donner avis ni prendre congé de lui : c Quand c je considère, dit-il, de quelle sorte et avec quel acquiescec ment je consentis k la vocation de mon fils , sans que les c tendresses naturelles m'aient empêché de le consigner c entre vos mains , que depuis près de dix ans je n'ai c exigé ni aucun des soins que les enfans donnent k leur ff père , que je ne lui ai jamais parlé de sa vocation qu'en ff l'approuvant et en me réjouissant de l'y voir si bien ff confirmé , je vous proteste devant Dieu, qui est le seul € scrutateur des cœurs , que je ne trouve rien k dire sur c les desseins que vous avez sur la personne de mon fils, t aux commissions ni aux emplois que vous lui donnez , t ni aux voyages que vous lui faites faire , Aissent-ils c jusqu'aux Indes , ayant , la première fois que je vous
t le inettdi , déposé entre les mains de Dien et les T6tr&
c raiitorité paternelle que j'avais sur lui , pour tous eh
c rendre le maître absolu ; je ne puis ni ne dois réTOquéir
i Toffirande que j'en ai si volontairement faite: ainsi il me
c reste à prier Dieu qu'il bénisse ses actions , qu'il fasse
c prospérer ses voyages , et vous , Monsieur , de me don-
c ner quelque part k vos prières. > Les paroles de cette
lettre sont un témoignage d'une vertu non conmiune
dans un père qui avait assurément pour un si digne fils
une affection égale à son mérite ; mais il passa encore
bien plus avant dans Texercice de cette vertu , lorsqu'à
son imitation il fit un sacrifice de lui-même à Dieu dans la
même Congrégation, où il fut reçu le 2 mars' de l'an 1657,
et y donna une très grande édification jtisqu'à sa mort.
Voici le témoignage qu'en a rendu M. Vincent , écrivant
li un supérieur de la compagnie : < Le père de M. Almé-
c ras honore depuis quelque temps le séminaire de sa
c présence, ayant eu la dévotion dé prendre l'habit et la
c qualité de séminariste, et d'assister aux exercices
c comme il fait , autant que son âge de quatre-vingt-deux
c ans le lui permet. C'est une grande humilité pour
ff un maître des comptes , chef d'une très honorable
c famille, et un vénérable vieillard; mais aussi a-t-fl
€ trouvé le secret d'être grand en l'autre vie, après
€ l'avoir été en celle-ci, qui est de se faire petit comme
€ un enfant pour l'amour de Notre-Seigneur. »
Après sa mort , qui arriva au bout de dix mois , M. Vin* cent en écrivit aux maisons de la Congrégation en ces termes .* c M. Âlméras le père a trouvé la fia de ses jours c au bout de quatre-vingt-trois ans qu'il a vécu sur la c terre ; il tomba malade le premier jour de Tan , et le c quatrième il alla au ciel : nous avons sujet de le croire c ainsi , après les actions de vertu que nous lui avons tu
t pratiquer depiiîs son entrte en U Congrégation I qui ont t édifié tonte la maison et qui l'ont disposé k nne bonne c mort, ensuite d'une si longue vie. > Et voilà en peu de mots les bénédictions dont Dieu combla ce digne pèie par les mérites de son fils*